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Full text of "Joséphine, impératrice et reine, 1804-1809"

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SEP 14 1971 



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http://www.archive.org/details/josphineimpOOmass 



JOSEPHINE 

Impératrice et Reine 



ŒUVRES DE FRÉDÉRIC MASSON 

De V Académie française 



Le Cardinal de B-rnis depuis son ministère (1758-1794). 1 vol. in-8° 
Le Département des Affaires étrangères pendant la Révo- 
lution (1787- ISO'i) lvol. in-8°. 

L'Académie française (1629-1793) 1 vol. in 8°. 

En Habit vert (1903-1919) 1 vol. in-8°. 

Napoléon et les Femmes, édition illustrée par Calbet . 1 vol. in-18. 

La Révolte de Toulon en prairial an III lvol. in-18. 

Le Marquis de Grignan, petit-fils de M me de Sévigné. . . lvol. in-18. 

Diplomates de la Révolution 1 vol. in-8°. 

Jadis (1" et 2 e séries) 2 vol. in-18. 

L'Affaire Maubreuil (Mars-avril 1814) 1 vol. in-18 

Jadis et Aujourd'hui (1" et 2 e série-) 2 vol. in 18. 

Autour de Sainte-Hélène (L", 2' et 3* séries) 3 vol. in-18. 

Sur Napoléon (l re et 2 e séries) 2 vol. in-18. 

Petites histoires (l re et 2' séries) 2 vol. in-18. 

Au jour le jour (l re et 2 e séries) 2 vol. in 18. 

Pour l'Empereur (1796-1821) (1" et 2' séries) 2 vol. in-18. 

Mémoires et Lettres du Cardinal de Bernis (1715-1758) . 2 vol. in-8°. 

Journal inédit du marquis de Torcy (1709-1711) .... lvol. in 8°. 

Mémoires du Comte Hippolyte d'Espinchal 2 vol. in-8°. 

Souvenirs de Maurice Duvicquet 1 vol. 

Journal de mi déportation, par Laffont-Ladebat. ... 1 vol. 

ÉTUDES NAPOLÉONIENNES 

I. Manuscrits inédits de Napoléon (1786-1791) .... 1 vol. in-8°. 

Napoléon dans sa jeunesse (1769-1793) 1 vol. in-S'V 

II. Napoléon et les Femmes 1 vol. in-8°. 

Joséphine de Beauharnals (1763-1796) 1 vol. in-8°. 

Madame Bonaparte (1796 1804) 1 vol. in 8°. 

Joséphine Impératrice et Reine (1804 1809) .... 1 vol. in-8°. 

Joséphine répudiée (1809 1814) 1 vol. in-8°. 

L'Impératrice Marie-Louis- (1809 1815) 1 vol. in-8°. 

II r Napoléon et sa Famille (1769-1815) 13 vol. in-8°. 

IV. Napoléon et son fils 1 vol. in 8°. 

V. Napoléon chez lui. — La journée de l'Empereur aux 

Tuileries 1 vol. in-8°. 

VI. Cavaliers de Napoléon 1 vol. in-8°. 

Le Sacre et le couronnement de Napoléon 1 vol. in-8°. 

VII. Napoléon à Sainte-Hélène (1815-1821) 1 vol. in-8°. 



FRÉDÉRIC MASSON 



de l'académie FRANÇAISE 



JOSÉPHINE 



Impératrice et Reine 



804-1809) 




L'AH 16 
ALBIN MICHEL, ÉDITEUR 

3Î. RLE TIUYGHENS, 22 




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iv*rsiia% 



BlkïÛTHBCA 



IL A ÉTÉ TIRÉ 

Vingt exemplaires sur papier de Hollande 
numérotés à la presse. 



Tous droits de reproduction el de traduction réservés pour tous les pays, 
y compris ia Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark. 



AU LECTEUR 



Ce volume forme le complément de Joséphine de 
Beauharnais et de Madame Bonaparte. Il a pour 
conclusion Joséphine répudiée. Ainsi, ai-jepu établir 
les faits principaux de la vie de Joséphirie de 1763 
à 1814. Je n'ai nulle intention de dire qu'on n'y 
puisse rien ajouter. Il est fort possible que des lettres 
nouvelles — car elle aimait écrire — apporteront 
des vues précieuses sur son intelligence, son cœur et 
ses aventures. J'ai écarté tout ce qui n'avait point une 
base historique ; j'ai recueilli tous les documents cer- 
tains que j'ai pu découvrir : imprimés et manuscrits, 
et je veux penser qu'après vingt années de chasse 
ininterrompue j'aurai du moins apporté cet avantage 
de serrer davantage la vérité. 

1898 1919. 



JOSÉPHINE 

IMPÉRATRICE ET REINE 



I 

L'EXISTENCE AUX TUILERIES 

Du 28 Floréal an XII (18 mai 1804), jour où, à 
Saint-Gloud, le Sénat vient saluer Joséphine du titre 
d'Impératrice, au 16 décembre 1809, jour où, aux 
Tuileries, son mariage avec Napoléon est dissous, 
cinq ans et sept mois : c'est le temps qu'elle a été 
associée à l'Empire. Il faut fixer son esprit à ces dates, 
se les tracer en mémoire ; car, en ce temps si bref en 
durée, les événements se pressent et s'accumulent de 
telle façon qu'au lieu d'un lustre, l'on serait tenté de 
croire qu'ils en occupent trois ou quatre. Tant de faits, 
tant de choses, tant d'êtres entrant vifs ou morts dans 
l'histoire ; tant de cérémonies, et de fêtes, et de 
voyages; quatre traités de paix changeant en entier la 
face de l'Europe, l'Autriche deux fois conquise, la 
Prusse anéantie, la Russie réduite, l'Espagne envahie, 
l'Italie constituée, l'Allemagne confédérée, la Pologne 
renaissante ; le siècle se levant dans une lumière 
d'apothéose qui l'éclairera tout entier, secoué et 

l 



2 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

comme enrné parce vent de gloire qui, aux premiers 
jours, a traversé l'immense et frissonnant trophée des 
drapeaux conquis ; des noms de batailles aux syllabes 
étranges et mystérieuses, comme dictés par ta destin 
pour se graver dans le souvenir des peuples : Aus- 
terlitz, Iéna, Eylau, Somo-Sierra, Essling, Wagram, 
tout cela tient en cinq années, et ces cinq ans dont 
la splendeur éblouit, jettent dans l'ombre tout ce qui 
les suit et, tirant à eux tout le regard, semblent le 
siècle même et combien d'autres siècles! 

A ces cinq ans qui ont fait tout son règne d'impé- 
ratrice, où seulement, elle a joué son rôle, paru 
devant le peuple et tenu sa cour, le souvenir de José 
phine est si fortement attaché qu'elle aussi semble 
hors des temps et profite de cette pérennité. Les 
marques de son passage à Paris sont si profondé- 
ment empreintes, si nombreuses et vivantes, qu'il 
ne vient point à la pensée qu'au moins, ces cinq 
années, elle ait pu les passer ailleurs que dans la 
Ville, coupant à peine ce long séjour de villégiatures 
àSaint-Cloud et à Malmaison. 

Or, dans ces cinq ans, c'est à peine si elle a résidé 
douze mois à Paris ; elle a vécu treize mois à Saint- 
Gloud ; elle a employé plus de deux années à des 
voyages en France et hors de France ; elle est restée 
huit mois à Malmaison, trois mois et demi à Fon- 
tainebleau, un mois à Rambouillet ; même, aucun 
de ces séjours, elle ne l'a fait de suite, d'affilée, 
avec une stabilité d'établissement : ces douze mois 
de Paris, c'est par des acomptes de deux, de trois 



INSTABILITÉ DE LA VIE- — IDENTITÉ DES CADKES 3 

mois au plus qu'elle les a pris : trois mois en 
l'hiver 1804-1805, deux mois en 1806, deux en 1807, 
trois en 1808, trois, en deux fois, en 1809 ; à Saint- 
Cloud, pour les treize mois qu'elle y est demeurée, il 
a fallu sept voyages; à Rambouillet, cinq pour un 
mois. Durant ces cinq ans, elle a fait trois saisons 
d'eaux, deux à Plombières, une à Aix-la-Chapelle ; 
elle a parcouru deux fois les bords du Rhin, vécu près 
de six mois à Strasbourg et de quatre à Mayence, elle 
a visité l'Allemagne, l'Italie, la Belgique, le nord, tout 
le midi et le centre de la France ; ses haltes à Paris et 
à Saint-Cloud, elle les a coupées, chaque mois, par des 
déplacements de deux, de cinq, de huit jours à Mal- 
maison. C'est une vie qui va, vient, s'agite en une 
course vertigineuse, comme jetée au tourbillon, pos- 
sédée et roulée par lui. On halète à la suivre, à 
dénombrer ses couchées, à tracer un itinéraire. A 
chaque instant, le décor change à vue sur le coup de 
baguette du terrible magicien ; on remonte en voiture 
et l'on court à sa suite sous les claquements de fouet, 
dans la poussière des grandes routes, dans le tumulte 
des roues sur le pavé sonore. 

L'esprit s'épuiserait à noter inutilement des lieux, 
à trouver des formules pour décrire ces cadres où 
l'Impératrice apparaît. Aussi bien, cela est-il néces- 
saire? Où qu'elle la porte, sa vie ne reste-t-elle point 
à peu près pareille et, où qu'elle se montre, le cadre 
n'est-il point presque semblable? Avec des noms 
divers et des vues différentes, plus petits ou plus 



♦ JOSEPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

grands, plus laids ou plus beaux, les palais qu'elle 
traverse n'ont-ils pas presque tous la même distribu- 
tion, des dispositions commandées, des ameublements 
analogues -et, là, l'existence ne s'écoule-t-elle pas 
selon des rits dont on ne peut s'écarter, qui corres- 
pondent aux lieux mêmes et qui en sont inséparables ? 

Des sièges lourds et dorés en nombre réglé, rangés 
contre les parois; ici et là, des consoles épaisses sur 
lesquelles sont posés quelques vrs s aux formes 
lourdes ; aux murs, encastrés dans une sculpture 
dorée, de grands panneaux noirâtres où l'on distingue 
les chairs seules de hautes figares d'allégorie ; rien 
de personnel, rien de ce qui fait le charme et l'intimité 
d'une demeure, rien de ce qui y aVtache, y retient et 
y ramène, montre les habitudes prises par le corps, 
marque les accoutumances de l'esprit et les aspirations 
de l'âme : auberges somptueuses et froides où, en 
changeant seulement une initiale ou un emblème, 
passent indifféremment tous les hôtes souverains, 
quelle que soit leur race ou leur origine, quels que 
soient leurs goûts, quels que puissent être leurs désirs. 

C'est qu'en effet, ce n'est point pour la vie qu'elles 
ont été construites et disposées, mais pour la repré- 
sentation, et celle-ci, sous tous les régimes, restt 
pareille, déterminée qu'elle est en réalité par un 
immuable code d'étiquette, identique, quoi que l'on 
fasse, ou presque, en toutes les cours de l'Occident 
civilisé. 

Napoléon, sans doule, « en séparant le Service 
d'honneur du Service des besoins, en mettant de côté 



INSTABILITÉ DE LA VIE- — IDENTITÉ DES CADUCS 5 

toul ce qui était réel et malpropre pour y substituer 
ce qui n'était que nominal et de pure décoration », 
s'est affranchi — et, par suite, a affranchi sa femme — 
d'une portion de l'esclavage auquel étaient soumis le roi 
et la reine de France ; il a fait deux parts de son 
existence : l'une, extérieure, qui a pour théâtre 
Y Appartement d'honneur ; l'autre, réservée et intime, 
qui s'écoule dans Y Appartement intérieur; mais, 
pour l'Impératrice, cette division est plus apparente 
que réelle; l'une des deux vies empiète constamment 
sur l'autre ; l'étiquette pénètre dans l'Appartement 
intérieur, elle y est différente, mais n'en est pas 
moins tyrannique. Ici comme là, pour la disposition 
et l'appropriation des lieux, les architectes ont été les 
maîtres ; c'est la même décoration, c'est la même 
froideur, la même absence d'intimité, la même sup- 
pression de la personnalité. Dans l'auberge royale, ce 
sont les chambres où l'on se tient à certaines heures 
et où l'on dort, comme les autres les chambres où 
l'on reçoit, mais, des unes aux autres, il n'y a que la 
différence de quelques meubles et la banalité s'y 
accroît de la richesse des objets, de leur air de parade, 
du peu d'utilité dont ils semblent pour la vie, au 
point qu'on dirait un décor praticable seulement pour 
des êtres d'imagination et de rêve. 

Où qu'elle se transporte, l'Impératrice trouve 
donc — ou, tant bien que mal, on lui aménage — un 
Appartement d'honneur et un Appartement intérieur. 
L'Appartement d'honneur se compose essentielle- 
ment : d'une antichambre, d'un premier salon, d'un 



8 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

second salon et du salon de l'Impératrice. Et, aux 
mêmes places, devant des meubles pareils, dans une 
hiérarchie identique, les mêmes comparses rem- 
plissent, dans les mêmes costumes, les mêmes rôles, 
avec la même indifférence et la même régularité. 

À la porte de l'antichambre à banquettes de velours 
d'Ulrecht — et plus tard de tapis de la Savonnerie — 
se tient, hallebarde en main, le portier d'apparte- 
ment : en grande livrée, il porte sur son habit de 
drap vert, à collet et parements de velours ponceau, 
décoré de brandebourgs, degalons et d'épaulettes d'or, 
un large baudrier tout brodé d'or, où pend une épée 
à dragonne d'or; il est coiffé d'un chapeau bordé et 
gansé d'or, où est piqué un plumet blanc ; il est 
culotté de ras de castor l'hiver, de nankin ou de basin 
l'été. C'est un beau costume qui ne coûte pas moins 
de 1 646 fr. 23 ; aux jours ordinaires, avec galon 
plus étroit, ne couvrant pas les tailles, brandebourgs 
plus simples, chapeau presque uni, l'on est quitte de 
la petite livrée avec 498 fr. 50. 

Bel homme, gardant envers tous les mortels qui 
léfilent devant lui sa sereine hauteur et sa dédaigneuse 
attitude, le portier d'appartement s'émeut seulement 
et frappe de la hallebarbe au passage de Leurs Majestés, 
des princes et princesses, et des grands dignitaires. 
Lesgens délivrée se dressent alors pour formerla haie 
et, si c'est l'Impératrice ou une princesse impériale, 
ils roulent un tapis au-devant de ses pas. Très nom- 
breuse, cette livrée comporteune hiérarchie et présente 



LE CADRE OBLIGÉ. — LES COMPARSES 7 

des échelons successifs que distinguent les costumes. 

Au sommet, quatre valets de chambre partageant 
le service avec quatre huissiers d'appartement, ayant 
charge de garder les portes intérieures, d'allumer les 
bougies, de faire les feux et de ranger les sièges; ils 
pénètrent, seuls de la livrée, dans l'Appartement 
d'honneur qu'ils ont, le matin, nettoyé et disposé 
sous les ordres du chambellan du jour. Ces valets de 
chambre qui, sous le Consulat, et tout au début de 
l'Empire, étaient habillés de noir, ont, à présent, 
comme les huissiers, l'habit français en drap vert à 
galon brodé, la veste rouge et la culotte noire ; ils por- 
tent l'épée. Les premiers en grade se distinguent par 
des broderies au collet et aux parements. 

Puis, deux coureurs français, auxquels, à partir 
de 1808, viennent se joindre deux coureurs basques: 
ils portent les lettres, font certaines commissions, 
aident, ainsi que les valets de chambre d'appartement, 
au service de table. On les prendrait en petite livrée 
pour des personnages sans importance et de simples 
valets de pied, mais il faut les voir en grand costume : 
ils ont alors l'habit vert galonné sur toutes les cou- 
tures, à col et à parements de velours, serré à la taille 
par une large ceinture de taffetas ponceau à franges 
d'or ; leurs hauts bas de soie blancs sont retenus pai 
de doubles jarretières d'or à franges ; ils sont coiffés 
d'une toque à garniture et à plaque dorée surmontée 
d'un panache blanc ; en main, ils tiennent une haute 
canne à garniture et à glands d'or : ce sont les hei- 
duques d'autrefois, tels ceux qui, en clair costume 



« JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

de soie, couraient au-devant des carrosses du Roi et 
remettaient galamment les billets des fringants sei- 
gneurs aux dames du siècle passé. 

Enfin, il y a les valets de pied, en nombre croissant 
chaque année : douze seulement en 1804, vingt-deux 
en 1806, vingt-six plus tard ; ils ont l'habit vert plus 
ou moins galonné, la veste écarlate, la culotte de ras 
de castor ; leur service est tout extérieur et d'anti- 
chambre ; ils n'entrent jamais sous aucun prétexte, 
dans les salons, suivent seulement la voiture de l'Im- 
pératrice et les voitures de sa cour et, le reste du 
temps, garnissent le vestibule. 

Celui-ci passé, l'on entre dans le premier salon, 
meublé de pliants de bois doré, couverts en tapisse- 
rie de Beauvais : c'est le salon où entrent de droit 
les officiers des Maisons d'honneur de Leurs Majestés 
qui ne sont point de service, les officiers des princes 
et des princesses, les personnes qui, appelées ou 
admises à l'audience de l'Impératrice, ne sont point de 
qualité à franchir la porte du second salon. Tout le 
jour, de huit heures du matin à onze heures du 
soir, s'y tiennent les deux pages de service, des 
enfants, car on choisit, pour l'Impératrice, les plus 
petits et les plus mignons de l'école. Ils sont gentils 
en petit uniforme, avec l'habit vert, galonné sur la 
poitrine de neuf galons de vénerie, boutonné sur un 
gilet blanc qui tranche sur la culolte verte guêlrée 
de noir ; mais combien plus beaux aux grands jours 
avec l'habit vert galonné sur toutes les (ailles, la veste 



LE CADKE OBLIGE- — LES COM l'A USES 9 

ei la culotte écarlates galonnées d'or, le ch;p»auà 
trois cornes bordé d'or et piqué d'un plumel b!anc, 
surtout l'insigne essentiel de leur fonction, le nœud 
d'épaule de pékin vert, brodé d'un aigle d'or à chaque 
extrémité, semé d'abeilles d'or, bordé d'un frangeon 
d'or et garni au bas d'une frange d'or. 

De service à l'intérieur, aucun, hormis, au dîner, 
présenter les assiettes à l'Impératrice et lui verser à 
boire. Ils sont là pour les commissions d'étiquette et 
les messages de cérémonie : alors, ils enfourchent le 
cheval qu'on tient toujours prêt et, précédés d'un 
palefrenier à livrée, ils galopent « train de page ». A 
leur arrivée, qu'annonce la batterie de coups de fouet 
du courrier, les portes s'ouvrent à deux battants, 
la livrée se range en haie, ils sont introduits dans 
un salon et, même si la personne à laquelle ils ont 
affaire est malade et au lit, elle ne peut se dispenser 
de les recevoir. De tels messages se paient et les pages 
en ont parfois de belles bagues ou de jolies épingles; 
de plus, des honneurs, car, à la sortie, on les con- 
duit jusqu'à la porte extérieure de l'antichambre. 

Mais de telles missions sont rares pour les pages 
de l'Impératrice ; rarement ils ont l'occasion d'accom- 
pagner leur maîtresse à sa sortie du palais-, pour la 
montée ou la descente de voiture, le plus nouveau 
marchant devant, le plus ancien portant la queue de 
la robe ; en ce cas, si le piquet accompagne, les deux 
pages montent derrière le cocher ; si le piquet n'accom- 
pagne pas, ils attendent, la nuit venue, dans le vesti- 
bule, pour recevoir L'Impératrice à sa descente de 



10 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

voiture, flambeaux de cire blanche en main, et la 
précéder ainsi jusque dans le Salon de service. 

Mais on ne sort point, il n'y a point de message à 
porter, le temps coule lentement pour les enfants de 
cour: ils vont prendre leurs repas avec les pages de 
service près de l'Empereur et, la soirée finie, vont se 
coucher à l'hôtel Marigny qui est rue Saint-Thomas- 
du-Louvre, en potence sur les Ecuries impériales. 
Leur habituelle résidence est pourtant à Saint-Gloud 
d'abord, puis à Versailles : c'est là qu'ils font leurs 
exercices et attendent leur brevet de sous-lieutenant 
de cavalerie. 

Ce premier salon n'est que pour les gens de médiocre 
importance ; les autres ne font que traverser pour 
entrer dans le Salon de service dont la porte est gardée 
par un huissier. Ici, l'ameublement est de tapisserie 
de Beauvais : chaises pour les princesses, tabourets 
en X pour les dames de qualité. Pour faire les hon- 
neurs et recevoir les gens, le chambellan de jour, en 
habit de soie ou de velours rouge, brodé d'argent, en 
culotte et veste blanche, portant sur la basque de 
l'habit l'insigne de ses fonctions : une clef en vermeil 
montée sur un nœud de rubans bleus à lisérés et 
glands d'argent : cette clef, sans panneton, a l'aigle 
couronné dans l'anneau et, sur le collet, un écusson 
avec la lettre J. L'écuyer de service, en habit bleu de 
ciel brodé d'argent, entre seul en bottes dans ce salon 
où ont droit de pénétrer les officiers de la maison de 
l'Impératrice : la Dame d'honneur qui y a le comman- 



LE CADHE OBLIGÉ- — LES COMPARSES 11 

iement suprême, la Dame d'atours, les dames du 
Palais, le Chevalier d'honneur, le Premier écuyer 
et les chambellans ; puis, les officiers ou aides de 
camp de service près de l'Empereur ; puis les princes 
et les princesses de la Famille impériale, les grands 
officiers de la Couronne et les dames épouses des 
grands officiers de l'Empire. La distinction est 
curieuse : ainsi M m0 de Talleyrand, si elle venait aux 
Tuileries, ne pourrait entrer dans le Salon de service 
comme femme du Grand chambellan et elle y entre- 
rait comme femme du ministre des Relations exté- 
rieures. On ne raisonne point, c'est l'étiquette. 

Une porte doubleencore etunhuissier : c'estlesalon 
de l'Impératrice dont le meuble est en tapisserie 
desGobelins; fauteuil pour elle, fauteuil pour l'Em- 
pereur, ou, par grâce spéciale, pour Madame Mère; 
chaises pour les princesses, tabourets pour les autres; 
une table que, à des jours, pour les serments, on 
couvre d'un tapis de velours vert brodé d'or ; puis, 
contre les murs, des meubles à demeure et qu'or> ne 
bouge point. 

Le chambellan, après avoir gratié à la porte et pris 
les ordres, introduit près de l'Impératrice les personnes 
auxquelles elle veut parler ; celles qui ont des lettres 
d'audience ou celles qui, comme les princesses, la 
Dame d'honneur et la Dame d'atours, ont le droit de 
venir près d'elle où qu'elle se trouve. L'huissier 
manœuvre les battants de sa porte et a bien soin de 
n'ouvrir les deux qu'aux Altesses impériales. 



12 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Tel est l'essentiel de l'Appartement d'honneur; tel 
est le cadre nécessaire de la vie extérieure ; tel en 
est le personnel obligé, aux visages changeants, aux 
habits pareils, personnel anonyme et sans individua- 
lité, comme le décor aussi est anonyme et sans 
localisation. Jadis, c'était devant la même toile de 
fond qu'au théâtre se déroulaient les tragédies quel 
qu'en fût le sujet : grec, romain, perse, thrace ou 
carthaginois ; les mêmes comparses, vêtus des mêmes 
oripeaux, s'agitaient autour des personnages en 
vedette, quels que fussent leur nom et leur nationa- 
lité : ils faisaient ainsi un fourmillement d'ombres 
pareilles sur le décor semblable. Quelque chose de 
cela se rencontre dans la vie impériale, où, par l'exté- 
rieur des choses, par la disposition des salles, par 
l'aspect des figurants, il est comme impossible de 
désigner avec certitude un lieu et d'indiquer une 
époque. Cela demeure vague, flottant, sans impor- 
tance ; ici ou là, dans sa monotonie et sa régularité, 
sous l'inflexible pression de l'étiquette, au milieu de 
mannequins animés, l'existence se déroule sans plus 
laisser de traces aux murs que de souvenirs aux 
mémoires... quelque chose de vain dont il reste des 
formules, des haillons, des pierres, rien. 



Pourtant, dans ces Tuileries détruites, abolies, dont 
le souvenir déjà s'efface après bientôt trente années, 
il faut essayer de retrouver les emplacements et de 
représenter le local. Cela est plus compliqué et plus 



L'APPARTEMENT DES TUILERIES 13 

difficile qu'on ne pense, car, dans la distribution, la 
décoration et l'ameublement de l'appartement de 
Joséphine, les transformations ont été continuelles de 
1805 à 1809, et l'on n'a retrouvé jusqu'ici aucune 
représentation graphique qui en montre l'état à une 
date déterminée ; on ne saurait même dire avec certi- 
tude comme il était aménagé à l'époque extrême du 
divorce, car, de 1809 à 1852, pendant les quarante- 
trois années où il fut occupé d'abord par Marie- 
Louise, puis par le duc et la duchesse d'Angoulême, 
puis par le roi Louis-Philippe, la reine et les prin- 
cesses, il ne semble point qu'on en ait pris aucun 
dessin documentaire ; dès ce dernier règne, com- 
mence l'ère des transformations et des embellisse- 
ments, qui, poursuivis avec bien moins de scrupules 
encore sous le second Empire, eurent pour résultat 
de changer entièrement la physionomie intérieure 
d'un palais où il semblait qu'on se fût proposé d'effa- 
cer toutes les traces que Napoléon y avait laissées. 
On n'a donc ici de certitude que quant aux lieux 
mêmes et à leur appropriation. 

On accède à l'Appartement d'honneur de l'Impé- 
ratrice par un perron qui s'ouvre sur le Carrousel, à 
l'encoignure du Pavillon de Flore, et qui conduit aussi 
à l'escalier menant, au premier étage, aux Apparte- 
ments de l'Empereur. Lecomte, l'architecte qui, au 
début du Consulat, avait combiné les premiers amé- 
nagements, avait fait l'entrée de l'appartement de 
Madame Bonaparte par une série de petites pièces où 
l'on pénétrait du palier et sur lesquelles se dévelop- 



IV JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

paient les salons en façade sur le jardin. Cela n'avait 
ni tournure ni majesté : aussitôt donc que Fontaine 
et Percier eurent été choisis par Napoléon pour diri- 
ger les travaux des Tuileries, ils mirent bas les cloi- 
sons et réunirent toutes ces petites pièces en une 
belle antichambre prenant jour sur les jardins (prai- 
rial an X-mai, juin 1802.) Ils avaient formé un plan 
général de décoration, mais la résidence ininterrompue 
de Joséphine, mit alors obstacle à tout remaniement 
important et, pour le moment, il fallut laisser les 
salons tels que Lecomte les avait arrangés, très à la 
hâte, avec un crédit fort médiocre et un goût dis- 
cutable. 

Aussi bien, pour rendre ces salons simplement 
habitables, il eût fallu deux conditions que Napoléon 
ne voulut jamais admettre. Les appuis des croisées 
étaient si élevés qu'une personne assise à l'intérieur 
ne voyait rien du dehors ; mais on ne pouvait les 
baisser sans gâter l'architecture extérieure et Napo- 
léon ne permit point qu'on y touchât. D'autre part, 
si, au rez-de-chaussée du Palais, l'on ouvrait une 
fenêtre ou qu'on levât un rideau, une foule s'ameu- 
tait aussitôt dans le jardin ; car le passage devant le 
Palais était libre, on n'était séparé du public que par 
une terrasse haute de deux marches ; et c'était un 
trop intéressant spectacle d'apercevoir quelqu'un qui 
pût tenir à l'Impératrice pour que les badauds s'en 
privassent : mais Napoléon, si friand pourtant de 
promenade à pied, ne pensa point à priver les Pari- 
siens même d'une bande deleur jardin et d'un passage 



L'APPARTEMENT DES TUILERIES 15 

auquel ils étaient habitués. L'Impératrice en fut quitte 
pour ne point ouvrir ses fenêtres et lui pour ne 
point marcher au grand air. Ce fut Louis-Phili|>pe 
qui fit baisser les appuis des fenêtres et qui tailla le 
premier jardin réservé. 

Les salons restèrent donc tendus en soie de couleur 
sous les grands plafonds Louis-quatorziens ; aux 
murs, des tableaux dont le mélange était du goût de 
Joséphine : d'abord, des tableaux du Musée, le Saint 
Jérôme et la Vierge à Cécuelle du Gorrège et une 
Madone de Raphaël ; puis, sur les conseils de Madame 
Campan, des tableaux de ce Richard « que les con- 
naisseurs plaçaient à côté de Gérard Dow », des 
Charles VII, des Valentine de Milan, des Madame de 
la Yallière, et encore des tableaux de Dupéreux que 
les connaisseurs égalaient, cette fois sans se tromper, 
à l'illustre Richard. 

Ce fut seulement en l'an XIII (1805) que Fontaine, 
devant l'état de vétusté du plafond du Salon de ser- 
vice, obtint, pour le consolider, un crédit de 31 800 
francs ; il en profita pour le décorer à nouveau et fit 
un chef-d'œuvre de ce plafond peint en grisaille avec 
des rehauts d'or sur des à-plats gris, violets et bleus ; 
au centre, un grand tableau dans le goût de Mignard, 
représentant Apollon et Cérès et, pour l'encadrer, 
des compartiments ornés de rinceaux, de cornes 
d'abondance et de guirlandes d'or dans lesquels alter- 
naient, en vives couleurs, les muses et les amours. 

Trois ans plus tard, en 1808, Fontaine put toucher 
au Salon de l'Impératrice resté avec ses plafonds 



|S JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

peints dans le goût de Mignard, ses murs tendus, 
depuis les premiers jours du Consulat, en quinze-seize 
jaune, ses meubles en bois d'acajou, couverts de gour- 
gouran jaune. A ce moment seulement, la décoration 
fut rafraîchie, non changée ; les meubles, trop sim- 
ples, firent place à de plus somptueux qui ne coûtè- 
rent pourtant que le prix modéré de 14 613 francs ; 
le plafond fut mis au goût du jour par la suppression 
d'une partie des lourdes sculptures dorées remplacées 
par des figures d'enfants encadrant l'ancien tableau 
central légèrement ravivé ; enfin, à Sèvres, furent 
commandés quatre immenses candélabres en porce- 
laine à fond bleu, tout chargés de bronzes dorés, où 
s'exerça le bon goût de M. Brongniart. 

Aux Tuileries, l'Appartement d'honneur se trouvait 
exceptionnellement complété par deux grandes pièces 
se faisant suite, ouvrant sur la cour du Carrousel et 
doublant les salons dans la profondeur : mais, bien 
que la disposition des lieux l'eût ainsi voulu et que 
ce fût ainsi décrété, tel était leur peu d'emploi dans la 
vie d'étiquette que Joséphine n'y entra jamais pour 
ainsi dire. L'une, la salle à manger, où l'on pénétrait 
du vestibule, éclairée par une seule fenêtre, voûtée 
en plein cintre, décorée d'arabesques très délicates, 
obscure sans une profusion extrême de glaces dispo- 
sées avec un tel art que la lumière se répandait par- 
tout, servait aux personnes de la Maison et aux invi- 
tés du Grand maréchal; l'autre, destinée dès 1804 à 
être salle de concert, ne fut mise en état, avec ses 
murs de stuc bleu, qu'après le divorce : on y dressa 



I.'APPARTEME.NT DES TUILERIES 17 

quelquefois alors un théâtre mobile pour les repré- 
sentations dites des Appartements, et, d'autres fois, 
il y eut là de petits bals. Ces deux pièces n'avaient, 
au reste, point de communication directe sur les 
salons. , 

C'est après le salon de l'Impératrice que commen- 
çait Y Appartement intérieur. Selon l'étiquette, il devait 
comprendre une chambre à coucher, une bibliothè- 
que, un cabinet de toilette, une salle de bains et 
une arrière-pièce ; mais, aux Tuileries, Tordre était 
inverse et il n'avait point été tenu compte des règle- 
ments. D'ailleurs, cet Appartement intérieur fut, 
durant l'Empire, constamment en réparation ou en 
arrangement ; pendant chaque absence de l'Impéra 
trice, de nouveaux travaux y sont commandés, exécu 
tés avec fièvre, vivement critiqués au retour, recom- 
mencés à un nouveau voyage et sans que la princi- 
pale intéressée soit jamais satisfaite. Des pièces sont 
supprimées ; d'autres, avec des affectations diverses, 
sont successivement adjointes. Dans le dernier état 
(1809), en venant du Salon de l'Appartement d'hon- 
neur, on trouve d'abord une salle de billard, puis un 
petit salon appelé, d'un tableau de Blondel, Salon des 
Trois Grâces, puis la chambre à coucher, un cabinet de 
toilette et la salle de bains, laquelle occupe l'ancien 
cabinet d'Hortense et a son fourneau et son réservoir 
placés dans le comble. Toutes ces pièces sont en façade 
sur le jardin et forment l'appartement primitif de» 
Madame Bonaparte et de sa fille au temps du Consulat. 

2 



18 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

En l'an XIII (1805), on a ajouté à l'Appartement 
intérieur une enfilade de pièces qui, prenant jour sur 
la cour et faisant suite à la Salle de concert, ont jus- 
que-là servi de bureaux à la Secrétairerie d'État. On 
y accède directement, du Carrousel, par un perron 
spécial que surmonte une marquise ; et, après une 
antichambre où se tiennent les mamelucks de l'Impé- 
ratrice, l'on pénètre, à gauche, dans un salon d'attente, 
puis dans un autre salon appelé Salon des Marchands. 
A droite, diverses pièces, situées derrière la chambre 
à coucher et en retour jusqu'à l'antichambre, don- 
nent des emplacements pour les atours. Napoléon les 
avait destinées à loger la Dame d'honneur, mais 
Joséphine en disposa pour elle-même. La Dame 
d'honneur eut son appartement au Pavillon de Flore, 
dans le local qu'occupaient ci-devant les offices. 

A partir de 1806, l'Appartement de l'Impératrice 
occupe donc en entier le rez-de-chaussée des deux 
pavillons construits par Ducerceau et Jean Ballant et 
situés à droite du pavillon de Flore ; mais il ne mord 
point sur le château originel des Tuileries, sur l'aile 
à gauche du pavillon central, aile qui, en ce moment, 
est employée, sur le jardin, en une sorte de galerie à 
jour, formant terrasse au premier étage, au-devant 
des Grands appartements, et qui, sur la cour, est 
divisée en une suite de pièces composant le logement 
du Grand maréchal : dès 1808, l'Empereur ordonne, 
à la vérité, qu'on adjoigne ces pièces à l'Appartement 
intérieur, mais il faut, pour cela, que Duroc puisse 
emménager au Pavillon de Marsan, et le projet n'est 



L'APPARTEMENT DES TUILERIES 19 

réalisé qu'au début de 1811, pour faire place au Roi 
de Rome. 

Les pièces qui donnent sur le jardin sont, dans 
toute la longueur, séparées des pièces ouvrant sur la 
cour, par un corridor noir ; plusieurs escaliers singu- 
lièrement étroits et ne livrant passage qu'à une seule 
personne, font communiquer le rez-de-chaussée avec 
les entresols et avec le premier étage qu'habite Napo- 
léon : un de ces escaliers débouche dans la chambre 
même de Joséphine. Il y a partout des petits cabinets 
sans lumière, des recoins, des couloirs qui semblent 
taillés dans les murs. Une partie de l'appartement 
est entresolée : on y a gagné des cabinets qui, parla 
suite, ont formé le Petit appartement et qui sont, au 
temps de Joséphine, occupés par les atours. 

Dans le sous-sol et les caves, sont installés les 
offices de la Maison. 

La décoration de l'Appartement intérieur telle 
qu'elle avait été exécutée au début du Consulat, 
n'était pas au goût de Joséphine. Presque dès qu'elle 
y fut installée, et surtout après l'Empire, elle en 
demanda le changement et l'embellissement. Elle 
désirait surtout qu'on lui fît une belle chambre à 
coucher et, durant qu'elle était en Allemagne, en 
l'année 1806, Fontaine s'ingénia à un ameublement 
vraiment impérial. Pour deux seuls tapis veloutés 
fournis par Sallandrouze, on paya 19 963 fr. 62 ; il y 
eut, de tentures, de draperies et de meubles garnis, 
55 189 fr. 22 au compte du tapissier Boulard, et 
Jacob, pour le lit de parade et les autres meubles, 



20 JOSÉPHINE liMPÉRATRICE ET REINE 

prit 21 719 francs ; cela faisait un total de 99 982 fr. 64 ; 
mais Joséphine trouva tout affreux et, comme elle 
était tenace, un an à peine écoulé, en mars 1807, 
elle enjoignit de nouveau à l'architecte de lui préparer 
une chambre à son goût : elle voulait que tout fût 
d'une extrême recherche et du ton le plus nouveau : 
les murs gris et or, avec de jolies arabesques, des 
statues antiques et des meubles à l'unisson. Au bud- 
get de 1808, l'Empereur consentit à ouvrir, à cet effet, 
un crédit de 60 000 francs ; mais que faire de cela ? 
Le mobilier livré deux années auparavant ne pouvait 
plus se placer dans une chambre ainsi décorée ; il 
fallait tout démolir, tout changer, tout refaire, et, 
où l'Empereur avait assigné 60 000 francs, le qua- 
druple n'eût point suffi. Les architectes, perdant 
l'esprit devant des ordres qu'ils ne pouvaient exécu- 
ter et des exigences réitérées qu'ils ne pouvaient 
satisfaire, résolurent, à la fin, de ne suivre aucune 
des idées de l'Impératrice et de ne faire qu'à leur 
tète. Ils employèrent le crédit à l'aménagement de 
l'Appartement intérieur tout entier et, lorsque José- 
phine revint de Bayonne, tout était terminé. Le 
16 août, deux jours après qu'elle fut arrivée à Saint- 
Cloud, Fontaine se rendit près d'elle et « la prévint 
avec des ménagements infinis qu'il n'avait pas suivi 
exactement ses ordres dans la décoration de ses appar- 
tements, car, au lieu de ces belles boiseries dorées, 
sculptées et peintes en gris qu'elle avait demandées, 
tout était disposé pour recevoir de riches étoffes ». 
Ce serait du brocard de Lyon, si Sa Maiesté le voulait 



L'APPARTEMENT DES TUILERIES 21 

bien, et, par la suite, elle aurait l'agrément d'y mettre 
de beaux tableaux qu'elle ordonnerait elle-même. 
Joséphine ne retira point entièrement ses bonnes 
grâces à Fontaine qu'elle connaissait depuis trop 
longtemps, mais elle fut fort contrariée de cette liberté 
qu'il avait prise, et comme elle n'aimait guère déjà les 
Tuileries, elle ne mit nul empressement à expérimen- 
ter les pièces où M. Fontaine avait décidé de la faire 
vivre. Rentrée à Paris au mois d'octobre, elle alla 
habiter l'Elysée et ce ne fut que le 4 décembre qu'elle 
se détermina à faire ses critiques à l'architecte. 

Depuis le 22 octobre où, avec l'Empereur, elle était 
venue visiter les travaux, elle avait arrêté son opi- 
nion, mais, ce jour-là, elle lui avait laissé la parole. 
Il avait fort blâmé la forme et la couleur des jeunes 
enfants qui décoraient le plafond de la chambre à 
coucher, et le dessin du tableau de Blondel, Les Trois 
Grâces, placé dans le cabinet de service précédent. 
David qui l'accompagnait et qui trouvait là l'occasion 
d'affirmer ses prérogatives lésées de Premier peintre 
avait renchéri : « Ce sont de vos élèves », dit Fontaine 
à David — ce qui n'était point exact de Blondel, élève 
de Regnault. — « Qu'importe ! répliqua David, ce ne 
sont pas des élèves, mais des maîtres que Sa Majesté 
doit employer pour orner ses palais. » Le coup était 
trop habilement porté pour que Napoléon ne fût point 
touché, il emporta donc une impression fort mé- 
diocre ; mais ce fut bien pis avec Joséphine : on ne 
s'était point conformé à ses ordres ; au lieu des jolies 
choses qu'elle avait demandées, on avait surchargé 



22 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

les boiseries et les plafonds d'ornements lourds et 
passés de mode ; les meubles n'étaient ni assez beaux 
ni assez riches ; tout enfin était mal et, cela dit, elle 
retourna à l'Elysée. Elle ne revint aux Tuileries que 
le 12 décembre : le 25 février 1809, elle retourna 
avec l'Empereur à l'Elysée ; de là, elle fut à Stras- 
bourg, à Plombières, à Malmaison, puis à Fontaine- 
bleau, elle ne rentra aux Tuileries en quelque façon 
que pour le divorce. Elle a donc habité durant trois 
mois au plus l'appartement tel qu'il avait été décoré, 
ce qui explique comment l'Empereur, quelque recher- 
chée que fût sa délicatesse à cet égard, ne jugea 
point nécessaire de faire, pour y installer sa seconde 
femme, des modifications profondes dans le cadre où 
la première avait à peine passé. 

Dans cet Appartement intérieur, dont les pièces 
principales ne sont, comme on voit, pour la décora- 
tion et le style, que la suite de l'Appartement d'hon- 
neur, l'Impératrice s'appartient un peu plus ou, du 
moins, mène une vie un peu moins publique. Ce sont 
ses femmes qui y font le service : l'une d'elles, de celles 
qu'on nomma femmes de chambre, puis dames dan- 
nonce, que Napoléon appelait les huissiers femelles et 
qui, plus tard, furent baptisées femmes rouges, se tient 
dans la porte communiquant du Salon de l'Apparte- 
ment d'honneur à la salle de billard et, si le cham- 
bellan de jour vient prendre les ordres de l'Impéra- 
trice, il gratte à cette porte pour se faire introduire par 
la dame d'annonce. En dehors des officiers de service 
— et pour le service — nul homme ne doit pénétrer. 



L'APPARTEMENT DE SAINT-CLOUD U 

Par le perron donnant sur la cour du Carrousel, 
entrent les marchands et les marchandes : nul d'entre 
eux ne doit traverser l'Appartement d'honneur et ne 
doit être reçu ailleurs que dans le Salon des Mar- 
chands. 

Aussi bien, dans l'Appartement intérieur, ne peu- 
vent entrer que des femmes tenant à la Maison 
d'honneur ou présentées à la Cour, et toutes, sauf 
la Dame d'honneur et la Dame d'atours, sur un 
ordre spécial de l'Impératrice et dans des conditions 
d'exception. 

La disposition des Appartements, à Saint-Cloud, 
est singulièrement analogue à celle adoptée aux Tui- 
leries : seulement l'Appartement d'honneur de l'Impé- 
ratrice, faisant suite aux Grands appartements de 
l'Empereur, est au premier étage et il est décoré 
dans un style plus moderne et plus féminin. Aussi, 
ne sont-ce point Percier et Fontaine qui en ont été 
chargés, mais l'architecte Raimond, et c'est Pfister, 
l'intendant du Premier consul, qui a choisi l'ameu- 
blement. Cet ameublement n'est point dans le goût 
de Napoléon qui aime le sévère et qui apprécie sur- 
tout en ses architectes ordinaires ce sens du grandiose 
que seuls, en près de deux siècles, ils ont porté dans 
la décoration des. palais. Il leur est reconnaissant 
d'avoir créé un style, si naturellement approprié à 
son règne et à sa personne qu'il en est devenu indi- 
visible, un style qui, s'il a de la sévérité et de la 
froideur, convient aux palais par la majesté. A Saint- 



'24 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Cloud, au contraire, il trouve « qu'on lui a fait des 
appartements comme pour une fille entretenue, qu'il 
n'y a que des colifichets, des papillottes et rien de 
sérieux ». Tels quels, au public admis à les visiter, 
ils paraissent plus agréables que ceux des Tuileries 
et l'on s'extasie sur le goût qui y a présidé : il n'y 
manque point d'objets d'art du premier ordre : dans 
le Salon de service, des tableaux empruntés au Musée 
Napoléon : de Bernardino Luini, une Sainte Famille, 
du Titien, une Sainte Famille aussi et le portrait 
à'Alfonso d'Avalos, marquis del Guasto, du Guide, le 
Martyre de Saint Sébastien, de Guérin, seul moderne, 
Phèdre et Hippolyte ; dans le Salon de l'Impératrice, 
le beau portrait de Madame Mère, par Gérard ; mais, 
ce qu'on regarde surtout, c'est la curiosité de la 
grande glace d'un seul morceau, placée au-dessus de 
la cheminée : elle repose sur un fond de vif argent 
qui disparaît si l'on pousse un ressort, et l'on aperçoit 
alors la perspective du parc du côté de la Lanterne de 
Diogène, avec les bassins étages, les jeux d'eau, les 
vases et les statues. 

L'Appartement intérieur est bien plus coquet 
qu'aux Tuileries : la chambre à coucher surtout, 
tendue en velours couleur de terre d'Egypte brodé 
en or, avec les rideaux pareils garnis de franges d'or, 
retombant sur d'autres rideaux de mousseline des 
Indes brodés en or; le lit, en forme de nacelle, de 
bois d'acajou garni de bronzes dorés, comme les 
consoles et les commodes à l'anglaise, et puis, par- 
tout, des glaces. Et c'est aussi la jolie salle de bains 



LA JOURNÉE DE L'IMPÉRATRICE 25 

toute en marbre, avec des frises peintes à l'antique — 
la salle de bains que Joséphine délaissa en 1806, où, 
pour des bains médicinaux qu'elle dut prendre, elle 
se fit aménager au pavillon de Breteuil, une autre 
salle plus simple. 

A Saint-Cloud, sur des points, l'étiquette se relâche 
un peu, la vie est moins publique, la claustration 
moins sévère ; grâce aux jardins réservés, la prome- 
nade est facile et les courses en voitures, soit dans le 
grand parc, soit aux environs, à Malmaison surtout, 
sont presque habituelles ; la monotonie des journées 
s'en trouve un peu rompue, mais la trame n'en est 
point modifiée, le programme reste semblable ; ce 
sont les mêmes gens qui paraissent et qui passent; 
les mêmes heures amènent les mêmes obligations et, 
pour l'Impératrice, la vie en ses grandes lignes reste 
pareille. 



C'est de cette vie, dans ce décor désormais à peu 
près connu, qu'il faut rendre un compte minutieux 
et précis si l'on veut se former quelque idée des 
goûts et des habitudes de Joséphine. 

Si l'Empereur a passé la nuit dans les apparte- 
ments de l'Impératrice, il les quitte vers hu»t heures 
du matin et, à Paris, il remonte, à Saint-Cloud, il 
descend chez lui : seulement, à Saint-Cloud, point 
d'accès direct; il faut, par un long corridor sur lequel 
ouvrent les chambres des dames du Palais et des 
femmes de chambre, gagner un escalier public. 



<J6 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Vers la même heure, les femmes de l'Impératrice, 
dont une couche tout à côté, entrent dans sa chambre 
et y font le jour. Elles apportent, pour premier 
repas, ce que Joséphine a commandé la veille, une 
tasse d'infusion ou de limonade qu'elle prend au lit 
et elle reste encore quelque temps à paresser dans 
;es draps de batiste brodée, aux taies d'oreillers 
issorties ou garnies de Malines. 

Elle est coiffée, pour la nuit, d'un bonnet de per- 
cale ou de mousseline brodée, garni de Valenciennes 
et de Malines ; parfois d'un toquet de percale, garni 
d'Angleterre, de point à l'aiguille ou de broderies; 
ou bien d'un serre-tête long en mousseline ou en 
batiste brodée, garni de Malines ; ou bien encore 
d'une pointe de mousseline brodée et garnie d'Angle- 
terre. Bien que, dans sa lingerie, elle ait quantité de 
chemises à manches longues, à manches bouffantes, 
à manches à soufflets, elle porte, la nuit comme le 
jour, les mêmes chemises sur lesquelles, le soir, elle 
passe une camisole : voici des camisoles de mous- 
seline brodée à dents, en voici faites en pèlerine et 
doublées de satin de toutes nuances ; en voici de 
percale, de batiste d'Ecosse, de tulle de tîl, de tant 
d'étoffes et en tel nombre que, certainement, elle en 
fait un habituel usage. 

On ouvre la porte au chien favori, car, seul, For- 
tuné a eu lé privilège de coucher dans la chambre 
de sa maîtresse et d'en disputer l'entrée à Napoléon ; 
mais tout laid qu'il était, bas sur pattes, long de 
corps, moins fauve que roux, avec un nez de belette 



LE RÉVEIL. — LES CHIENS 27 

et. seulement, du carlin, le masque noir et la queue 
en tire-bouchon, Fortuné était à sa maîtresse dès 
1793, et, aux Carmes, c'était sous son collier que 
l'on cachait les billets d'avertissement ou de salut. 
Fortuné disparu, étranglé' à Mombello par le gros 
chien du cuisinier, Joséphine a pris une chienne à 
laquelle elle s'est si vivement attachée que, pour une 
maladie de cette petite bête, elle a appelé le plus 
célèbre médecin de Milan, Moscati. Gela mit Moscati 
en rapports avec Bonaparte et fit sa fortune. On le 
vit président du Directoire cisalpin, député à la 
Consulte de Lyon, directeur général de l'Instruction 
publique, comte, grand dignitaire de la Couronne de 
fer et sénateur du royaume, pour n'avoir point dédai 
gné une telle cliente. A la petite chienne, succéda un 
nouveau carlin qui, dès le voyage de Dieppe, en 
l'an XI, avait sa place marquée dans la voiture de 
suite. C'était un personnage fort au courant de l'éti- 
quette qui ne manquait point, lorsque la femme de 
garde-robe se retirait après le coucher de l'Impéra- 
trice, de la suivre — quelle qu'elle fût — dans sa 
chambre, où il se tournait sur une chaise et restait 
tranquille jusqu'au matin. Alors, sans empressement, 
il descendait dans le salon d'annonce ; sans impa- 
tience, il attendait qu'on ouvrît chez sa maîtresse et, 
aussitôt, il se précipitait avec des airs de folie 
joyeuse et mille démonstrations de tendresse. Un 
braque de la plus petite espèce, que M. de Colbert 
avait offert, ne parvint point, malgré ses talents de 
hasseur, à détrôner le carlin ou plutôt les carlins, 



!8 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

car il y avait un ménage. Eux morts, il y eut un de 
ces petits chiens loups, si vifs, si gais, si tendres, 
qu'on avait envoyé de Vienne à Joséphine, un de ces 
loulous à poil noir ébouriffé, dont l'intelligence 
affectueuse est égale à la jalousie. Ces chiens qui 
avaient leur bonne particulière, la femme La Brisée 
et dont l'entretien allait certaines années (1806) à 
568 francs, mais se tenait d'ordinaire de 350 à 
450 francs, ne quittaient point l'Impératrice de tout 
le jour, se couchaient près d'elle sur le canapé où 
elle leur faisait un coussin de son cachemire, annon- 
çaient les visiteurs aussi bien et mieux que les 
chambellans et les huissiers, se montraient fort 
agressifs contre quiconque approchait leur maîtresse, 
friands en particulier des mollets rouges des cardi- 
naux et fort capables de mettre en lambeaux la 
robe qui leur déplaisait, sans même respecter la 
doublure. 

C'est là un coin d'habitude, de manie, d'affection 
qu'il ne faut point omettre chez Joséphine, la curio- 
sité et la passion des bêtes familières. Les singes, les 
oiseaux, les animaux rares de quelque espèce que ce 
soit ne quittent point Malmaison, mais il n'en va pas 
de même des nains ou des petits nègres qu'elle mène 
partout après elle. Dès l'Italie, elle avait un petit 
nain chinois qui devint rapidement insupportable. 
Pour l'en débarrasser, Napoléon emmena en Egypte 
le nain qui, pendant l'expédition de Syrie, convaincu 
que le général n'en reviendrait pas, vola et vendit 
toute sa cave, deux mille bouteilles de vin de Bor- 



LA TOILETTE. — LES FEMMES DE CHAMBRE 29 

deaux délicieux. Il y eut le nain que, un jour 
de 1803, Joséphine fit sortir d'un panier couvert 
dans le cabinet du Consul, fort peu flatté du spectacle 
— un nain de dix-huit pouces de haut, en uniforme 
complet de hussard. Il y eut une colonie de petits 
nègres : Baguette aîné, Baguette cadet, Damande, 
Hotelot, Suaire, Saïd, et, tant qu'elle fut la consu- 
lesse, elle eut un petit nègre pour le siège 'o sa voi- 
ture et pour les métiers de page, malgré qu'il en 
eût tant coûté à M me Dubarry d'avoir eu Zamore. 
Cela, sans préjudice des grands nègres mamelucks, 
poignards à la ceinture et sabre au côté, qui étaient 
des chasseurs à la mode nouvelle, ses deux mamelucks 
à elle : Marche- à-terre et Ali. Plus tard, ce fut un 
petit sauvage de Bornéo que M. de Janssens avait 
ramené pour elle des Indes Néerlandaises. Un goût 
d'exotisme qui, sans doute, tient à sa race créole, 
mais qui, aussi, est dans la donnée du luxe au 
xvm e siècle; un goût des bêtes qui vient à toute 
femme inoccupée et oisive et lui donne l'illusion 
d'aimer quelque chose ou quelqu'un. 

Le chien ayant fait ses gentillesses et ses petites 
grimaces, jamais plus tard que neuf heures, José- 
phine se lève et entre dans son cabinet de toilette : 
c'est ici le royaume des femmes de chambre et, 
puisque Joséphine y passe au moins trois heures de 
sa journée, il faut faire connaissance avec ces 
témoins principaux de sa vie. D'ailleurs, de femmes 
de chambre véritables, qui la servent effectivement, 



30 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

qui soient admises aux mystères, qui aient acquis et 
qui gardent sa confiance, bien moins qu'il ne sem- 
blerait et qu'on n'a dit. Celles qui jadis furent à la 
vicomtesse de Beauharnais et à M me Bonaparte sont 
retirées : la Louise Compoint, du voyage d'Italie, 
qui, malgré les secours de sa maîtresse mourra, du 
sot mariage qu'elle a fait sur le tard ; l'Agathe Rible 
du retour d'Egypte, riche d'une pension de 
2 400 francs, de la conciergerie de Fontainebleau 
pour son mari, de la lingerie pour elle, sans compter 
les présents de Joséphine, qui se fait peindre exprès 
par Isabey, et les souvenirs reconnaissants des 
anciens fournisseurs. 

Sous l'Empire, il y a, portées aux états, deux pre- 
mières femmes, quatre femmes de chambre, une 
garde d'atours, quatre femmes et une fille de garde- 
robe ; mais ce n'est là qu'un vain étalage ; ainsi les 
deux premières femmes ne sont là que pour la 
montre et l'étiquette : elles n'ont nulle entrée dans 
l'intimité et leur titre, accompagné de 6 000 francs 
de gages, reste presque sans fonctions. c 

L'une, M mo Saint-Hilaire, a été introduite par 
M me Gampan en thermidor an XII (août 1804). C'est 
une ancienne femme de chambre de Madame Vic- 
toire de France, la fille d'un valet de chambre de 
Madame Adélaïde, et son mari est employé au minis- 
tère de la Guerre. A en croire sa protectrice, elle a 
bon maintien, figure intéressante, excellente éduca- 
tion, grande adresse ; elle s'entend fort bien à entre- 
tenir une harpe. Nulle fortune et plusieurs enfants : 



LA TOILETTE. — LES FEMMES DE CHAMBRE 31 

cela intéresse Joséphine qui la prend. Une des lit les, 
monstrueuse d'embonpoint, a une voix extraordinaire 
pour son âge et l'Impératrice lui fait donner des 
leçons par Blangini. Un fils est cet Emile -Marc 
Saint-Hilaire, dit Marco deSaint-Hilaire qui, profilant 
d'une similitude de nom avec Alcide Le Blond de 
Saint-Hilaire, neveu du général tué à Wagram, a, 
durant trois quarts de siècle, mystifié ses contempo- 
rains en leur faisant croire qu'il avait été page de 
l'Empereur et qu'il apportait sur l'Empire les souve- 
nirs intimes du témoin le mieux placé. M me Saint- 
Hilaire, entrée humblement, ne tarda point à vouloir 
imposer les façons de l'ancienne cour qu'elle disait 
connaître, et ses prétentions, son importance, ses 
luttes de préséance avec les femmes de garde-robe, 
l'attention qu'elle entendait qu'on prêtât à ses acci- 
dents, sa santé et ses malheurs, firent la joie de la 
domesticité et égayèrent même les dames du Palais et 
l'Impératrice. Mais elle n'en faisait pas sonner moins 
haut son titre de « Première femme de l'Impératrice », 
écrivait d'un ton d'égalité à « Monsieur le Préfail 
de la Seine » et, pour ses lettres, faisait usage d'un 
cachet où, sous une couronne ducale, ayant poui 
cimier une licorne naissante, s'étale un écu compliqué 
supporté par deux licornes. Pour donner à cette 
duchesse l'apparence d'être occupée, on l'avait char- 
gée de la surveillance du linge et du soin des cache- 
mires. Elle avait une collègue de son rang, entrée le 
19 frimaire an XIII (10 décembre 1804), une M me Bas- 
san, femme d'un libraire qui avait fait de mauvaises 



3* JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

affaires, que Foncier, le joaillier, avait recommandée 
comme s'entendant à nettoyer les bijoux : elle devait 
avoir la garde de l'écrin, mais, de fait, elle n'était pas 
plus employée que M me Saint-Hilaire. 

Les quatre femmes de chambre, qui viennent en- 
suite, sont de jolies filles qui, dès l'an XIV (fin 1805), 
reçoivent le titre de dames d'annonce. Elles sont, 
dans l'Appartement intérieur, ce que sont les huissiers 
dans l'Appartement d'honneur. De service deux par 
deux et par semaine, elles se tiennent l'une dans la 
porte de la salle de billard, l'autre dans le salon 
contiguà la chambre à coucher, annoncent à l'Impé- 
ratrice les personnes qui ont obligation de lui parler, 
le préfet du Palais pour les repas, le chambellan de 
service pour les audiences, ouvrent la porte à l'Em- 
pereur, aux princesses et aux dames de l'Impératrice, 
et, c'est tout : aussitôt le préfet du Palais venu pour 
le dîner, elles sont libres jusqu'au lendemain matin, 
neuf heures. Pour cela, elles ont 3 000 francs de 
gages. La première nommée à ce titre, Ëglé Mar- 
chery, jeune créole ruinée par les événements, 
avait été recueillie par Joséphine, d'abord comme 
femme de garde-robe, puis, la place paraissant tror 
au-dessous de son éducation, on créa celle-ci pour 
elle. Félicité Longroy, fille d'un huissier du Cabinet, 
en profita, fut aussi promue — et eut par là d'autres 
promotions ; puis, d'un milieu plus relevé, vinrent 
une M me Soustras et une M me Ducrest de Villeneuve 
dont on n'eut point à jaser et qui, aux Tuileries, ne 
coururent point la grande aventure. M me Ducrest de 



LA TOILETTE. — LES FEMMES DE CHAMBRE 33 

Villeneuve, femme du secrétaire général de l'admi 
nistration des Droits réunis, nièce par son mari de 
M me de Genlis, avait une fille, Georgette Ducrest 
qu'elle introduisit à sa suite et qui fut parfois, après 
le divorce, admise à faire de la musique chez l'Impé- 
ratrice. Cette fille épousa Bochsa, le compositeui 
alors célèbre de la Dansomanie et des Noces de 
Ga?nache, fut ruinée et abandonnée par lui, perdit 
sa voix dont elle vivait, chercha alors à tirer parti 
de sa plume et publia des Mémoires sur F Impératrice 
Joséphine, la cour de Navarre et la Malmaison où, 
au milieu de documents apocryphes, d'anecdotes 
con trouvées, de situations dénaturées, se rencontrent 
pourtant quelques traits d'observation directe. 

Bien peu de chose, ce que sa mère a pu observer : 
celles qu'il faut entendre sur Joséphine, celles qui 
assistent réellement à son existence dans l'intime de 
l'appartement intérieur, c'est la garde d'atours, 
lyjme jyjaiig^ ce son [ \ es quatre femmes de garde-robe : 
M me Charles, M Ue Aubert, M me Fourneau, M 1Ie Avrillon. 
La fille de garde-robe change souvent et n'a point 
d'importance, mais ces cinq, choisies et triées sur un 
grand nombre d'autres — car, en 1803 et 1804, on 
voit passer dans la chambre de M me Bonaparte, la 
demoiselle Doinel, les deux Loret, les femmes Roque, 
Poirot, Pérardel et une Anglaise, Miss Jane Yppliard, 
— ces cinq, établies, à partir de 1805, d'une façon 
définitive, forment, avec la négresse Malvina, 
M me Alimane, le fond de la vie domestique : cette 
M me Mallet, ancienne ouvrière de M m8 Germon, la 

3 



34 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

couturière ; cette M Ue Aubert, entrée, en 1802, à 
600 francs de gages, portée en 1805 à 1 200 francs, 
qui, avec deux ouvrières, tient le linge de l'Impéra- 
trice et qui est si connue de Napoléon que, plus tard, 
il la demande à Joséphine pour être garde des atours 
de sa seconde femme; cette M m8 Charles (M Ue Baye ux) 
ancienne femme de chambre de Mademoiselle d'Or- 
léans, placée près d'Hortense par M me Campan, ren- 
voyée par Louis dans un de ses accès de jalousie 
reprise par Joséphine, le 22 mars 1805, aux gage: 
de 1 800 francs ; cette M me Fourneau (Marie-Louis* 
Lescallier), entrée en 1802 à 600 francs, portée i 
1 200 francs en 1805, et cette M ,,e Avrillon, venue 
aux mêmes gages du service de M" Tascher où José- 
phine l'a mise d'abord ; voilà les témoins de la vie, 
les personnages qui entrent vraiment dans la fami- 
liarité, qui sont admis dans les confidences. Quelle 
confidence plus ample qu'une toilette quotidienne de 
trois heures, une toilette comportant des soins, des 
complicités, d'infinies recherches, d'extrêmes com- 
plaisances? Quel pouvoir ne prend point alors l'em- 
bellisseuse sur une maîtresse qui se sent vieillir et 
dont l'unique but dans la vie est de plaire et de rester 
jeune ? Quelle assurance ne donne point aux ser- 
vantes la connaissance des secrets qui conservent ou 
qui rendent l'apparence de la jeunesse? Aussi, à ses 
femmes de garde-robe, Joséphine ne confie pas seu- 
lement ses robes et t-es bijoux, mais elle leur conte 
ses affaires les plus secrètes ; elle leur dit ses craintes, 
ses rêves et ses désirs ; elle leur fait garder ses 



LA TOILETTE. — LES FEMMES DE CHAMBRE 35 

lettres les plus confidentielles et les plus précieuses; 
elle les tient pour ses amies les meilleures et les 
plus sûres, ou plutôt les seules qu'elle ait. C'est à 
elles que va la plus grosse partie des réformes de la 
garde-robe, ce qui leur fait des rentes très rondes ; 
elles ont des gratifications par 1 200 francs, 500 ou 
600, selon les jours, des dots si elles se marient, des 
pensions après un temps de services et alors un beau 
portrait de la maîtresse par Sain ou par Isabey. On 
a dit fort justement que Napoléon était un homme à 
valets de chambre, parce que, dès l'Italie, il ne pou- 
vait se passer, pour son service intime, de gens 
habitués ; mais, combien plus Joséphine est la 
femme à femmes de chambre, non seulement par 
les soins qu'elle demande, mais surtout par cette 
continuelle ouverture aux inférieurs qui l'approchent 
et l'entourent, par ce besoin de s'épancher sans 
que cela tire à conséquence. Toutefois, débarrassée 
qu'elle est des anciennes servantes qui avaient 
barre sur elle et savaient trop de dangereux secrets, 
Joséphine comprend qu'il est des familiarités inter- 
dites. Elle s'étudie à garder son rang, traite ses 
femmes avec une extrême politesse, ne leur adresse 
point de reproches si elle les trouve en faute, les 
punit seulement par un silence qui dure de un à huit 
jours, selon la gravité du cas. Elle se tient ainsi 
dans cette nuance d'intimité protectrice et familière 
tant qu'il ne lui survient pas une grosse inquié- 
tude, mais, alors, en quelque façon malgré elle, 
la distance brusquement s'efface entre l'Impératricf 



36 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

qu'elle est et ces filles qui la servent : il n'y a. plus 
que des femmes en présence et, pour des confi- 
dences, des avis, même des conseils, toute femme en 
vaut une autre. Joséphine livre donc alors ses inquié- 
tudes et ses pensées, mais elle réserve ses actes, soit 
qu'elle n'en ait plus à cacher, soit qu'elle ait appris 
le péril des complicités domestiques. 

Joséphine d'ailleurs ne manque point de confi- 
dentes de cet ordre. En dehors des femmes qui sont 
attachées à la Maison, payées sur les états, qui authen- 
tiquement paraissent, elle a, comme toute créole, 
quantité de négresses, de femmes de couleur, de 
vagues parentes naturelles, qui vont et viennent 
autour d'elle, dont on ne distingue pas les physiono- 
mies, dont on sait à peine les noms et qui pourtant sont 
les êtres d'absolue confiance, ceux qui font les affaires, 
servent en des cas de prête-noms, endossent à des 
jours de terribles responsabilités, dont le dévouement 
est assez assuré pour que, en péril de mort, ce soit à 
eux qu'on demande asile. Ainsi cette Lannoy qui, en 
1793, est la bonne des enfants Beauharnais, dont le 
frère, pendant la Révolution, fait toutes les affaires 
de Joséphine et de la Renaudin; ainsi Malvina; ainsi 
Euphémie Lefebvre, Mimi, qui est venue de la Marti- 
nique avec Joséphine en 1779, qui a été plus tard la 
bonne d'Eugène et est restée dévouée aux enfants au 
point que c'est chez elle que Hortense se réfugie en 
1815; ainsi M rae Duplessis, petite parente des Tas- 
cher, qui, en 1804, a amené de la Martinique les 
enfants Tascher et, depuis lors, est restée à la charge 



LA TOILETTE- — LES DESSOUS 31 

de Joséphine; tout un petit monde qui, aux heures 
matinales, entre et sort sans qu'on y prête attention, 
qui fait toutes sortes de commissions, est mêlé à 
quantité d'affaires, et qui est demeuré d'autant plus 
discret que, le plus souvent, il a ignoré l'importance 
et le lien des choses. 

Les premiers actes de la toilette sont fort longs, car 
Joséphine a cette minutieuse et rare propreté des 
femmes galantes et des créoles. Elle prend chaque 
jour un bain et elle a, pour les lavages, toutes sortes 
d'outils raffinés, des bouilloires d'argent, des seaux 
d'argent pour les pieds, des cuvettes d'argent de 
toutes grandeurs et qu'on porte partout après elle. 
Mais ce n'est point là le compliqué : ce qui l'est, pour 
Joséphine, c'est de faire sa tête, de boucher les rides 
de lisser la peau, d'effacer la patte d'oie, d'aviver les 
couleurs. Au temps de sa jeunesse, toute femme de 
condition se fardait; cela faisait partie intégrale de la 
toilette, mais Joséphine en a abusé au point que, dès 
1804, le blanc qu'elle met sous son menton ne tien* 
plus. Il s'écaille, le couvrant d'une sorte de poudre 
blanchâtre; comme de juste, elle ne convient point de 
la cause que d'ailleurs, vraisemblablement, elle 
ignore; elle dit que l'état de son menton indique celui 
de sa santé et, lorsqu'on lui demande comme elle se 
trouve : « Mais, pas bien, répond-elle. Voyez, j'ai mes 
farines. » 

Pour le rouge, non contente d'en marquer les 
commettes, elle en couvre presque ses joues; mais, 



38 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

à la Cour, en représentation, ces grands acteurs qu'il 
faut regarder à distance, peuvent-ils se passer de 
maquillage? Toutefois, Joséphine va peut-être un peu 
loin : en une seule année (1808), elle prend du rouge 
chez Martin pour 2 749 fr. 58, chez M me Chaumeton 
pour 598 fr. 52, et il s'en trouve encore dans les 
mémoires des autres parfumeurs, Gervais-Chardin et 
la veuve Farjeon et fils. Elle y a si bien habitué l'œil 
de Napoléon qu'il exige que toutes les femmes qui 
paraissent devant lui en mettent; cela lui semble à 
ce point l'accessoire obligé de la grande toilette qu'il 
rudoie quiconque essaie de s'y soustraire : « Allez 
mettre du rouge, Madame, dit-il à une, vous avez l'air 
d'un cadavre »; et, à une autre : « Qu'est-ce que vous 
avez à être si pâle, relevez -vous de couches? » Le cas 
est ordinaire : tout homme qui vit d'habitude dans la 
société de femmes fardées perd la notion du teint 
naturel, de l'aspect normal du visage et le fard lui 
paraîtrai seulement un agrément, mais un complé- 
me'jt indispensable de l'habillement. 

l J ar contre, en dehors de l'eau de Cologne, dequel- 
qi es extraits de fleur, et de l'eau de lavande, Napo- 
lé m ne supporte aucun parfum et en a l'horreur: 
Jo léphine doit donc s'en priver, comme d'ailleurs 
toutes les femmes de la Cour. 

Aires avoir pris ces soins minutieux où elle a 
employé ses nombreux nécessaires, ses boîtes à outils 
de toute espèce, pour les dents, pour les mains, pour 
les pieds; après avoir subi la visite de son pédicure 
le juif allemand Tobias Koën, qui, tous les quinze 



LA TOILETTE. — LES DESSOUS 39 

jours, vient, l'épée au côté, en habit pareil à celui 
des valets de chambre, s'acquitter de son devoir avec 
un sérieux imperturbable et reçoit pour ce un traite- 
ment de 1 200 francs; Joséphine s'habille; elle passe 
une chemise de mousseline, de toile de Hollande, de 
batiste ou de percale : elle en a bon nombre, quatre 
cent quatre-vingt-dix-huit. Cette chemise, le plus 
ordinairement, est brodée au bas, et garnie, à la 
o-orsre et aux manches, de Valenciennes à dents ou de 
Malines. L'étoffe, en batiste, coûte 18 francs l'aune 
et on en emploie deux aunes presque et demie; la 
façon revient à 7 francs; la garniture de petite den- 
telle à la gorge et aux manches est comptée 
15 francs pour les plus simples, mais monte à 36, 40, 
50, 100 francs, si c'est de la Valenciennes, à plus si 
c'est de la Malines. La plupart sont brodées au bas à 
raison de 36 francs pièce et ont, en garniture, de 
100 à 200 francs de dentelles. Les fournisseurs sont 
la veuve Commun-Narrey et les demoiselles Lolive, 
de Beuvry et Compagnie. Qu'on ne s'étonne pas de 
ces cinq cents chemises : c'est à peine si elles suf- 
fisent : Joséphine en change trois fois par iour ainsi 
que de tout linge. 

On lui chausse des bas de soie, d'ordinaire blancs, 
rarement rosés. Elle a dans sa garde-robe cent cin- 
quante-huit paires de bas de soie blancs contre trente- 
deux de soie rosés et dix-huit de couleur chair : cei 
bas, que fournissent Patin et Tessier, valent depuis 
18 francs jusqu'à 72 francs la paire : ceux-ci « extra- 
fins, à très grands jo'jrs de dentelle et riche broderie ». 



40 JOSÉPHIiNE IMPÉRATRICE ET REINE 

Il y a tout un assortiment : sept qualités différentes 
de bas de Paris ou de Berlin, maîs ceux-ci sont surtout 
bas de coton, blancs le plus souvent, quelquefois de 
couleur naturelle brodés en soie blanche; ils coûtent 
30 et 42 francs la paire et servent sous le brodequin. 
Point de bas de couleur : en tout six paires de noirs 
et six de demi-deuil. 

Joséphine ne porte ni jarretières, ni jarretelles; 
les bas blanchis à neuf tiennent d'eux-mêmes. S'il y a 
un ruban, il ne compte point. 

Les souliers, pour la matinée, sont le plus ordinai- 
rement en peau de couleur ou en étoffe : en peau, 
taffetas ou satin, elle les paye 8 francs la paire. En 
une année, elle en commande et en paye cinq cent 
vingt paires, sans compter les deux cent soixante- 
cinq paires neuves restant de l'année précédente. Ce 
sont des souliers tout plats, sans talon, si fins et 
légers, qu'ils font corps avec le pied, ne le chaussent 
point, mais l'habillent : souliers de salon uniquement; 
pour sortir, on croise en X, sur le mollet, les ganses 
plates qui tiennent aux quartiers : autrement, on les 
perd. D'ailleurs point faits pour cela. C'est de Coppe, 
un des fournisseurs habituels de l'Impératrice, ce 
mot à une dame se plaignant que ses souliers se 
fussent crevés la première fois qu'elle les a mis : « Je 
vois ce que c'est : Madame a marché. » Pour ses 
pieds, dont elle est si justement coquette, Joséphine 
essaie tour à tour tous les marchands qui ont la vogue : 
c'est Bourbon, le plus ordinaire, mais aussi Cholet- 
Bonnet a Cassagnes, Ringé, Geintzer, Henri, Schalcher, 



LA TOILETTE. — LE COIFFEUR 41 

la veuve Simon, Legrand, etc. Pourtant, nulle fan- 
taisie pour les souliers; hormis, comme de juste, 
pour ceux qui, étant de costume, sont inventés par 
les peintres. Fort peu de brodequins : ceux qu'on 
porte par hasard sont d'étoffe. Il faut qu'on voyage 
pour prendre, par-dessus les souliers, les brodequins 
de maroquin ou de velours doublés de fourrures. 
Sauf en ce cas, le soulier seul est de mise, à Paris 
comme à la campagne. 

Chaussée, Joséphine passe un corset très léger de 
percale doublée garni de Valenciennes, ou de basin 
doublé de percale, rarement de satin blanc doublé de 
taffetas. Presque point de baleines, point de buse, elle 
n'en portera qu'en 1810. C'est Coûtant, le fournis- 
seur, et les corsets ordinaires se paient 40 francs, 
ceux de satin 10 francs de plus. 

Sur le corset, un simple jupon d'étoffe très souple, 
de petit basin rayé, garni de un ou deux rangs de 
Malines ou d'un petit volant de mousseline brodée à 
dents ; de percale brodée ou garnie de Valenciennes ; 
rarement de mousseline. L'hiver, quelquefois, un 
jupon de tricot de coton bordé de dentelles, mais c'est 
exception, il n'y en a que six aux atours. 

Rien d'autre, rien absolument : Joséphine n'a dans 
sa garde-robe que deux pantalons en soie de couleui 
chair pour monter à cheval. 

Quand elle a endossé un peignoir de percale, de 
mousseline ou de petit basin (et elle en a à l'infini de 
toutes formes, de toutes broderies et de toutes 



42 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

garnitures) les femmes de garde-robe introduisent 
dans le premier cabinet de toilette, Uerbault, le valet 
de chambre coiffeur. C'est un personnage important 
qui se présente en habit brodé et l'épée au côté. Il 
ne touche ostensiblement que 1 200, puis 1,500 francs 
par année ; mais, à partir de 1805, il a, par an, 6 000 
francs de supplément de traitement et une gratifica- 
tion de 16 à 1 800 francs. Ses fournitures vont de 5 
à 8 000 francs et certes l'Impératrice n'est point sa 
seule cliente : toutefois, ce ne fut qu'en 1809, après 
le divorce, qu'il visa au grand, s'établit marchand 
de modes, rue Neuve-Saint-Augustin, et devint un de 
ces grands hommes à l'usage de la Parisienne, qui 
prennent une sorte d'influence sur les mœurs, en 
ayant une assurée sur les chapeaux. 

Herbault n'est que pour les petits jours ; il a un 
rival ou plutôt un maître, l'étonnant Duplan, l'artiste 
qui a accommodé .toutes ces dames du Directoire, 
celui à qui M 1 ? 6 Tallien remettait pour l'en coiffer un 
voile de dentelle de 8 000 francs, qui le regardait, 
le retournait, puis le jetait d'un geste superbe, et Ma- 
dame, il est trop grand, je ne pourrai jamais vous 
coiffer d'une manière digne de vous et de moi, » et, 
sur les supplications de Térésia, il prenait des 
ciseaux, coupait, rognait à son goût, faisait une loque 
du beau voile, mais une loque qui le sacrait, lui, le 
premier coiffeur de Paris. Duplan, pour ses soins, 
touche 10 000 francs en 1807, 12 000 en 1808, autant 
en 1809, sans compter 8 à 10 000 francs de mar- 
chandises qu'il fournit par année. Au divorce, 



LA TOILETTE. - LE COIFFEUR M 

Napoléon l'enlève à Joséphine, le place près de Marie- 
Louise, aux gages vraiment extraordinaires de 42 000 
francs par année — sans compter les gratifications, 
et il en est de 12 000 francs d'un seul coup! Aussi 
le fils de Duplan entre à l'Ecole polytechnique, il est 
ingénieur des Constructions maritimes, il se bat à 
Anvers, se retire ensuite dans ses propriétés près de 
Toulouse et, de 1852 à 1869, est constamment élu 
député de la Haute-Garonne. On prouva alors qu'il 
était de famille noble alliée aux la Galprenède : le 
coup de peigne n'y avait point nui. 

Des coiffures qu'Herbault et Duplan font à José- 
phine, il en est de mille sortes et des plus compli- 
quées : en général, une grosse boucle en repentir 
descend sur l'épaule, mais tout est essayé : les bou- 
clettes donnant à la tête ronde un air d'enfance ; les 
bandeaux serrés, à la mode des statues antiques, 
avec un chignon ferme, placé haut et pointant droit 
de l'occiput ; les demi-bandeaux étoffés, relevés sur 
les côtes pour dégager l'oreille et la nuque et se joi- 
gnant en une sorte de pouf épais et bouffant — des 
coiffures, qui semblent chaque jour renouvelées et 
qui, de la part des artistes, exigent un goût d'autan 
plus sûr, une habileté d'autant plus consommée que 
la matière coiffable est moins abondante et qu'il faut 
suppléer à ce qui manque et colorer ce qui reste 
Les cheveux de Joséphine, aux derniers jours de sa 
vie, sont, par la teinture, restés d'un châtain vigou- 
reux, mais, ce qui n'en a point changé, c'a été la qua- 
lité et ils sont d'espèce asso.z grosse. A partir d'un 



44 JOSÉnilNE IMPÉRATRICE ET REINE 

certain moment, l'art consiste à n'en point trop laisser 
voir, à trouver, surtout pour le soir — car, dans la 
journée, l'Impératrice est toujours en chapeau — soit 
quelque arrangement d'étoffes légères et mousseuses, 
soit une adroite disposition de touffes de fleurs artifi- 
cielles, soit l'appareil souverain d'un diadème de 
grande dimension. Très tôt, il a fallu renoncer, 
comme trop jeune et trop négligé, à cette coiffure à 
la créole avec le mouchoir de Madras négligemment 
noué sur le côté qui seyait à miracle à la vicomtesse 
de Beauharnais et même, aux premiers temps, à la 
consulesse. Il faut du grave, du sérieux et du sévère 
et, ce qui complique encore, il le faut accommodé à 
un visage qui, sans rien de remarquable ni de régulier 
dans les traits, vit uniquement de grâce et de mines. 
Qu'on s'étonne ensuite de l'importance que prend le 
coiffeur ! 

Ces premiers actes ont pris du temps : si les dames 
du Palais de service se présentent durant que le coif- 
feur est encore là, souvent on les fait entrer dans le 
cabinet et elles assistent à la grande délibération sur 
la toilette du jour. La Première femme et les femmes 
de garde-robe apportent de grandes corbeilles qui con- 
tiennent plusieurs robes, plusieurs chapeaux et plu- 
sieurs châles — et la discussion s'ouvre. 

L'été, les robes sont de mousseline, de batiste, et de 
percale ; l'hiver, d'étoffe et de velours. En robes d'été, 
il y a le choix, car, au dernier inventaire de la garde- 
robe, en 1809, il s'en trouve deux cent deux, et il ne 



LA TOILETTE. — LES ROBES 45 

faut point s'imaginer que, parce qu'elles sont blanches 
et d'étoffes que l'on dirait simples, on les ait à bon 
compte : les robes de percale et de mousseline revien- 
nent de 500 à 2 000 francs, selon la broderie, et, de 
ces broderies, il en est d'une grâce, d'une invention, 
d'un art exquis, et toutes sont d'une exécution qui 
passe toute comparaison avec ce qui s'est fait en nos 
temps. Les mousselines viennent la plupart de l'Inde, 
comme les percales : celles-ci sans apprêt, souples, 
légères, fuyantes, faisant, près des blancs de la batiste, 
de la mousseline et du linon, un blanc autre, moins 
sec, plus fondu, un blanc qui chante, dans cette sym- 
phonie des blancs, plus langoureusement. 

Rien de cela que fournisse Leroy : c'est Gueinot- 
Toily, de Bruxelles ; c'est Gommun-Narrey, c'est Hind, 
de Paris ; Schœlcher pour les mousselines, Robert 
pour les batistes, et toujours, pour tout, M" es Lolive, 
de Beuvry. 

Des robes d'étoffe pour l'hiver, beaucoup sont de 
cachemire : en voici trente-trois à l'inventaire de 
1809, sans compter les juives et les habits de chasse. 
Pour les redingotes que Joséphine endosse les matins 
d'hiver, soit sur des robes blanches, soit sur des robes 
de cachemire, il en est de velours de toute nuance 
et de toute garniture : velours cannelé gros jaune 
garni d'astrakan, velours nacarat à grand col d'her- 
mine, velours vert à garniture d'hermine avec un 
fichu de crêpe lamé en or, velours noir doublé en 
satin rose, velours bleu impérial doublé en satin 
blanc, velours blanc cannelé doublé de velours mou- 



46 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

cheté avec une plaque d'agate et de perles fines, 
velours amarante doublé en peluche verte, velours 
nacarat doublé de satin blanc ; en est de tous les 
satins, de toutes les levantines, comme de tous les 
velours, mais ce n'est point assez : pour les jours où 
l'Impératrice veut s'habiller davantage, il faut des 
robes assorties à la richesse des redingotes, et voici 
défiler les garnitures d'hermine : hermine à la robe, 
hermine à la redingote, voici, sur une robe de satin 
lilas, une redingote courte de velours noir avec des 
ruches de mousseline ourlée d'or ; voici, sur une robe 
de satin blanc, une redingote de velours chamois ; 
voici, sur une robe de satin lavande, une redingote 
de velours gros vert que serre à la taille une ceinture 
en or ornée de camées ; voici, ouverte sur une robe 
de satin chamois, une redingote de velours pensée, 
boutonnée de topazes d'Orient et ceinturée par une 
chaîne d'or fermée par un médaillon d'améthyste, et 
voici, pour clore la série de l'hermine, voici, sur une 
robe de satin blanc, une redingote de velours cannelé 
blanc, à ceinture d'or en filigrane incrustée de perles 
fines, avec le médaillon, les boutons et les glands en 
saphirs et perles fines ! 

Et de chaque fourrure — précieuse s'entend — il 
se trouve presque autant de robes et de redingotes 
garnies ! 

L'Impératrice a fait son choix dans ses six cent 
soixante-seize robes d'étoffe. Il lui faut son cachemire 
à présent. Combien en a-t-elle ? Quelque sotte a dit 
quatre cents : c'est bien moins : soixante en totalité : 



LA TOILETTE. — LES MODES « 

cinq amarantes, douze rouges, dix-sept blancs, neu 
jaunes, six de diverses couleurs, trois bleus, deux noir.» 
et cinq rayés. Il est vrai qu'ils sont les plus beaux 
qu'on ait vus en Europe et qu'il en est qu'on a payé? 
8 à 10 000 francs, mais le prix ordinaire est de 
3 à 4 000 : est-ce assez pour la grâce qu'ils donnent 
à la femme, à Joséphine surtout qui, mille fois 
dans le jour, remonte son cachemire, le descend, le 
drape, le tamponne, et qui, lorsque, dans les yeux 
d'une visiteuse, elle aperçoit l'éclair de ce désir fémi- 
nin qu'elle connaît si bien, d'un geste délicat et enve- 
loppeur, le lui met aux épaules ? 

Vient ensuite le chapeau, car, le matin toujours, 
et parfois le soir, si elle est fatiguée, elle se coiffe 
avec un chapeau garni de fleurs ou de plumes. Ici, 
comment se reconnaître dans les chapeaux casques 
les chapeaux de velours, de satin, de paille d'Italie, 
de paille noire, blanche, jaune, les capotes de toute 
étoffe, les toques en velours, en tulle, en satin, 
en cachemire, dans les deux cent cinquante- deux 
« modes et coiffures » toutes différentes de forme, de 
couleur, de garniture! Les plumes blanches dominent, 
mais il y a aussi les esprits, les hérons noirs, les 
plumes de paon et toutes les variétés de fleurs. Très 
peu de turbans ; trois seulement. 

Et, d'après ces chiffres, qu'on ne s'imagine pas, 
comme on l'a dit, que Joséphine < a la manie de se 
défaire de rien, » et qu'elle thésaurise en quelque 
façon les objets de sa toilette. Deux fois par an, elle 
monte aux atours et elle réforme alors une grande 



48 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

partie, la plus grande partie de sa garde-robe. Ainsi 
en cette année 1809, sur trois cent soixante-dix-ntuf 
pièces de dentelles, elle en donne soixante-douze; 
sur quarante-neuf grands habits de cour, seize ; sur 
six cent soixante-seize robes, tuniques ou juives, 
trois cent soixante et une ; sur soixante châles de 
cachemire, dix-sept ; sur quarante robes de cache- 
mire, trois, dont une aux Gobelins ; sur deux cent 
cinquante-deux modes et coiffures, cent quarante-six; 
sur quatre cent treize paires de bas, deux cent qua- 
torze ; sur sept cent quatre-vingt-cinq paires de sou- 
liers et de brodequins, sept cent quatre-vingt-cinq ! 

Elle ne donne pas seulement les objets en usage, 
mais, dans ce qui est neuf, tout ce qui a cessé d'être 
à sa fantaisie : voici cent vingt-deux pièces d'étoffes 
neuves, elle en donne trente-neuf, et ce n'est point 
seulement à ses femmes de chambre qu'elle fait de 
tels présents : Madame Mère, la reine de Westphalie, 
la reine de Naples, la princesse de Bade acceptent des 
robes, des cachemires, des redingotes qui ont été 
portés, sans parler des étoffes en pièce. 

D'après cela, l'on peut juger quelle est la consom- 
mation annuelle de la garde-robe : en une année, 
Joséphine achète vingt-trois grands aunages de den- 
telles, sept grands habits, cent trente-six robes, vingt 
châles de cachemire, soixante-treize corsets, quarante- 
huit pièces d'étoffes, quatre-vingt-sept chapeaux, 
soixante et onze paires de bas de soie, neuf cent 
quatre-vingts paires de gants, cinq cent vingt paires 
de souliers. 



LES FOURNISSEURS ET LKS DÉPENSES 49 

11 y en a de payé pour 320 816 fr. 56, — sans 
compter ce que l'on redoit. Les reports, d'un exercice 
sur l'autre, des dépenses arriérées sont tels en effet 
que, pour se rendre compte de l'argent employé 
par Joséphine à sa toilette, il faut — mettant de côté 
même les liquidations de dettes, obligatoires tous les 
deux ans, et dont certaines dépassent le million — il 
faut prendre les chiffres globaux des six années : et, 
ainsi l'on trouve que, en six ans, il y a eu de dentelles, 
chez Yanderbocht, Lesueur, de Rens et Vandessel, 
225 906 fr. 18 (cela ne comprend aucune des grandes 
dentelles payées sur la Cassette de l'Empereur) ; il y 
a eu d'étoffes de soie, chez Fillion, Le Normand, 
Vacher et Nourtier, 312 538 fr. 68 ; de modes et grands 
habits, chez M Ue Despeaux, chez Herbault, Leroy, Du- 
plan, Binelli et Bertin 1 096 875 fr. 27 ; de façons et 
fournitures de couturières, surtout à M me Germon, 
102 811 fr. 46 ; de façons aux ouvrières de la garde- 
robe 61 408 fr. 38; de linge, chez la veuve Commun- 
Narrey et M lles Lolive, de Beuvry, 740 386 fr. 37 ; les 
fleurs artificielles de Laîné, Nattier et Roux Montagnat 
ont coûté 85 893 fr. 50 ; les crêpes et rubans, de Kreisler 
Scribe-Brémard et Richard Lenoir, 130 078 fr. 77 ; les 
fourrures — celles fournies, non par les couturiers, 
mais par le fourreur, la veuve Toulet, — seulement 
43 599 fr. 92 ; les gants et la parfumerie, 57 184 fr. 33 ; 
la chaussure, bas et souliers, 52 615 fr. 77. 

La grande dépense est donc en modes, étoffes 
4e soie, confection de robes, robes et grands habits, 

4 



60 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

dépense qui, à soi seule, atteint en six ans 
1 573 653 fr. 79, sans compter les dettes, sans com- 
prendre rien des parures du Sacre ou des grandes 
cérémonies officielles pour lesquelles l'Empereur a 
alloué des crédits spéciaux. 

Sur ces 1500 000 fr. Leroy, le grand couturier, tou- 
che, en cinq ans, exactementlamoitié(766 476 fr. 73): 
jl n'est donc pas, comme on a cru, l'unique habil 
leur de Joséphine, s'il est le plus important et le plus 
célèbre : aussi bien le mérite-t-il, portant à cet 
art, le plus personnel en quelque sorte qui soit, cette 
sorte de génie qui, à des époques, se rencontre chez 
des hommes ayant à un si haut degré l'instinct, le 
goût, la vocation d'habiller et d'embellir la femme 
qu'ils y réussissent mieux que la femme même et 
qu'ils y perdent comme la notion de leur sexe. 

Leroy ne surfait point la façon : c'est 18 francs 
pour une robe, même une robe de cour. — En 1750, 
cela se payait 12 livres chez les grands (soit 11 francs), 
l'augmentation est donc médiocre. — Mais où Leroy 
se rattrape, c'est aux étoffes et aux garnitures par 
quoi il monte ses robes à 2 000 et 3 000 francs. 
Ainsi arrive-t-il, pour l'Impératrice, à ce chiffre de 
160 000 francs par année ; encore trouve-t-il que 
c'est peu de chose et ose-t-il s'en plaindre à l'Empe- 
reur lui-même. « Un jour, a dit Napoléon, que j'exa- 
minais un trousseau de famille fourni par lui, il osa 
m'entreprendre, moi à qui certes on ne mangeait 
pas dans la main. Il fit ce que personne en France 
n'eût oser tenter ; il se mit à me démontrer fort 



LES FOURNISSEURS ET LES DEPENSES M 

abondamment que je ne donnais pas assez à l'impé- 
ratrice Joséphine, qu'il devenait impossible de l'ha- 
oiller à ce prix. Je l'arrêtai au milieu de son imper- 
tinente éloquence d'un seul regard. Il en demeura 
comme terrassé. » 

Mais, avec Joséphine, il ne va point de même ; 
c'est elle qui s'excuse d'être mauvaise pratique et de 
ne point dépenser assez ! En 1809, à la suite de 
diverses liquidations orageuses, elle a cédé, en appa- 
rence, aux injonctions de l'Empereur, et a résolu de 
mettre dans sa toilette une façon de régularité. Elle a 
donc installé, comme intendante, chargée de toutes 
les commandes et de toutes les réceptions d'objets, 
une certaine M me Hamelin qui a été assez longtemps, 
en telle qualité, au service de la princesse Pauline et 
l'a quittée le 23 septembre 1808. Par la suite, loin 
d'arrêter les dépenses, M me Hamelin s'employa à 
fournir des expédients pour en engager de nouvelles 
et profita si largement des faiblesses de sa maîtresse 
qu'elle reçut d'elle, en une année, soixante-quinze 
robes et un cachemire de grand prix; mais, au débu 
de sa gestion, elle était pleine des meilleures inten- 
tions et luttait pour ne pas laisser dépasser le maxi- 
mum de dépenses, fixé par l'Impératrice même pour 
chaque article : chez Leroy, ce maximum était de 
7 000 francs par mois, et voici, d'une lettre que 
Leroy écrit à M me Hamelin, quelques passages qui 
peignent toute la façon dont il prenait Joséphine et 
dont Joséphine était avec lui : « Veuillez, Madame, 
je vous prie, demander à Sa Majesté la permission 



5» JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

de lui présenter mon bien humble respect et de la 
supplier de ne pas penser de moi ce qu'elle dit que 
je trouve sa pratique trop peu considérable pour 
m'en occuper. L'Impératrice peut-elle croire qu'on 
est maître des sentiments qu'elle inspire ! Ainsi, c'est 
vous, Madame, que je prie de vouloir bien détruire 
cette pensée, car elle n'existe que dans la bouche de 
Sa Majesté. Je vous demande en même temps chaque 
lettre que vous auriez la bonté de m'adresser, dire un 
seul mol de la santé de Sa Majesté. Ce mot est le 
premier besoin de l'àme; veuillez donc vous en sou- 
venir... Vous avez reçu le petit maximum du mois ; 
je vous avoue que, sans vos ordres, je n'eusse pas 
continué d'envoyer d'après le fixe que Sa Majesté 
avait imposé. Vous voyez, Madame, qu'il serait diffi- 
cile de continuer à 7 000 francs ; nous serons tou- 
jours en arrière et que, même, cela me ferait éprouver 
une grande contrariété pour la tenue de mes livres. 
Je désire donc, Madame, lorsque je vous enverrai le 
total du mois, que les 7 000 francs seront portés 
comme acompte, afin de ne pas mettre d'embrouilla- 
mini dans les écritures. » 

N'est-ce pas tout l'homme et, pour le juger, n'est- 
ce pas tout ce qu'il faut ? Les paroles mielleuses dites, 
la bouche en cœur, aux clientes, et le coup de fouet 
donné à leurs fantaisies, ci le mépris du couturier 
pour qui ne rend pas tout ce qu'il a compté, et la 
façon d'imposer sa volonté et de donner ses ordres, 
n'est-ce pas le plus bel exemple de l'infatuation de 
telles espèces ? 84 000 francs, fi ! Il faut, pour attra- 



LES DÉPENSES. — LES BIJOUTIERS 53 

per la considération de M. Leroy que l'Impératrice 
double au moins, et c'est ce qu'elle fait : elle aban- 
donne ses beaux projets d'économie, elle oublie le 
petit maximum et c'est à 143 314 fr. 10 que monte sa 
facture de l'année. 



Comment suffit-elle à cela et quelles sont donc ses 
ressources normales ? De fait, sa pension de Toilette 
est fixée à 360 000 francs ; ce n'est qu'en 1809 qu'elle 
atteint 450 000 francs, mais, au moyen de prélève- 
ments sur la Cassette, de suppléments alloués en 
diverses occasions, et de ses revenus personnels, 
elle a posé en recette, pour cet article, de 1804 
à 1809, 3 444 623 fr. 57, soit près de 600 000 francs 
par an ; cela ne fait pourtant que la moitié de ce 
qu'elle dépense réellement, car, chaque année, les 
dettes s'accumulent et, presque chaque année, l'Em- 
pereur est obligé de combler l'arriéré : il paye, en 
l'an XIII, 701 873 francs ; en 1806, 650 000 francs; 
en 1807, 391 090 francs ; en 1809, 60 000 francs ; en 
1810, pour terminer, 1 400 000 francs : au total 
3 202 957 francs, ce qui porte la dépense générale, 
presque uniquement de toilette à 6 647 580 fr. 57 : 
onze cent mille francs par an. 

Ce chiffre serait inexplicable, même avec la pro- 
digalité la plus folle, si les bijoutiers ne figuraient 
pas dans le compte de la Toilette : les bijoux achetés 
représentent, dans les dépenses acquittées par José- 
phine, 1 625 664 fr. 60 — près de la mc.tié — et 



54 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

autant dans les dettes payées par l'Empereur. Tous 
les grands bijoutiers et orfèvres de Paris — et même 
d'ailleurs — ont cette étonnante cliente : Biennais, 
Depresle, Friese, Marguerite, Foncier, Fister, Nitot, 
Pitaux, Cablat, Belhate, Perret, Tourner, Messin, 
les frères Marx, Conrado, Hollander, Lelong, Meller, 
Mellerio-Meller, et les horlogers Bréguet, Lépine et 
Mugnier, et Capperone et Theibaker, marchands de 
camées, et Oliva et Scotto, marchands de coraux ! 

De ces bijoutiers, un surtout, Foncier, a la con- 
fiance de Joséphine et presque son intimité. Elle lui 
remet ses diamants au moment où le bruit court de 
la mort de Bonaparte en Egypte, où elle prétend se 
mettre à l'abri des revendications de ses créanciers et 
de celles aussi de la famille Bonaparte; elle reçoit de 
sa main des femmes de chambre ; elle lui accorde sa 
puissante protection pour obtenir, du ministre des 
Finances, une charge d'agent de change pour un de 
ses gendres; elle marie son autre fille au colonel 
Defrance, écuyer cavalcadour de l'Empereur ; c'est 
un familier qu'elle prend pour conseil en ses achat % 
trafics et échanges et qui n'y cherche point trop son 
intérêt. 

Foncier retiré, Nitot a la grosse pratique : en 1805, 
il avait été chargé de porter à Rome la tiare que 
l'Empereur offrait au Pape et qui figure encore dans 
les trésors du Vatican à l'honneur de l'orfèvrerie 
française ; il eut soin d'emporter une pacotille de 
bijoux, passa par Milan où l'on sacrait le roi d'Italie, 
fit de bonnes affaires avec la reine, reçut à la suite le 



LES DÉPENSES- — LES BIJOUX 55 

titre de joaillier de l'Impératrice et devint de sa mai- 
son : au moins son cachet porte-t-il l'aigle couronné 
avec cet exergue : Maison de l'Impératrice ; mais, s'il 
est le fournisseur en titre, on a vu qu'il n'est point le 
seul vendeur. 

Ce qui peut étonner, c'est que Joséphine ne soit 
point dégoûtée d'acheter des bijoux par la jouissance 
qu'elle a des plus magnifiques joyaux qui soient au 
monde, les joyaux de la Couronne : elle a, quand il 
lui plaît, la grande parure de diamants — couronne, 
diadème, collier, peigne, boucles d'oreilles, bracelets, 
ceinture en roses, rivière de huit rangs de chatons — - 
cette parure qui est estimée 3 709 583 fr. 92 ; elle a la 
parure de rubis d'Orient, et la parure de turquoises, 
et la parure de perles de 570 107 francs : cinq mil- 
lions de joyaux. Ne voit-elle pas que, près de ces 
splendeurs, tout ce qu'elle achète est pauvre et 
médiocre, ou comprend-elle que, de ces merveilles, 
elle n'a qu'un usufruit qui peut lui échapper ? Est-ce 
pour cela que, comme elle a fait dès 1796, dès la 
campagne d'Italie, elle accumule des bijoux qui soient 
à elle, uniquement à elle, qui ne puissent lui échapper, 
qui lui fassent une réserve et un trésor ? Faut-il même 
chercher une raison? N'achète-t-elle pas ces bijoux 
uniquement parce que leur scintillement l'attire, que 
leur façon plaît à son goût, que c'est joli ou que 
cela lui semble tel, et que c'est sa fantaisie ? Elle en a 
d'un grand prix, comme son collier de diamants prisé 
541 200 francs à son inventaire avec les poires et les 
deux boutons et estimé, seul, plus de 700 000 francs 



Î.6 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

lorsque Hortense veut s'en défaire en 1829 ; elle a sa 
parure d'opales et diamants prisée 258 000 francs, sa 
parure d'émeraudes et diamants prisée 178 000 francs, 
son bandeau de perles prisé 148 000 francs, son collier 
ère perles à trois rangs prisé 262 000 francs, sol. 
diadème de diamants, dont un seul, au milieu, 
est prisé 165 000 francs et qui, d'ensemble, est prisé 
i 032 000 francs. Elle a personnellement, à elle, au 
chiffre de prisée, inférieur d'un tiers au moins à la 
valeur vénale, pour 4 354 255 francs de joyaux d'im- 
portance — perles, diamants et pierres de couleur — 
mais, ensuite, qui pourrait dire quel prix ont été payés 
les milliers d'objets qu'elle a enfouis en ses écrins, 
qu'elle a portés une fois peut-être et sans doute jamais : 
bagues par centaines, bracelets, plaques de ceinture, 
colliers de toutes les matières qu'on polit et de tous 
les globes qu'on enfile, parures d'agate, de perles d'ar- 
gent, de perles d'or, de cornaline, de pierres gravées, 
de turquoises, de malachite, de scarabées, de coraux 
gravés, de coraux et perles fines, de corail rose, de 
coraux façon framboise, de coraux en boule, d'acier, 
de jayet, de noyaux de prune et de noyaux de cerise 
sculptés ! A les nombrer, les joailliers se perdent et, 
pour les priser, il ne faut pas compter sur eux. Aussi 
bien, quantité sont de la curiosité pure, des objets 
qu'on achète très cher et dont la valeur vénale est 
nulle ou presque. Et puis, constamment, Joséphine 
fait modifier ou rajeunir les montures ; elle trafique, 
échange, revend, rachète, paye des acomptes à ses 
bijoutiers avec ce qu'elle appelle la réforme de son 



LES DÉPENSES. — LES BIJOUX 57 

écrin et pour une parure qu'elle cède ainsi, en reprend 
iix autres. C'est là un trait encore qui achève sa 
nature et donne une notion de son caractère : de ces 
bijoux, dont certains devraient lui rappeler tant de 
choses, d'événements, de gloire, d'êtres respectés ou 
chers, l'ascension continuelle de sa fortune ; de ces 
bijoux, rançons de villes, de princes et de républiques ; 
de ces bijoux, dons de papes et de rois, présents d'an- 
niversaires, gages d'un amour dont elle devrait vou- 
loir conserver les marques successives, nul ne demeure 
intact, tel qu'il était quand on le lui a offert; elle les 
dénature, les métamorphose, fait d'un collier une cein- 
ture, de boucles d'oreilles des pendeloques, envoie à 
la fonte l'or et l'argent, assortit les pierres à sa guise 
et, à aucun de ces joyaux, n'attache un souvenir. Ce 
petit médaillon de filigrane, l'unique présent du géné- 
ral Vendémiaire à la vicomtesse de Beauharnais, où 
est-il, le plus précieux, le plus rare de tous ses bijoux 
d'Impératrice, qu'en a-t-elle fait? Gela ne vaut rien : 
cela ne brille point. Elle l'a cédé dans un lot pour une 
pierre de fantaisie. 

Et ces pierres sans histoire, ces joyaux qui ne 
parlent point à son esprit et n'évoquent rien à sa 
mémoire, qui ne sont rien que cela, c'est assez qu'ils 
soient cela, pour qu'elle ait une sorte de folie, un 
bonheur sans égal, à les voir, à les manier, à s'en 
parer, à s'en couvrir, à en faire passer entre ses 
doigts l'intarissable ruissellement. Telle elle était 
quand, toute nouvelle mariée au vicomte de Beauhar- 
nais, elle portait sur elle, dans ses poches, les petits 



58 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

bijoux de sa corbeille pour avoir la joie de les tâter 
en marchant; telle, au retour d'Italie, quand, à Mal- 
maison, devant les demoiselles de Vergennes, elle 
étalait toutes les splendeurs qu'elle avait rapportées ; 
telle elle demeure, faisant, sur une immense table, 
apporter tous ses écrins que ne peut contenir Far- 
moire à bijoux de Marie-Antoinette et, durant de 
longues heures, les plus heureuses qu'elle passe, 
ouvrant et fermant les boîtes de maroquin et de 
velours. 

A personne, pas plus aux couturiers qu'aux bijou- 
tiers, ou à qui que ce puisse être qui tente sa fan- 
taisie, Joséphine ne sait résister. Dans ce Salon des 
marchands qui ouvre sur le Carrousel et d'où Ton 
pénètre dans l'Appartement intérieur, afflue constam- 
ment tout le joli, l'élégant, le rare, qu'inventent les 
marchands de Paris. L'Impératrice passe, dit qu'elle 
achète, se garde de demander le prix et moins encore 
de payer. L'uiage est ancien, et voici beaux jours 
que les vendeurs y trouvent leur compte : jadis, c'était 
la Dubarry qui, à la mort de Louis XV, eut à soutenir 
un terrible procès contre le juif Cramer lui réclamant 
le prix de tous les objets d'art et de curiosité qu'il 
avait déposés dans son antichambre et dont elle avait 
disposé, disait-il, en présents, fantaisies et galante 
ries. Plus tard, ce fut Marie-Antoinette et l'on a 
l'histoire du Collier; après, M me Tallien et les nou- 
velles enrichies du Directoire ; mais nulle comme 
Joséphine. La toilette achevée, c'est là la distraction 
favorite : certes, modistes et bijoutiers en profitent le 



LES DÉPENSES. - LES FANTAISIES 59 

plus, et les luthiers, les peintres, les sculpteurs, les 
libraires, les marchands d'estampes, les ébénistes, les 
porcelainiers, attendent sans doute chez eux les 
grosses commandes, celles qui sont d'une sorte d'uti- 
lité pratique ; mais, tout ce qui est de fantaisie, tout 
ce qui peut s'apporter sous le manteau, qui n'exige 
point de voitures de déménagement, vient s'entasser 
au Salon des marchands. Combien de pauvres hères 
faméliques laissent un dessin, un ivoire sculpté, un 
bout de mosaïque, attendent six mois, et viennent 
après réclamer le prix intégral qu'ils assignent à leur 
œuvre, ou, tout le moins, une indemnité ou une 
aumône ! Et les marchands de jouets mécaniques, 
combien en passe-t-il ? Ils portent avec eux leur chef- 
d'œuvre, le remontent en présence de l'Impératrice 
qui s'en amuse, ne peut résister à le faire voir et à en 
distraire les personnes qui viennent la visiter. Le 
jouet est admis dans les appartements, fait l'admira- 
tion d'un enfant et, sans se soucier du prix, Joséphine 
le donne. Des beaux et rares jouets aux enfants des 
grands officiers de l'Empire, à ses petits-fils, à ses 
nièces, cela est tout simple, mais les solliciteurs 
pauvres qui, pour attendrir l'Impératrice, ont amené 
leurs enfants, se trouvent assez embarrassés quand, 
au lieu d'un brevet de pension ou d'une bonne grati- 
fication, ils emportent un oranger artificiel, un singe 
qui joue du violon ou un buisson de fleurs habité 
d'oiseaux chantants. 

L'abus est si criant que dans le Conseil d'adminis- 
tration de la Maison, du 28 février 1806, l'Empereur 



60 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

dicte cette décision : « On doit défendre à toute per- 
sonne de la Chambre de S. M. l'Impératrice, de rece- 
voir, dans les appartements, aucuns meubles, tableaux, 
bijoux et autres effets qui seraient remis par des mar- 
chands ou par des particuliers ; ces marchands ou 
particuliers, ainsi que les meubles, tableaux, effets, 
qui parviendraient par une voie quelconque, doivent 
être renvoyés à l'Intendant. » 

L'Empereur fait mieux à la même époque et, pour 
arrêter le scandale des prix surfaits dont est victime 
l'Impératrice, il prend ses mesures lui-même. Jusque- 
là, sans doute, les mémoires présentés par les four- 
nisseurs sont établis en demande et, avant de payer, 
des réductions sont ordonnées sur l'ensemble, mais 
le système de vérification diffère pour chaque article 
et l'on rabat au plus 10 p. 100. A partir de 1806, où 
l'Empereur paye pour la quatrième fois les dettes de 
sa femme, les réductions proposées par la Dame 
d'atours sont majorées par Napoléon lui-même de 
façon à atteindre 20 p. 100 : ainsi, en 1807, sur 
465 291 fr. 52, réduction de 75 217 fr. 37 ; en 1808, 
sur 458 700 fr. 06, 95 368 fr. 50; en 1809, sur 
914 764 fr. 70, 166 747 fr. 37. Et lorsqu'il s'agit du 
règlement de l'arriéré, c'est pis encore : en 1806, 
l'Empereur donne 650 000 francs pour solder les dettes 
et rabat 112 375 fr. 47 sur les mémoires présentés; 
les 1 400 000 fr. de 1809 suffisent pour 1 898 098 fr. 98 
réclamés par les fournisseurs : cinq cent mille francs 
de rabais ! Et les marchands y gagnent encore, car 
pas un, ainsi sabré, ayant crié qu'on le ruine, qui ne 



LES DETTES DE JOSEPHINE 61 

revienne à la charge, qui n'affirme à l'Impératrice que 
l'objet qu'il présente a été fait uniquement pour elle, 
ne convient qu'à elle, qu'il est unique, qu'il faut 
qu'elle l'ait. Et elle le prend, et tout recommence. 

Quelqu'un a dit que Napoléon « aimait assez qu'on 
fît des dettes parce qu'elles entretenaient la dépen- 
dance ; sa femme, ajoute-t-on, lui donnait une satis- 
faction très étendue sur cet article : il n'a jamais 
voulu remettre ses affaires en ordre afin de conserver 
les moyens de l'inquiéter ». On a vu ce qu'il en faut 
croire : deux fois au moins avant l'Empire, quatre fois 
durant l'Empire, Napoléon a voulu procéder à une 
liquidation générale des dettes antérieures, mettre sa 
femme à flot de façon que, avec la pension qu'il lui 
faisait et qu'il augmentait sans cesse, elle suffît au 
courant. Il a donc réclamé le montant exact des dettes. 
Joséphine qui, en réalité, l'ignore, qui ne s'en est 
jamais rendu compte, énonce, à peu près au hasard, 
un chiffre qui ne va pas à moitié du total. « Pour- 
quoi ne pas avouer tout, lui disent ses confidentes? 
— Non, non, répond-elle, il me tuerait, il me tuerait ! 
Je paierai sur mes économies ! » 

On a de première main le récit de la scène qui a 
précédé la liquidation de 1806 : l'Impératrice étai' 
dans les larmes ; l'Empereur s'en aperçut des pre 
miers ; il vit ses yeux rouges et dit à Duroc : « Ces 
femmes ont les yeux en pleurs, je suis sûr qu'il y a 
des dettes, tâchez de savoir ce que c'est. » Duroc, 
qui avait obtenu la confiance de Joséphine, vint à elle 
et lui dit : « L'Empereur est persuadé que vous avez 



62 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

des dettes ; il veut en savoir le montant. » Joséphine, 
avec beaucoup de pleurs, lui dit qu'en effet, elle 
devait 400 000 francs. « Ah ! dit Duroc, l'Empereur 
croyait que c'était 800 000. — Non, je vous jure, mais 
puisqu'il faut vous le dire, c'est 600 000 francs. — 
Est-il bien sûr que ce ne soit pas davantage ? — Bien 
sûr ! — Alors, je lui parlerai. » Il revint à l'Empe- 
reur, lui dit qu'il avait trouvé Joséphine dans les 
larmes, qu'elle se désespérait. « Ah ! Elle pleure ! 
Elle sent donc son crime ! Tant mieux ! Mais vous 
verrez qu'elle a des dettes énormes. Elle est capable 
de devoir un million. — Oh ! non, pas un million, 
Sire. — Mais enfin, combien ? — Mais, si c'était 
800 000 francs ? — Ce n'en serait pas moins scanda- 
leux... pour de misérables pompons, pour se laisser 
voler par un las de fripons. Il faut que je chasse tels 
et tels ; il faut qu'on fasse défense à tel et tel mar- 
chand de se présenter jamais chez moi. — Mais, Sire, 
ce n'est que 600 000 francs. — Ce n'est que cela, 
dites-vous. Ça ne vous paraît rien. Je n'aime pas 
tout ce jeu-là. Allons ! je lui parlerai. » Ils passent 
au salon où sont les femmes, et Napoléon évite de 
s'approcher de sa femme ; il la laisse passer devant 
lui pour aller souper. Elle était tout émue et les larmes 
aux yeux ; il ne lui dit rien. Après qu'elle se fut mise 
à table, il vint se placer derrière sa chaise et s'appro- 
chant de son oreille : <i Eh bien, Madame, vous avez 
des dettes, » Et elle, alors, de sangloter. « Vous avez 
un million de dettes. — Non, Sire, je vous jure, je 
ne dois que 600,000 francs. — Rien que cela, dites- 



LES DETTES DE JOSÉPHINE 63 

vous, ça ne vous paraît qu'une bagatelle ? » Il ajoute 
quelques mots de reproche et elle se remet à sangloter 
plus vivement que jamais. Alors, il s'approche de 
[l'autre oreille : « Allons ! Joséphine, allons, ma 
petite, ne pleure pas, console-toi. » Et les dettes sont 
payées. 

Dès lors, comme devient explicable, naturelle et 
simple, la fameuse scène entre Napoléon et M lle Des- 
peaux, la modiste, cette scène, qu'on se plut à pré- 
senter comme le plus effroyable des actes de tyrannie. 
A Saint-Cloud, l'Empereur arrive un matin, à l'impro- 
viste, dans le salon bleu qui précède la chambre à 
coucher de l'Impératrice. Il y trouve une grosse 
femme qu'il ne connaît pas, qui s'approche de lui et 
murmure quelques paroles inintelligibles. « Gomment 
vous appelez- vous ? lui demande-t-il. — Je m'appelle 
Despeaux. — Que faites-vous ? — Je suis marchande 
de modes. » Furieux, il entre chez l'Impératrice qui 
est en train de se faire coiffer et prend un bain de 
pied : « Qui a fait venir cette femme ? Qui l'a intro- 
duite dans les Appartements ? » Gomme M Ile Despeaux 
est venue d'elle-même, personne ne répond, et les 
femmes de garde-robe se sauvent devant l'orage. Napo- 
léon revient chez lui, demande Duroc qu'on ne trouve 
pas, puis Savary qui, prenant à la rigueur les ordres 
qu'il a reçus, fait saisir la marchande de modes par 
deux gendarmes d'élite. Survient Duroc qui engage 
Savary à la relâcher : « Non parbleu ! je n'en ferai 
rien, répond Savary. Tu ne serais pas si indulgent si 
elle fournissait des modes à ta femme, c'est elle qui 



64 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

me ruine. Je trouve une occasion de me venger, je 
ne serai pas assez sot pour la perdre. Ya, mon cher, 
tu en ferais toi-même autant si, au lieu de M lle Des- 
peaux, c'était Leroy, car c'est chez lui que ta femme 
achète tous ses chiffons. » Toutefois, la grosse Des- 
peaux n'alla entre ses gendarmes que jusqu'au bas de 
l'avenue où Duroc envoya l'ordre qu'on la laissât 
remonter dans sa voiture. 

C'était une leçon que Napoléon avait prétendu 
donner bien plus à sa femme qu'à la marchande de 
modes, violatrice de l'étiquette et tentatrice sans 
permis ; mais cette leçon, comme les autres, comme 
les reproches pour les dettes, comme les serments de 
Joséphine, autant de perdu. Le fleuve continue à 
couler, les marchands à venir, Joséphine à prendre 
sans payer, et cela indéfiniment. C'est si commode ! 
Un dieu descendant toujours de sa machine à point 
pour la débarrasser des créanciers, cela coûte si peu 
de pleurer quelques larmes vraies ou fausses, et cela 
/apporte tant ! Mais, au moins, ce n'est point de pro- 
pos délibéré, ce n'est point une comédie qu'elle se 
propose de jouer ; elle fait des dettes comme elle res- 
pire. Elle est de ces femmes qui, dans une société, 
sans s'en douter certes ni en avoir conscience, rem 
plissent une sorte de mission de dépense et de gaspil 
lage pour la joie des marchands, la gloire de la mode, 
et la bonne renommée du goût français. C'est pour 
ces femmes qui ne savent point compter que l'indus- 
triel s'ingénie et que l'ouvrier artiste fait ses chefs- 
d'œuvre. C'est pour elles qu'est inventé tout le joli, 



LES DETTES DE JOSÉPHINE 65 

tout le luxueux, tout l'absurde de Yarticlc-Paris, et 
c'est grand bien qu'elles se trouvent là pour l'acheter 
— et même le payer quelquefois. 

Joséphine est telle et si, après avoir crié, Napoléon 
paye, ce n'est pas uniquement par faiblesse pour la 
femme, c'est qu'il sait fort bien que de telles folies 
sont utiles, profitables et peut-être nécessaires, car, 
sans les femmes, et ces femmes-là, les femmes à 
dépenses incalculées, les femmes, par suite, à dettes 
immenses, que serait Paris? 

Où il se fâche bien plus fort, c'est lorsque l'argent 
sort de France et que, pour satisfaire sa coquetterie, 
Joséphine, violant les lois de l'Empire et les lois de 
la Cour, prétend s'habiller de marchandises anglaises. 
En plein blocus continental, lorsque la France et 
presque l'Europe leur sont fermées, il lui en faut 
quand même et, pour les entrer en contrebande, elle 
ne recule devant nulle tricherie : elle a, à Francfort, 
un correspondant qui, sans rien dire, en cache des 
paquets dans les voitures des officiers envoyés en 
courriers, au risque de les compromettre. Elle-même, 
si elle passe le Rhin, en charge sa propre voiture. 
Par la frontière des Alpes, elle fait passer des cache- 
mires et des étoffes de Turquie. Souvent, elle échoue : 
ses paquets sont pris et, sans nul égard pour la 
destinataire, saisis et détruits par ordre exprès de 
l'Empereur; mais elle recommence et s'acharne, 
mettant en réquisition, comme commissionnaire, 
quiconque, soldat ou diplomate, va au pays où mûrit 
!ii fruit défendu. Par là encore, n'est-elle point pro- 



66 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

fondement femme et n'est-ce point tout elle de risquer 
ainsi, pour un misérable chiffon, la vraie colère de 
l'Empereur, les reproches, les violences, peut-être la 
lassitude et l'irrémédiable désastre ; mais, n'est-ce 
point beau de sa part aussi de ne se réduire qu'à 
cette forme de tromper? 



Dans ce va-et-vient qui suit la toilette, Joséphine 
Irouve le temps d'expédier, avec son secrétaire des 
Commandements, le travail courant des audiences, 
de donner des signatures aux brevets et aux décisions, 
et d'écrire sa correspondance, fort réduite sans doute, 
presque uniquement adressée à sa fille, son fils, 
quelques rares parents, quelques dames d'intimité, 
fort en retard pour l'ordinaire, mais presque entière- 
ment autographe. Impossible de se fier à ses lectrices 
qui, sauf leur très joli visage, leur désir d'être remar- 
quées de l'Empereur, n'ont de talent que pour la 
harpe, le piano et la danse et ne savent guère 
mieux lire qu'écrire : M Ue Lacoste, M Ue Guillebeau 
ou M me Gazzani, c'est tout pareil. Il faut donc ou 
écrire soi-même ou travailler avec Deschamps. Un 
vieil ami, celui-là. Joséphine l'a connu en 1787, à 
Fontainebleau où il était secrétaire de M. de Mont- 
morin, gouverneur du château. Aussi, est-il rente à 
souhait : 42 000 francs sur J[es états de la Maison de 
l'Impératrice, autant sur ceux de la Maison de l'Em- 
pereur à titre de rapporteur des pétitions et sans nulJo 
fonction. D'ailleurs, il fait des vers pour les théâtres 



LE SECRETAIRE DES COMMANDEMENTS 67 

lyriques et pour Y Almanach des Muses; des paroles 
d'oratorios tels que Saiil et la Prise de Jéricho; 
mieux : le livret des Bardes. Par là, il est associé 
au triomphe de Lesueur et il touche à la gloire ; mais 
il ne s'en soucie : il rime pour les musiciens, comme 
il traduit pour les libraires et chante aux dîners du 
Vaudeville. Il a de grands besoins d'argent et voit 
surtout ce que chaque chose rapporte. Pour cela, il 
n'aime point user son crédit, gardant avec les solli- 
citeurs une froideur glaciale et se tenant strictement 
à son rôle de plumitif. 

Aux fêtes et aux anniversaires, pour les pièces de 
circonstance qui ne sauraient manquer au théâtre de 
Malmaison, il est le poète attitré, comme Desprez à 
Saint-Leu et, plus tard, Alissan de Chazet à Trianon. 
Mais il lui incombe à l'ordinaire une mission plus 
délicate que de fabriquer des bouts rimes d'adulation ; 
c'est lui qui, tous les quinze jours, prend les ordres 
de l'Impératrice sur les états dressés par le secrétaire 
des dépenses, M. Ballouhey : ces états comprennent 
l'énumération des mémoires des fournisseurs tels 
qu'ils sont présentés en demande. L'Impératrice 
inscrit en regard, de sa main, la décision : le bon à 
payer, le chiffre qu'elle consent à payer en réduction 
ou l'acompte qu'elle donne : le plus souvent, sauf 
pour les petites factures, revient le mot ajourné. Au 
pied, elle met son bon et signe. Avec Ballouhey, très 
strict pour les comptes, elle aurait peut-être de& 
discussions; elle n'en saurait avoir avec Deschamps; 
aussi a-t-elle retiré le travail direct à Ballouhey. 



68 JOSEPHINE IMPEHATRICE ET REINE 

C'est donc encore Deschamps qui rédige les lettres 
adressées à Ballouhey pour les gratifications sur la 
Cassette qui excèdent un certain chiffre et qui ne 
sont point accordées proprement à des mendiants. 
Ce service de la Cassette et des aumônes diverses est 
compliqué et demande à être expliqué en détail. 
N'est-il pas en effet de tradition que « ce sont les 
bienfaits qu'elle a répandus qui ont fait contracter à 
Joséphine la plus grande partie de ses dettes », et 
quoique, déjà, l'on ait pris une opinion sur la nature 
de ces dettes, n'est-il pas nécessaire de compter ce 
que lui a coûté sa bienfaisance? 

Sur sa Toilette, Joséphine a sans doute prélevé des 
fonds pour des pensions assignées soit à des serviteurs 
anciens ou nouveaux, soit à des élèves entretenus 
dans les institutions de M me Campan, de M me Gay 
Vernon, de MM. Vigogne et Piorelte; mais ces pen- 
sions, les dons et gratifications et les autres objets 
de dépense qui sont payés sur la Toilette atteignent 
seulement, dans les six années, le chiffre total de 
516 532 fr. 76, soit 86 000 francs par an ; de plus, 
la plus grande partie des dépenses ainsi effectuées 
est inscrite sous la rubrique : Sommes remises à Sa 
Majesté, nul compte détaillé n'en est tenu. Or, si 
quelque chose de cet argent a été employé en dons 
manuels, il est certain que la plus grosse portion en 
a été, à partir de 1806, versée, en dehors des comp- 
tables, à l'architecte de Malmaison. On peut affirmer 
avec certitude que plus des quatre cinquièmes a 
passé là. 



LA CASSETTE «9 

Quant à la Cassette proprement dite, elle a son 
compte spécial tenu avec une régularité absolue par 
Ballouhey et qui se solde toujours en excédent. Il 
est vrai que l'Empereur y pourvoie, que, à chaque 
occasion, il en augmente les fonds, mais il en fait de 
même pour la Toilette, ee qui n'empêche point les 
dettes, tandis que, pour la Cassette, il n'y a jamais 
ni déficit ni arriéré. Napoléon a réglé, en 1805, la 
Cassette à 6 000 francs par mois (72 000 francs par 
an) ; il la porte à 40000 francs en 4806, et à 45 000 
en 4809. A chaque grand voyage, pour les frais extra- 
ordinaires d'aumône — ces frais seuls, car toutes les 
dépenses de voyage, de séjour, de gratifications, de 
présents, etc., etc., sont payées par la Maison — il 
ajoute une somme variant entre 80 000 et 420 000 
francs. 

La Cassette est divisée en trois parties : Secours 
attribués directement par l'Impératrice sur demandes 
verbales ou écrites ; Bienfaits de Sa Majesté l'Impéra- 
trice et Reine, distribués par la Dame d'honneur qui 
prend à ce sujet les ordres de Joséphine, et Pensions. 

Les Secotirs donnés par l'Impératrice ne sont accor- 
dés qu'après une enquête faite, soit par les premiers 
valets de chambre, soit par M me Duplessis, soit par 
M. Danès de Montardat, oncle par alliance de José- 
phine. Beaucoup de ces demandes, s'il s'agit de per- 
sonnes du monde, passent, soit par le Chevalier d'hon- 
neur, soit par une des dames du Palais. 

Les Bienfaits qui font l'objet du travail de la Dame 
d'honneur sont répartis sur sa proposition ou plutôt 



70 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

sur celle de son secrétaire, après enquête d'une visi- 
teuse à gages, M me Hardancourt, née Boyvin, par 
petites sommes de 20 à 70 francs. L'Impératrice 
indique les sommes ; le secrétaire de la Dame d'hon- 
neur inscrit le montant de chaque bienfait sur un 
bordereau détaché d'un registre à souche, et Bal- 
louhey paye. 

Si médiocre que soit chaque Bienfait, le total 
comprenant aussi les Secours, n'en est pas moins 
respectable : 4 à 6 000 francs pour les mois d'hiver. 
A des mois, ce chiffre se trouve décuplé (81,673 francs 
en octobre 1808 — 121,828 francs en décembre 1809), 
mais ce sont là des cas exceptionnels, justifiés par 
un don spécial fait par l'Empereur à cette destination 
et la moyenne, abstraction faite des recettes et des 
dépenses imprévues, n'atteint point, l'été compensant 
l'hiver, 3 000 francs par mois. 

Toutes les conditions, toutes les professions, toutes 
les origines se confondent sur ces listes de la misère 
mendiante : vieillards des deux sexes, ouvriers sans 
ouvrage, veuves chargées d'enfants, créoles de Saint- 
Domingue, demoiselles ou dames nobles ruinées — 
beaucoup, infiniment de nobles ; sur un seul état de 
bienfaits où, pour 4 000 francs, figurent cent trente et 
une parties prenantes, voici M mes Lechat de Mineraye, 
de Marchais, de Beaune, de Vaudricourt, de Druez, 
de la Bretaiche, de la Méline, de Chavigny, Sablonet 
de Minuty, de Case, de Ghaponay de Jaucourt, de 
Boisset, de Rivolle, de la Grange, de Bligny, de la 
Saussaye, de Pallugay, de Montalay, de la Feuillade I 



LA CASSETTE 71 

Au lieu d'une liste de pauvresses, ne croirait-on pas 
une liste de dames présentées ? 

Les Pensions forment le dernier chapitre de la Cas- 
sette et tendent à l'absorber tout entière. Elles gros- 
sissent sans mesure chaque année, sautant de 
25 000 francs en 1805, à 56 000 francs en 1806, 
85 000 francs en 1807, 155 480 francs en 1809. Natu- 
rellement, une fois acquises, elles passent en droit ; 
volontiers, comme sous l'ancien régime, les enfants en 
demanderaient, en exigeraient la réversibilité, et nul 
ne se trouve tenu à reconnaissance. Toutes les res- 
sources qui seraient si utilement employées en secours 
accidentels se trouvent peu à peu immobilisées, mais, 
d'autre part, comment résister à certains appels, com- 
ment, lorsqu'on est arrivé soi-même à ce comble de 
fortune, refuser à d'anciennes compagnes l'assurance 
du pain quotidien? C'est qu'en effet les pensionnaires 
de Joséphine rentrent presque tous dans cette catégo- 
rie. Il y a d'abord les gens des colonies ; ici peu de 
noms qu'on sache : M me O'Gorman, M me Mantelle, 
M mo de Dillon, puis des noms bourgeois : Chaurand, 
Crusand, Leloutre, Mauger : c'étaient jadis entre les 
plus riches de là-bas. Après, viennent les Personnes 
que Sa Majesté a connues, et ce sont elles qui pren- 
nent la grosse part. Rien qu'avec ces noms, l'on pour- 
rait refaire presque entière l'histoire de la vicomtesse 
de Beauharnais, retrouver les sociétés qu'elle a tra- 
versées : M rae Duplessis, M lle Lannoy, M me Lefebvre, 
M me de la Rochefoucauld-Bayers-Maumont avec ses 
deux nièces, M me de Montulé et M" e Marliani, c'est la 



72 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Martinique et Saint-Domingue ; M rac de Montmorin, 
née Morin de Banneville, qui a la plus grosse pension : 
3.600 francs, c'est Fontainebleau ; et, pour les socié- 
tés de Paris, M me de la Rochelambert, née Lostanges, 
M me de Pardaillan de Launay, M rae Cazotte, née Loi- 
gnan, la veuve du prophète, M lle Carman de Saint- 
Etienne, M me de Barruel-Beauvert, M me de Geslin, 
M me de Gercy, M me de Grasse, M me Maillé de Brezé, 
née Joly de Fleury, M me de Guerchy, née du Roux de 
Sigy, la bru de l'Ambassadeur, M me de Mordant-Mas- 
siac, née de Bongars, M me de Signemont, M me de 
Villers-Vaudey, née Jourdain de Saint-Sauveur, M"' e de 
Villefort, M mes de Verey, M me de la Tournée-Polas- 
tron, M rae deLuynes deFontenelles, M me de Cavagnac, 
M. de Goyon, M. de Saint-Pern, M. de Girardin, 
M. Dieudonné de France, M. de Montboissier-Beau- 
fort-Ganillac, — et l'on pourrait en dire d'autres, 
beaucoup d'autres ! 

Voilà l'important : On trouve encore quelques subal- 
ternes des Maisons du Roi et des Princes, trois nour- 
rices des enfants de Louis XVI, quelques officiers de 
Vénerie, des lectrices de Mesdames ; après, viennent 
les aumônes du commun : vieilles femmes estropiées, 
filles repenties, veuves d'officiers, jeunes gens dont 
on paye l'éducation ; et, enfin, les mendiants ano- 
nymes : 2 100 francs par an pour le pain des pauvres 
de Saint-Gloud, 960 francs à Sèvres ; 2 880 francs aux 
orphelines de la rue du Pot-de-Fer ; 1000 francs à 
l'établissement de chanté de la paroisse de la Made- 
leine ; 2 400 francs aux Dames de la Société mater- 



LA CASSETTE V 

nelle : c'est là l'obligatoire de la souveraineté, ce qui 
est l'inséparable du rang- suprême, ce qui se doit aux 
paroisses et aux institutions d'assistance officielle 
Mais tout cela, secours, pensions, aumônes, ne 
dépasse jamais les crédits affectés. Si, pour un don à 
quelqu'un qui l'intéresse, l'Impératrice prélève une 
somme un peu forte, c'est autant de moins que la 
Dame d'honneur répartit entre les mendiants non 
recommandés. 

Il est de tradition — et cette légende a même reçu, 
sous forme d'une statue de marbre, une consécration 
officielle — que Joséphine a pris une part décisive 
dans la Fondation consacrée à la vieillesse, dite de 
Sainte-Périne. On sait quelle importance cet établis- 
sement eut alors dans la société française et quiconque 
racontera les derniers jogts de la noblesse fidèle et 
ruinée y devra consacrer un chapitre ; mais, si l'Im- 
pératrice y parut nominalement comme protectrice, si 
même les fondateurs, les sieurs Chailla et Glaux, 
parèrent leur prospectus de son nom et l'inscrivirent 
sur une tablette de marbre au fronton de leur maison, 
elle n'y employa jamais rien de son propre argent. Ce 
fut Napoléon qui, en échange de cent places assurées, 
fit, sur sa Grande Cassette, un premier versement de 
224 640 francs et qui s'engagea de plus pour trente 
pensions annuelles de 600 francs. Il réserva à sa 
femme le droit de nommer à ces cent trente places : 
de là l'illusion. Au surplus, après cinq ans à peine 
écoulés, les directeurs-fondateurs ne purent faire face 
à leurs engagements et dès que, par le décret du 



U JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

17 janvier 1806 soumettant les établissements simi- 
laires à la surveillance du gouvernement, des commis- 
saires eurent été chargés de l'examen des ressources, 
d apparut qu'il ne se trouvait à Sainte-Périne aucune 
garantie de stabilité pour les vieillards qui avaient 
3ayé pour y entrer. Trois décrets dépossédèrent les 
'ondateurs et attribuèrent la direction au Conseil 
général des Hospices qui dut y dépenser chaque 
innée 200 000 francs de plus que le revenu de l'Insti- 
tution. Jusqu'en 1810, Joséphine n'en conserva pas 
moins le droit de nommer à celles des cent trente 
places fondées par Napoléon qui devenaient vacantes. 
Les compétitions étaient telles, les demandes si nom- 
breuses, signées de tels noms et appuyées de tels 
titres, que l'on ne peut s'étonner du retentissement 
que prenaient les grâces. L'on doit penser que c'est à 
elles en grande partie que l'Impératrice a dû cette 
réputation d'inépuisable bienfaisance qui l'accompagne 
dans l'histoire. 

Tout cela, certes, fait des écritures, des lettres à 
lire et des comptes au moins à entendre, mais ce n'est 
point encore tout le travail. Si, depuis son mariage 
avec M. de Beauharnais, Joséphine a acquis une écri- 
ture et une orthographe qui méritent d'être louées 
comme d'exception au temps où* elle vivait, il s'en 
fallait qu'elle eût, lors du Consulat à vie, les connais- 
sances nécessaires pour remplir dignement la place 
où elle montait. Il convenait qu'elle sût assez d'his- 
toire et de géographie pour qu'elle ne commît point 



LE PROFESSEUR D'HISTOIRE- — LE MÉDECIN 75 

de fautes vis-à-vis des étrangers et des étrangères qui, 
de tous les points de l'Europe, affluaient à Paris 
Instruite de la France ancienne au point de ne se 
tromper que volontairement aux familles et aux 
alliances, elle ignorait, en bonne Française, tout ce 
qui était du dehors, et cette science si simple lors- 
qu'on la tient d'éducation d'enfance, si compliquée 
lorsqu'on s'y applique à un âge déjà mûr, cette 
science qui, à l'Impératrice, serait plus nécessaire 
encore qu'à l'épouse du Premier Consul, il fallut 
qu'elle l'apprit en une année et à mesure que le tour- 
billon l'emportait aux sommets. De livres, elle n'eût 
eu que faire pour un tel usage. Le livre est un inter- 
locuteur qui ne répond qu'à qui sait l'interroger ; 
quiconque sait quel livre l'instruira est déjà instruit ; 
mais, outre qu'elle ignorait le livre utile, quelle masse 
à remuer et combien d'inutiles digressions ! Ce qu'il 
lui faut, ce sont des notions digérées qu'elle s'assimile 
à mesure des besoins, des notions superficielles, mais 
justes et précises, où il entre assez d'anecdotes pour 
graver quelques faits en mémoire, y fixer les titres 
exacts des personnes, les lieux qu'elles habitent, les 
nations dont elles sont, les rapports de parenté qu'elles 
ont avec tels et tels ; assez pour que, aux cercles et 
aux audiences, la vanité des gens présentés se trouve 
flattée en l'endroit sensible par une question qui sorte 
de la banalité, qui prouve qu'on connaît leur famille, 
leur illustration, leurs ouvrages, et qu'on les tient 
pour ce qu'ils sont. Joséphine a rencontré l'homme à 
souhait pour un tel office : c'est l'abbé Nicolas Halna, 



76 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

personnage ayant traversé les carrières les plus 
diverses, mais ayant acquis un bagage de connais- 
sances incomparable : étudiant en médecine, puis 
prêtre, puis précepteur des enfants Durfort, professeur, 
et ensuite principal au collège de Sedan, il a été, suc- 
cessivement, durant la Révolution, adjoint au corps 
du Génie, chirurgien dans un hôpital, maître d'une 
pension au faubourg Saint-Marceau, secrétaire du 
conseil de l'Ecole Polytechnique, professeur degéogra- 
phie au Prytanée de Paris et, au moment où Rému- 
sat le déterre pour le donner à Joséphine, il est pro- 
fesseur à l'Ecole de Fontainebleau. Pour justifier un 
traitement de 4 200 francs, « l'épouse du Premier Gon 
sul, a-t-il dit lui-même, me fit donner le titre de 
bibliothécaire sans aucune fonction, parce qu'elle ne 
voulait pas passer pour avoir besoin de l'instruction 
de l'enfance ». Gette instruction, que l'abbé, prompt 
aux palinodies et fécond en dédicaces, qualifie d'en- 
fantine à la Restauration lorsqu'il s'anime de zèle 
royaliste et religieux, n'est ni si simple à donner ni si 
facile à recevoir. Joséphine s'y applique avec un scru- 
pule qui ne pardonne point une faute dans les leçons 
à réciter. U^jour, qu'au ministre de Portugal, elle 
demande des nouvelles du Prince régnant, au lieu du 
Prince régent qu'elle voulait dire, elle est malheureuse 
à en pleurer. Elle n'a point tort : une grande part de 
l'espèce de popularité, de la considération au moins 
et des éloges qu'on lui accorde en Europe, tient à 
celte façon qu'elle a prise. On s'étonne qu'elle soit si 
bien au courant de tout, l'on s'en trouve flatté et l'on 



LE PROFESSEUR D'HISTOIRE- — LE MÉDECIN 7T 

se retire satisfait ; l'on dit ensuite, et c'est vrai, 
qu'elle en sait plus que les princesses d'ancien régime ; 
et tout ce que les pointus trouvent à lui reprocher, 
comme un peu parvenu, c'est presque d'en trop 
savoir. Gela ne vaut-il pas mieux? 

Avant de sortir de son Appartement intérieur, José 
phine recevait encore la visite de son médecin : ellt 
n'en avait point qui lui fût régulièrement attitré dam 
le Service de santé de l'Empereur, mais M. Leclerc er 
remplissait ordinairement les fonctions: c'était son inti- 
mité avec Gorvisart qui l'avait fait désigner, plutôt que 
ses titres de docteur régent de la faculté de Paris, de 
médecin du Ghàtelet et de l'hôpital de Saint-Cyr, de 
professeur à la Faculté et de médecin en chef de Saint- 
Antoine. Au surplus, homme fort distingué, praticien 
remarquable et passionné pour son art. Lorsqu'il 
mourut, en janvier 1808, d'une piqûre anatomique, 
il eut pour successeur le docteur Horeau, élève de Gor- 
visart, dont il a même rédigé des Leçons sur les mala- 
dies de cœur. Horeau ne quitta point l'Impératrice, 
l'assista dans sa dernière maladie et, plus tard, aban- 
donnant la carrière médicale, devint sous- préfet de 
Pontoise. 

Bien que Joséphine eût une santé de fer, qu'elle 
soutint la fatigue et les intempéries avec cette 
incroyable résistance qu'ont les femmes, elle se 
croyait toujours malade, sollicitait sans cesse des 
remèdes, abusait des purgations et parvenait à force 
de petits soins à déranger son économie. Lorsque 
Leclerc ou Horeau ne savaient plus comment refuser 



71 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

des médicaments inutiles, ils appelaient Corvisart qui 
arrivait à la consultation et, avec son sérieux souriant, 
ordonnait des pilules. Elles étaient de mie de pain, 
l'Impératrice s'en trouvait immédiatement soulagée et 
s'empressait de faire au Premier médecin quelque 
beau présent, comme cette tabatière d'écaillé ornée 
d'un camée antique d'Esculape qu'on voit au Musée 
de Gluny. Le pis qu'elle eût étaient des migraines, 
mais encore assez rares, étant donné son genre de 
vie, et point si violentes qu'elles l'arrêtassent lors- 
qu'elle avait quelque chose à faire avec l'Empereur 



Précisément à onze heures, car elle portait aux acte.* 
de son existence extérieure une ponctuelle et ran 
exactitude, l'Impératrice, en cette toilette presque de 
dehors, sortait de son Appartement intérieur, tenant de 
sa main gantée un mouchoir de dentelles. Il n'y avait 
point de poches aux robes, et ce ne fut que vers 1812 
qu'on reprit, des femmes du Directoire, l'usage des 
réticules, mais en les chargeant cette fois, selon le 
nouveau goût, d'orfèvrerie et de pierres au fermoir. 

Accompagnée de la dame du Palais de jour, qui, 
le plus souvent, avait assisté à la fin de sa toilette, 
elle entrait dans le Salon jaune où l'on introduisait 
les femmes qu'elle avait fait inviter à déjeuner. Au moins 
depuis l'Empire, Napoléon déjeunait seul dans ses 
appartements, sur un guéridon volant et le plus rapi- 
dement possible. Joséphine, au contraire, avait gardé 
l'habitude de recevoir des femmes à déjeuner et, 



LE DÉJEUNER ?» 

outre la Dame de service, outre la Dame qui logeait 
aux Tuileries, et souvent la Dame d'honneur, elle 
avait des personnes de la Cour, le plus souvent des 
femmes de grands officiers, de généraux, de ministres 
ou de conseillers d'Etat, mais parfois aussi des femmes 
qui n'étaient point du monde officiel — jamais 
d'étrangères, jamais qui que ce fût qui tînt aux diplo- 
mates accrédités près de l'Empereur ; bien entendu, 
jamais d'hommes. 

Avertie par le préfet du Palais, l'Impératrice pas- 
sait dans le Salon de service où la table était dressée. 
Le service était fait sous la direction de son maître 
d'hôtel, Richaud, en habit de fantaisie, par les deux 
premiers valets de chambre Frère et Douville, le 
mamelouk et les valets de chambre d'appartement. 
Le menu, prévu pour dix personnes, comportait un 
potage, quatre hors-d'œuvre, deux relevés, six entrées, 
deux rôts, six entremets, six assiettes de dessert. On 
buvait du vin de Beaune et deux bouteilles de Bour- 
gogne fin. Le café était servi à table ainsi que les 
liqueurs, dont on accordait une demi-bouteille. José- 
phine, qui mangeait peu, faisait les honneurs avec 
une grâce charmante et presque d'un air d'égalité, 
provoquant les confidences, se faisant raconter les 
histoires en cours, les emmagasinant avec soin, car 
elle savait que rien ne plaisait mieux à l'Empereur 
que d'être instruit et que les cancans de la ville 
l'intéressaient fort. Entre femmes ainsi, quelle que 
fût la différence des rangs, on se surveillait moins, 
on se livrait davantage et, d'ailleurs, Joséphine excel- 



80 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

kit à poser les questions, à tirer profit des réponses 
et savait à miracle cet art de converser dont alors on 
faisait des poèmes en vers, mais qu'on pratiquait 
mieux encore en prose. 

Parfois, l'Empereur descendait : s'il trouvait des 
personnes qui ne fussent point de la Cour, il faisait 
la moue et, aussitôt, l'Impératrice, se levant, passai» 
avec lui dans l'Appartement intérieur. S'il n'y avai 
que les dames de service ou d'autres qu'il connût, i 
restait, s'installait, taquinait celle-ci ou celle-là, sans 
méchanceté, mais montrant qu'il en savait trop. Quel- 
quefois, la plaisanterie se prolongeait, devenait embar- 
rassante, puis cruelle; mais, heureusement, ces inter- 
ventions de Napoléon étaient rares. 

Le déjeuner terminé, Joséphine rentre dans son 
salon, car le moindre tour dans le jardin des Tuileries 
est impossible. Ce sera seulement à la fin de 1810, 
lors de la grossesse de Marie-Louise, que l'Empereur 
fera réserver à son usage la Terrasse du bord de 
l'eau ; ce ne sera que l'année suivante, pour le Roi de 
Rome, qu'on creusera un souterrain pour y venir du 
Palais sans faire émeute. Jusque-là, tout exercice à 
pied est impossible à moins qu'on n'aille en voiture 
par la route de Saint-Germain ou grande route de 
l'Eperon de l'Empereur (avenues de la Grande-Armée 
et de Neuilly), chercher le Bois de Boulogne à la 
porte Maillot, ou que, par les bords de la Seine, on ne 
gagne la Meute par Ghaillot et Passy : nulle route 
plus directe; et, une fois là, que faire dans ces allées 



OCCUPATIONS DE L'APRÈS-MIDI 81 

dont deux seulement, la Route impériale et la Longue 
allée, sont carrossables, qui toutes aboutissent à des 
ronds points sans perspective, et où la végétation est 
aussi médiocre que la vue? De plus, le Bois, avec ses 
environs déserts, inhabités depuis l'Etoile, est fort peu 
sûr et lorsque, par grand hasard, Joséphine y va hors 
des jours de chasse, c'est accompagnée d'un écuyer, 
suivie d'une voiture de service et escortée de son 
piquet : un officier, un trompette et quatorze chas- 
seurs. 

Par intermittences, comme s'il avait besoin de 
s'entraîner ou que sa santé l'exige, l'Empereur, à des 
moments, est pris d'un zèle de chasse, et quoique 
Joséphine n'ait aucun goût de vénerie, qu'elle ait 
grand'peine à se retenir de pleurer à l'hallali, qu'elle 
ait des haut-le-cœur à la curée, et qu'elle ne trouve 
la chasse heureuse que si l'on a fait buisson creux, ou 
si elle a obtenu grâce pour la bête réfugiée sous sa 
voiture, pourtant, elle suit dans tous les petits envi- 
rons, au Bois de Boulogne, à Marly, à Saint-Germain, 
à Versailles, et elle s'efforce de paraître brave dans 
les mauvais chemins de forêt, de ne point crier, au 
moins quand l'Empereur est là, et de paraître prendre 
à la chasse un intérêt, lorsque même la promenade, 
ailleurs qu'en un parc, est une corvée pour elle. 

Elle n'a donc nul regret à y renoncer et se Can- 
tonne dans son salon. Parfois, une partie de billard 
avec un chambellan qui s'ingénie à perdre ou, s'il 
n'y a que les gens de la maison, sur la harpe qui est 
là dans un coin, quelques frôlements légers qui font i 

6 



9IÎ JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

peu près un air — toujours le même, car elle n'a 
point progressé en ce talent de musicienne que lui 
attribuait son père, à sa sortie du couvent de la Pro- 
vidence. Plus souvent, la tapisserie : elle a sa fournis- 
«use attitrée, M Ue Dubucquoi Lalouette, qui lui a 
persuadé que, la Reine faisant de la tapisserie et en 
faisant faire aux dames de sa cour, rien n'était mieux 
séant et que c'était même nécessité. C'est M lle Dubuc- 
quoi qui trace les dessins, échantillonne les canevas 
de façon qu'il n'y ait qu'à remplir, mais cela suffit 
fort bien à- Joséphine. Ainsi croit-elle avoir tiré, 
point à point, le meuble du salon de Malmaison — 
le meuble tout en soie blanche avec le double J entre- 
lacé en roses pompon, ainsi les rouleaux de tapis- 
serie qui sont enfermés aux Atours : un meuble entier 
fond amarante, avec les Muses silhouettées en blanc ; 
un meuble entier fond cerise, avec figures antiques 
simulant le bronze, puis des morceaux et des bandes 
à l'infini : rose sur blanc, noir sur vert, des écrans, 
des tableaux en chenille, sans parler de toutes ces 
chaises montées et garnies qui meublent le Petit 
appartement de l'Empereur et que Napoléon récla- 
mera pour son fils dans son testament de Sainte- 
Hélène. 

De lectures, point. Elle est sans doute abonnée aux 
périodiques et aux grands ouvrages à gravures qu'on 
publie par souscription. Il lui en coûte de 1 800 à 
2 000 francs par année; surtout pour les livres de 
botanique aux belles images coloriées au pinceau, 
mais cela ne se lit point. Il faut qu'elle soit en voyage 



OCCUPATIONS DE L'APRÈS-MIDI 83 

pour qu'il lui prenne idée de faire acheter pour une 
centaine de francs de volumes à lire. Sans doute elle 
dispose à Paris de la Bibliothèque du Louvre, elle a 
celle de Malmiison, celles de tous les palais impé- 
riaux, mais qu'importe, puisqu'elle ne lit point, ne se 
fait point lire et que ses lectrices servent à tout 
autre chose ? À moins que ce ne soit un roman où 
elle croie trouver quelque allusion à sa position ou * 
son avenir, elle ne regarde point l'imprimé, en a cette 
sorte de crainte si fréquente chez la femme, ce mépris 
surtout, comme d'une chose inutile et oiseuse, et 
cette impératrice, qui dépense un million par an pour 
sa toilette, lorsqu'elle veut lire une nouvelle qui coûte 
trente sols, se la fait prêter et se garde bien de 
l'acheter ! . 

Non, rien, ni lecture, ni musique, ni promenades, 
mais de la conversation. Et, heureusement, presque 
aussitôt qu'elle est rentrée avec ses invités dans le 
Salon jaune, commencent à affluer dans le Premier 
salon les personnes à audience. Il en vient de toutes 
les sortes : gens des colonies que la révolte des nègres 
a ruinés et qui se sont découvert une alliance plus 
ou moins directe avec les Tascher ; gens de l'ancienne 
société qui, brusquement, par une illumination du 
ciel, se sont souvenus d'avoir rencontré une vicom- 
tesse de Beauharnais qui, d'ailleurs, ne comptait 
point et, subitement, se sont épris pour cette dame 
d'une grande passion ; gens de la nouvelle société — 
de la Cour, s'entend — car, c'est pour les fidèles e< 
les dévoués que l'étiquette réserve toutes ses sévérités 



84 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

et, si un ci-devant marquis est admis tout droit, avec 
femme et enfants, chez celle que, dix ans plus tard, 
il appellera Y Epouse du Tyran, un officier supérieur, 
commandant ou major, aura la plus grande peine 
à forcer les barrières, à moins qu'il ne porte un 
nom d'autrefois et que, à ses débuls, il n'ait pas fait 
le coup de fusil contre les sans-culottes. Finie l'in- 
timité avec Charlotte Robespierre qu'on aimait assez 
jadis pour lui offrir son portrait, mais dont le nom 
seul, à présent, est pour mettre en fuite les visiteuses 
de marque ; finie l'amitié avec M me de Crény, avec 
M me Mailly de Château-Renaud, avec M me Hamelin, 
avec M me de Carvoisin, avec M me Hainguerlot, avec 
M me Tallien : pour celle-ci, il a fallu l'expresse volonté 
de Napoléon, sévèrement manifestée ; longtemps, 
Joséphine a persisté à la recevoir le matin ; le matin 
même devenant dangereux, à lui donner des rendez- 
vous la nuit; mais à l'époque du mariage avec M. de 
Caraman, l'Empereur a formellement exigé la rup- 
ture, terriblemeut même, moins à cause de la femme 
que du mari. Joséphine ainsi a effacé de sa vie la plus 
grande partie des liaisons qu'elle a formées durant la 
Révolution et comme, en fait, sauf quelques créoles, 
c'était là sa société exclusive, elle a dû, pour s'en 
former une nouvelle, se rejeter uniquement sur la 
famille de son premier mari et sur la sienne, sur qui- 
conque est parent ou allié des Beauharnais ou des 
Tascher, fût-ce à des degrés incalculables. C'est sur- 
tout aux Beauharnais qu'elle s'est attachée, parce qu'ils 
sont plus connus, plus répandus, plus titrés et qu'ils 



LES SOLLICITEURS 85 

lui servent de rabatteurs ; ce qu'elle a obtenu pour 
eux est incroyable, et, à moins de faits précis, ne se 
pourrait admettre. 

Siège au Sénat pour l'ex-cousin, Claude de Beau- 
harnais, avec sénatorerie, titre de comte, 24 000 francs 
de traitement sur la Cassette de l'Empereur, gratifi- 
cations qui vont à 100 000 francs d'un coup ; place 
de dame d'honneur chez la princesse Caroline pour sa 
seconde femme, M Ile Fortin-Duplessis, et, pour sa fille 
du premier lit, Stéphanie, l'adoption impériale et un 
trône en Allemagne. 

A la mère de ce Claude, la Fanny, pension de 
24 000 francs sur la Cassette de Napoléon et gratifi- 
cations annuelles de 10 000 francs à chaque coup. 

Claude a épousé en premières noces une Lezay- 
Marnézia ; au frère de celle-ci, Adrien Lezay, la 
légation de Salzbourg, la préfecture du Bas-Rhin, un 
traitement, en 1806 et 1807, de 5 000 francs par mois 
sur la Cassette et des gratifications à l'infini. 

Claude aune sœur : M me de Barrai. Son mari sera 
préfet, baron, donataire, général de brigade ; son 
oncle, ancien évêque de Troyes, aura une pension 
de 3 000 francs sur la Cassette ; son beau-frère sera 
évêque de Meaux, premier aumônier de li pi*L!ice389 
Caroline, archevêque de Tours, Bécataur, comte de 
l'Empire, premier aumimer de l'Impératrice ; un 
autre Leau-frère 3era chambellan du roi de West- 
phalie avec sa femme dame de la princesse Pauline ; 
un autre, premier président de la cour de Grer.otld 
après avoir été député au f or;>s législatif. 



86 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Alexandre de Beauharnais avait un frère, le féal 
Beauharnais, député de la noblesse de Paris aux 
États Généraux, colonel aide-major à l'armée de 
Condé, le plus intransigeant des royalistes: dès 1801, 
Joséphine veut le faire nommer général au service 
d'Espagne; elle le fait rentrer en 1802, on lui rend 
ses biens et on le nomme ministre en Elrurie, puis 
ambassadeur en Espagne. Il y fait sottise sur sottise ; 
il faut que Napoléon le rappelle et, après, qu'il paye 
ses dettes. Rien à faire avec la famille de ce Beauhar- 
nais : sa première femme, née Beauharnais, a divorcé 
et a épousé un nègre ; lui-même s'est remarié à une 
chanoinesse de l'ordre de Lobeck en Lusace, M lle de 
Cohausen, qu'il a connue en émigration et qui vrai- 
ment est trop germanique. Joséphine a recueilli sa 
fille du premier lit et la un peu contrainte à épouser 
un aide de camp du général Bonaparte ; on la fera 
dame d'atours, mais par grâce spéciale : ce Lavallette 
n'est qu'un bourgeois. 

La mère de François et d'Alexandre était, de son 
nom, Pyvart de Ghastulé, famille éteinte en mâles, 
mais dont il reste la plus précieuse des filles, car elle 
a épousé un cadet La Rochefoucauld : on lui fera une 
fortune que jamais, sous les rois légitimes, elle n'eût 
pu rêver. 

La tante Fanny est, de son nom, une Mouchard et 
aune sœur qui a épousé un sien cousin, Mouchard 
de Chaban, officier aux Gardes ; de là, un fils, qui 
sera préfet, conseiller d'Etat, intendant des finances 
des départements hanséatiques. 



LES SOLLICITEURS 87 

Avee les Tascher, même chose ; mais, pour cer- 
tains au moins, ce peut être convenance ou même 
tendresse : ainsi, sa mère, à qui elle fait assurer un 
traitement de 100 000 francs par année et qui tire 
sur l'Empereur à traite perdue; ainsi, son oncle Tas- 
cher, qu'elle fait venir des Iles après ses six enfants, 
qu'elle installe dans l'hôtel de la rue de la Victoire, 
qu'elle cravate de la Légion, dont elle paye les dettes, 
dont elle adopte fils et fille pour leur faire faire des 
mariages souverains ; ainsi, les Sanois, ses cousins 
germains, sa mère étant Desvergers de Sanois ; ainsi 
les Audiffredy, aussi cousins ; ainsi, une vieille demoi- 
selle Tascher, de Bordeaux, une autre, ci-devant 
religieuse ; même cette M me de Copons del Llor, qui 
est née Desvergers de Maupertuis et à qui Bonaparte 
assure 6 000 francs de pension pour être la rensei- 
gneuse des correspondants de d'Antraigues. Cela ne 
tire pas plus à conséquence que les secours à 
M me Tilden, à M me Tully née Tartanson et, sauf dans 
les mariages Tascher où elle vise au grand, Joséphine 
ne fait là pour ses parents que ce qui est légitime en 
sa position ; elle ne prétend point qu'il en sorte, pour 
elle-même, aucun avantage. C'est déjà mieux avec 
Moreau de Saint-Méry qu'elle a fait conseiller d'Etat 
et administrateur général de Parme, avec M. Périer 
de Trémemont à qui elle a procuré un siège à la Cour 
des comptes ; mais le beau, c'est la découverte, à 
Bordeaux, de M. Lafaurie de Monbadon, dont la tante 
a été — comme marquise de Durfort — dame d'aiours 
de Mesdames et qui lui-même, sous le nom de comte 



88 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

de Montcassin, a été colonel <T Auvergne-infanterie, 
parenté lointaine sans doute et bien douteuse, mais, 
enfin, M me Lafaurie, née Chaperon de Terrefort, 
prouve, par sa mère, née de Gaigneron des Vallons, 
une sorte de parenté avec les Desvergers : c'est assez 
pour que M. Lafaurie soit, en 1805, maire de Bor- 
deaux ; en 1808, gouverneur du Palais impérial ; en 
1809, sénateur et comte de l'Empire. Il y a mieux 
encore : parce qu'il porte le même nom qu'elle, José- 
phine va chercher, aux environs d'Orléans, pour en 
faire un sénateur et un comte de l'Empire, un M. Tas- 
cher qui s'est retiré capitaine au régiment de Dra- 
gons-Penthièvre et qui, tout juste, est son cousin au 
vingt et unième degré ! 

Tout cela ne s'est point fait sans sollicitations et 
s;.; 5 intrigues, sans recommandations, sans audiences, 
su .• oiversations. Encore, n'est-ce là que ce que le 
hast' :.'; ritas recherches a fait retrouver, une part sans 
doute iii^-.y.e des grâces faites à ces parentés. Qu'on 
juge, d'après les faveurs obtenues seulement pour ces 
deux familles — Beauharnais et Tascher — quel tra- 
vail Joséphine a dû accomplir, à quel point elle a dû 
être importunée et importuner à son tour, ce qu'il a 
pu passer par le Salon jiune de figures diverses, toutes 
plissées en prière, toutes contraintes en physionomie 
doucereuse et hypocrite, toutes agitées par l'ambition, 
toutes convulsées par le désir. 

Les grandes grâces, celles où la vie est en jeu, 
sont rares à demander et à obtenir. Ce n'est point 
tous les jours, par bonheur, que Joséphine a à rece- 



LES RECOMMANDATIONS 89 

voir de?. M me de Polignac et, pour emporter une 
tête, à forcer trois fois la porte du cabinet de Napo- 
léon. Mais les petites grâces, celles où il s'agit d'une 
place, d'un titre, d'une pension ou d'une aumône, 
c'est le courant de l'existence, c'est, de midi à cinq 
heures, la raison d'être de Joséphine. Dès 1792, 
M. de Beauharnais étant simple maréchal de camp 
et elle séparée de lui, elle recommandait. Elle recom- 
mandait durant la Terreur et mal lui en prit. Elle 
recommandait sous le Directoire et cela, dit-on, lui 
rapporta quelquefois. A partir du Dix-huit brumaire, 
c'est devenu une folie. De ses lettres de recommanda- 
tion connues, sorties, mises au jour, on ferait des 
volumes. Dans les archives des ministères, impossible 
de remuer un dossier de personnel sans en faire tom- 
ber une lettre où Joséphine recommande. Qu'est-ce 
encore, ces lettres demeurées, près des paroles envo- 
lées ? Chaque fois qu'un ministre vient lui faire sa 
cour, elle lui parle d'un protégé et lui glisse un 
mémoire avec une pétition. A la Guerre, cela prenait 
avec Berthier, cela ne prit point avec Garnot ; il s'en 
alla tout droit trouver le Premier Consul, son porte- 
feuille rempli de ces lettres de M me Bonaparte : « Que 
voulez-vous que je fasse de cela? demanda-t-il. — 
Conservez ces lettres comme documents, lui répondit 
Bonaparte, et dites aux gens qui voudraient s'en faire 
un titre auprès de vous que je vous ai prié de ne donner 
aucune place aux intrigants. » Et Joséphine lui dit 
après : « Mon cher monsieur Carnot, n'ayez aucun 
égard à mes recommandations et à mes apostilles ; 



•0 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

on me les enlève à force d'importunités et je les donne 
à tout le monde sans conséquence. » 

Pour un Carnot qui se rencontre et qui, marchant 
droit à l'obstacle, le voit tel qu'il est, de pure appa- 
rence, combien, plus faciles à intimider, moins réso- 
lus et plus serviles, lâchent la bride, donnent un tour 
de faveur, prennent des lunettes spéciales pour regar- 
der un dossier, ne s'aperçoivent point que, dans les 
pièces remises, manque celle qu'il faudrait; combien, 
croyant se faire bien venir et s'attirer des sourires, 
emplissent leur administration de personnages dou- 
teux, fripons les uns, traîtres les autres, de ceux qui, 
comme Vitrolles et Barruel-Beauvert, pour ne citer 
que les célèbres, se sont fait une gloire de leur infa- 
mie. Car Joséphine ne s'informe point, ne discute 
point, il suffit qu'on soit introduit, qu'on ait un nom, 
qu'on se présente en gens du monde, qu'on ait un 
air de l'ancienne cour. Cela leur fait tant de plaisir et 
lui donne si peu de peine. Bien mieux ! Elle en 
arrive à recommander des personnes dont elle ne sait 
point même le nom. « Le porteur est un citoyen 
recommandable... » « Je n'ai que le temps de vous 
recommander le porteur. » Il y a cent lettres de ce 
genre. 

D'abord, elle vise à tout, même dans l'armée et les 
Relations extérieures ; mais, assez vite, elle s'aperçoit 
qu'il n'y a rien à gagner de ces côtés et que les places 
militaires et politiques sont sévèrement réservées par 
Bonaparte : elle se rejette alors sur les sièges de dépu- 
tés, sur les sous-préfectures, surtout sur les places de 



LES RECOMMANDATIONS 91 

nnanees, celles qui ne demandent pas d'apprentissage 
spécial. Elle a, aux Droitsréunis,un complaisant fidèle, 
Français (de Nantes) qui lui prend la plupart de ses pro J 
tégés : elle en case d'autres aux Forêts, aux Douanes, 
aux Contributions directes, aux Haras, aux Poids eS 
Mesures, aux Salines, aux Tabacs ; mais, ce qui l'at- 
tire surtout, ce sont les Recettes des finances ; elle a 
des candidats par centaines et, d'avance, elle s'ingé- 
nie à obtenir de l'Empereur la promesse de la troi- 
sième, de la quatrième vacance. Parfois, elle se trouve 
en concurrence avec des princesses de la Famille, 
même avec sa propre fille, et ce sont alors des com- 
binaisons, des marchés, des échanges. Point de direc- 
tion qu'elle ne connaisse, point de régie qu'elle ne 
sache, ou du moins on les découvre pour elle et elle 
s'empresse. Sans doute, sa bonne volonté est courte 
et sa mémoire a besoin d'être rafraîchie ; mais les 
anecdotes que l'on conte à ce sujet ne sont-elles point 
la plupart, inventées pour justifier l'ingratitude? Nul 
doute qu'elle ne soit singulièrement obligeante et por- 
tée à rendre service ; nul doute aussi qu'elle ne pré- 
fère tirer des lettres de change sur l'Etat ou sur la 
Cassette de l'Empereur à ouvrir sa propre bourse 
réservée pour ses fantaisies. N'a-t-elle point raison ? 
Sa réputation de bienfaisante personne n'en est-elle 
pas comme augmentée ? et n'a-t-elle point ainsi tout 
l'agrément de recevoir les gens, de les renvoyer satis- 
faits, de s'attirer même quelques bénédictions au 
moins momentanées, sans qu'il lui en coûte autre 
chose que des mots, du papier et un peu d'encre ? 



92 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

A ces causeries, à ces visites, à ces audiences, à ces 
lettres, s'usent les heures. Arrive le moment de la 
toilette du soir, et c'est assez tôt, car le dîner est 
marqué pour six heures. L'Impératrice repasse donc 
dans ses appartements, mais, avant, parfois, avec 
quelques femmes de son intimité, elle a pris le thé 
pour lequel l'Office prépare chaque jour cinq entremets 
pour la joie des Jifants qu'il est de mode d'amener et 
qui, toujours, s'en vont avec quelque joli présent. 

A la toilette, les choses se répètent comme le matin ; 
Joséphine change de tout linge, mais, quand arrive la 
coiffure, le plus souvent, au lieu d'Herbault, c'est 
Duplan. Il la coiffe en cheveux, avec des perles, des 
pierres précieuses, des fleurs artificielles, souvent 
avec des morceaux de crêpe, de tulle, de mousseline, 
de velours ou de cachemire, brodés en or ou en 
argent. Puis, les femmes de garde-robe apportent, 
dans de grandes corbeilles, les robes à choisir : il est 
rare que Joséphine mette deux fois la même, mais 
toutes sont très décolletées et, même pour les tout 
petits jours, singulièrement élégantes. On s'y perd, 
dans ces robes ; il en est de toutes les couleurs, de 
toutes les formes, de toutes les étoffes, gaze, velours, 
satin, blonde, crêpe, crépon de Barègcs, tulle, 
peluche, cent trente robes du soir en une seule année, 
sans compter les tuniques et en dehors des grands 
habits qui sont pour les cérémonies, les cercles, les 
spectacles et les bals. Et si l'on regarde les robes vol- 
tigeantes, ces tulles brodés d'argent ou d'or, garnis 
d'Angleterre, de dentelle d'argent, relevés de fle'ir.f 



LA TOILETTE DU SOIR 93 

de toutes les nuances, ces blondes brochées de soie 
claire, liserées d'argent, brodées d'or, ces gazes aux 
raies de tous les tons vifs, aux lames de tous les 
métaux, bien mieux, ces robes, toutes d'Angleterre, 
ou de point, ou de Malines, ou de Yalenciennes, 
toutes collantes au corps, moulées aux formes, mais 
estompant leur ligne d'un clair nuage ou comme de 
halos colorés ; si l'on passe après aux robes de satin 
et de velours qui donnent la note grave dans ce con- 
cert d'élégance, robes de richesse et de poids, garnies 
de franges de perles, de blonde chenillée, d'hermine 
ou de martre, brodées des soies de tous les tons, 
d'argent, d'or et de pierres de couleur, alors tout 
papillote aux yeux, tout se brouille en l'esprit et il 
est impossible d'en rendre compte. D'ailleurs, fixe- 
t-on l'élégance de la femme et, par des mots, dessine- 
t-on cette chose, précise pourtant, qu'est le patron 
d'une robe ? Donne-t-on l'idée du particulier et du rare 
qui en fait le chef-d'œuvre d'un artiste ? Entre-t-on 
assez dans le détail des choses pour faire reconnaître 
ici la main d'un Leroy, là, celle d'une regrattière 
quelconque ? Bien plus encore que la notion des êtres, 
celle des vêtements qui les habille, est fugitive et 
incertaine et, à la distance d'un siècle, il est impos- 
sible de préciser l'abîme qui sépare deux robes d'étoffe 
semblable, de forme pareille, d'ornements presque 
identiques, dont une est d'impératrice et l'autre de 
boutiquière endimanchée, dont une vaut 200 louis et 
l'autre 200 francs. 

NapoJjîoji__tejiajt L Ji L j^ fût 



M JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

très h^biiiêejBlieJût-Gusofi-go4t. Il avait la prétenlion 
de s'y connaître et critiquait sévèrjeiïiÊnl_Laul-ce-4ui 
n'était point de la plus parfaite et de la plus nouvelle 
élégance. Il y portait une idée de gouvernement, 
voulant qu'on fît, enjmiplûya nt le velours et la so ie, 
gagner de l'argent à sa bonne ville de Lyon : aussi, 
depuis le Consulat, n'admetlait-il plus, pour le soir, 
les mousselines de l'Inde et les étoffes étrangères et, 
par ce simple fait, était-il arrivé, dès 1806, à l'aire 
remonter l'exportalion des soies ouvrées de Lyon à 
500 000 kilogrammes, celle des velours de soie, seule, 
à plus de 21 000 kilogrammes. Il se guidait, pour ses 
goûts de toilette, sur l'intérêt des manufactures de 
Saint-Quentin, de Caen, de Chantilly, et, par le luxe 
dont sa femme donnait l'exemple, par le renom 
qu'avaient repris en Europe les modes françaises, 
l'exportation en avait, sur 1788, quadruplé en 1806, 
de 650 000 francs était montée à 2 millions et demi. 

Pour surveiller cela, pour distraire son esprit, 
pour donner un agréable spectacle à ses yeux, parfois 
il descendait chez sa femme, à l'heure de la toilette 
du soir. Et alors, s'il était de bonne humeur, il 
s'amusait à poser des questions aux femmes de 
chambre : « Qu'est-ce que c'est que cela? — Je n'ai 
pas encore vu cela? — A quoi cela sert-il? — Com- 
bien cela coûte-t-il ? » 

Il donnait une tape à celle-ci, pinçait la joue ou 
l'oreille à celle-là et, sans égard pour la majesté de 
l'Impératrice, la traitait de même, lui appliquant, en 
jouant, des claques sur les épaules. « Finis donc, 



LA TOILETTE DU SOIR K> 

Bonaparte, finis donc! » disait-elle de sa voix lassée 
et chantante; mais il continuait, car il n'avait poini 
de mesure, et parfois, sans y penser, faisait mal. Il 
avait toujours aimé les jeux de mains, comme il 
arrive à ceux à qui Ton ne rend point les coups et 
dont un pinçon s'affiche comme une marque de 
faveur. Plus il était d'humeur joyeuse, plus il se 
plaisait à ce divertissement et moins il comprenai( 
qu'on s'en fâchât. 

Toutefois, s'il arrivait qu'on ne le supportât point, 
on perdait en familiarité, mais on n'était pas moins 
bien vu. 

Là même, à la toilette de sa femme, Napoléon 
trouvait à exercer les facultés maîtresses de son 
esprit : faculté d'analyse qui le portait à se rendre 
compte de tout, faculté d'ordre qui l'amenait à remar- 
quer l'insignifiante présence de telle ou telle femme 
de chambre, à s'enquérir des tours de service et des 
attributions particulières ; puis, la gaminerie repre- 
nant, il bouleversait les écrins et emmêlait les parures. 
Une apparition en coup de vent, d'ailleurs — à moins 
qu'il ne se trouvât dans un jour de détente, ces jours 
où, inoccupé, oisif, impuissant en apparence à triom- 
pher du labeur, il donnait comme congé à son esprit, 
laissant ses desseins mûrir eux seuls par le travail 
obscur, presque inconscient de son cerveau. A moins 
de cela, une entrée rapide, des mots brefs jetés, des 
questions posées, un remue-ménage hâtif et une fuite 
è nouveau par l'escalier noir. 

L'Impératrice terminait sa toilette : comme elle 



96 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

n'aimait point les bijoux pour les enfermer, mais pour 
en jouir et s'en parer, elle en mettait de très beaux 
et en nombre. Peu de bracelets pourtant, mais des 
bagues, des colliers, des boucles d'oreilles, des cein- 
tures, souvent assorties aux pierres qui la coiffaient. 

Les éventails étaient peu d'usage, et ceux dont elle 
se servait, très rarement d'ailleurs — on n'en trouve 
que huit dans sa garde-robe en 1809 — étaient tout 
petits, sans valeur ni goût d'art, fournis par les 
parfumeurs : de ces minuscules éventails en gaze, 
brodés en paillettes d'or, d'argent ou d'acier, montés 
sur des flèches de nacre de perle ou d'écaillé pailletée, 
purs objets de mode. C'est fini, même pour les éven- 
tails les plus riches, ceux dont la monture est cou- 
verte de diamants et de pierres précieuses, des feuilles 
miniaturées ; le dernier des éventails d'artiste semble 
être celui offert à M mc Bonaparte vers 1800, qu'avaient 
dessiné Chaudet, Percier et Fontaine. Combien loin 
des éventails de Boucher 1 

A défaut de l'éventail, dont elle se sert peu, José- 
phine a le schall. Il est étroit pour le soir, presque 
en écharpe, léger et fin à passer dans une bague, et 
c'est un jeu, plus délicat sans doute que celui de 
l'éventail, autrement voluptueux et significatif, celui 
de ce schall que l'on porte sur un bras, qu'on remonte 
aux épaules, qu'on en laisse glisser jusqu'à la taille, 
ce schall tout mince, tout vaporeux, tout fluide en son 
tissu de rêve, qui obéit comme à la pensée et qui, étroi- 
tement lié au corps, en subit toutes les impressions, en 
traduit toutes les sensations, en trahit tous les désirs. 



LE DINER 97 

La toilette achevée, parachevée, Joséphine attend 
que Je préfet du Palais vienne lui annoncer que le 
dîner est servi et que l'Empereur est prêt à passer à 
table. Elle attend une heure, deux heures, parfois 
trois ou quatre. Il arrive que l'Empereur oublie qu'il 
n'a point dîné et que, brusquement, à onze heures, il 
entre chez l'Impératrice, disant : « Allons nous 
coucher ! » et il faut qu'on lui rappelle qu'il n'a point 
mangé. Joséphine ne s'impatiente point, ne monte 
pas chez son mari, respecte son travail. Ce qui est 
de la nourriture compte peu ou point pour elle : 
non seulement elle n'est point gourmande, ni même 
friande, mais elle n'a pour ainsi dire pas de besoins. 
De fait, elle a eu un repas sérieux, le déjeuner, puis 
elle a pris le thé, et cela suffit dans cette vie sans nul 
exercice. 

Elle reste donc là à causer avec ses dames jusqu'au 
moment où elles passent dîner à la table du Grand 
maréchal ou à celle de la Dame d'honneur, s'installe 
à des patiences qui sont le grand moyen qu'on a 
trouvé pour user le temps, ou bien fait venir, pour 
parler, quelqu'une des femmes de la petite intimité ; 
mais, le plus souvent, elle rêve aux moyens d'écarter 
cette menace du divorce constamment suspendue sur 
sa tête et dont l'approche inéluctable amène, depuis 
1807, presque à chaque séjour de l'Empereur en 
France, une crise violente. 

Lorsque, à la fin, Napoléon se souvient du dîner, 
le préfet du Palais avertit Joséphine et elle se rend 
•ians le salon où la table a été dressée. C'est, soit au 

1 



n JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

premier étage, dans un des salons de l'Empereur, soit 
chez elle, dans le premier salon de ses Appartements. 
Les couvreurs de table ont disposé le couvert selon 
les règles d'étiquette et, selon que c'est chez l'Impé- 
ratrice ou chez l'Empereur, c'est le maître d'hôtel de 
celui-ci ou de celle-là qui sert. Les pages présentent 
les assiettes qu'ils reçoivent des valets de chambre 
d'appartement, lesquels les tiennent du maître d'hôtel. 
Le repas — potage, bœuf, un relevé, un flanc, quatre 
entrées, deux rôts, deux entremets, deux salades — 
est servi sur la table ; on ne relève que pour le 
dessert : en quinze minutes, vingt au plus, tout est 
fini. 

A Paris, l'Empereur et l'Impératrice dînaient tou- 
jours tête à tête, hormis le dimanche où les princes 
et princesses participaient au dîner de famille. A partir 
de 1806, ce dîner de famille devint presque un mythe, 
car la plupart des princes étaient hors de France, 
mais le principe subsistait et, s'ils revenaient à Paris, 
ils reprenaient leurs places. A Saint-Cloud, les princes 
elles princesses, sur invitation spéciale, les ministres, 
après un travail avec l'Empereur, parfois quelques 
grands officiers de l'Empire ou quelques femmes 
étaient admis à la table impériale. Il en était de 
même à l'Elysée considéré comme résidence de cam- 
pagne ; mais, si cela faisait quelque diversion, si 
l'étiquette était un peu moins sévère, les choses 
se passaient à peu près de même. L'Empereur, au 
lieu de poser des questions au préfet du Palais, en 
posait aux invités ; mais il était égal, pour Joséphine, 



LE DINER 99 

que ce fût le bibliothécaire, le préfet, un aide de 
camp, un officier d'ordonnance ou bien un ministre: 
car le travail, en fait, continuait et l'Impératrice 
n'avait rien à y voir. 

Le dîner terminé, elle rentrait avec l'Empereur 
dans le salon où elle lui servait elle-même le café, et, 
à moins qu'on n'allât à l'un des quatre théâtres impé- 
riaux, qu'il n'y eût cercle, bal, concert ou spectacle 
au Palais, ce qui arrivait au plus deux fois la semaine, 
la soirée, fort courte d'ailleurs, se passait en tout 
petit comité. L'Empereur faisait appeler les officiers 
et les dames de service ; il arrivait, pour faire leur 
cour, quelques personnages qui avaient obtenu les 
entrées : grands dignitaires, grands officiers de la 
Couronne ou de l'Empire, sénateurs tout à fait en 
faveur et dans les bonnes grâces de l'Empereur. Après 
avoir dit quelques mots aux uns et aux, autres, le plus 
souvent. Napoléon remontait travailler et, tous les 
hommes debout, les femmes parfois installées, par 
contenance, à une table de loto, l'Impératrice prenait 
une tapisserie où elle semblait travailler en suivant 
une vague conversation, ou bien, avec un grand digni- 
taire ou un de ses chambellans, elle faisait une partie 
de trictrac. Elle y jouait bien et très vite, en savai.' 
tout l'étrange vocabulaire et se plaisait, en le parlant, 
à embarrasser son adversaire. Aussi bien, tout jeu lui 
était bon et, aux cartes, elle excellait aussi, comme il 
arrive aux hasardeuses et aux inoccupées : elle aimait 
donc fort le whist et eût sans doute encore préféré des 
jeux moins savants, mais ils n'étaient point de mise. 




100 



JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 



Elle n'avait guère le temps, au surplus, de jouir de 
sa distraction favorite : on venait l'avertir que l'Em- 
pereur la demandait et elle quittait tout. Souvent, 
quand il était couché, il lui demandait de lui lire 
quelque roman, car il aimait le bercement de cette 
voix chantante aux claires notes argentines, il étaif 
singulièrement sensible à cette joliesse de voix, seul 
agrément que sa femme eût presque gardé tel qu'autre- 
fois et, à l'écouter, tout le passé d'amour remontait à 
son souvenir et amollissait son cœur. 

Endormi, elle redescendait, et comme elle aimait se 
coucher tard, quelque temps, elle avait essayé de 
retenir ses dames et quelques hommes de la Cour en 
faisant servir du thé, mais cela avait déplu à l'Empe- 
reur. Elle se contentait à présent de reprendre et 
d'allonger le plus qu'elle pouvait sa partie de trictrac 
et, avant minuit, tout le monde était retiré. 

C'était alors la toilette de nuit, fort longue, car elle 
y mettait autant de coquetterie qu'à sa toilette de jour. 
« Elle y était aussi élégante, a dit l'Empereur, et 
elle avait de la grâce, même en se couchant. » 



Cette vie que Joséphine mène à Paris, l'Empereur 
présent, n'est presque point plus distraite s'il est 
absent. L'étiquette est la même et la surveillance 
exercée est continue. Si l'Impératrice s'avise d'aller 
en loge grillée, accompagnée pourtant de son service, 
rire à quelque petit théâtre, tout de suite, fût-ce des 
confins de la Russie, une réprimande arrive. « 11 ne 
faut pas aller en petite loge aux petits spectacles. 



LA SOIRÉE 101 

Cela ne convient pas à votre rang-. Vous ne devez 
aller qu'aux quatre grands théâtres et toujours en 
grande loge. » S'émancipe-t-elle dans ses réceptions : 
« Je désire que tu ne dînes jamais qu'avec des per- 
sonnes qui ont dîné avec moi, que la liste soit la 
même pour les cercles, que tu n'admettes jamais . 
Malmaison, dans ton intimité, des ambassadeurs 
étrangers. » Et toujours ce refrain : « Vivez comme 
vous le faisiez quand j'étais à Paris » et, « Si tu fai- 
sais différemment, tu me déplairais. » Or, Joséphine 
n'ignore point que, chaque jour, de ses entours 
d'abord, du Palais même et du ministère de la Police, 
Napoléon est minutieusement averti de ce qu'elle fait, 
des visites, des promenades, des spectacles, des 
moindres et des plus insignifiants détails de son exis- 
tence quotidienne. Si elle manquait, dans ses lettres, 
de parler de quelqu'un qu'elle a reçu ou de quelque 
chose qu'elle a fait, dit, ou même entendu dire, le 
rappel à l'ordre suivrait à coup sûr. Elle ne bouge 
donc point sans avoir demandé et reçu les permis- 
sions et, à Paris au moins, elle mène presque exacte- 
ment la même existence que si, subitement, Napoléon, 
comme il le lui écrit souvent, comme il le fait parfois, 
devait venir tomber dans sa vie : eile n'a point tort ; 
une seule fois, en 1809. et non par sa faute, elle ne 
se trouve point à Fontainebleau au moment précis où 
l'Empereur arrive, et ce retara n'est point sans servir 
de quelque prétexte à la définitive résolution du 
divorce. 



102 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Ainsi passent les jours dans ce loisir inoccupé de 
harem où la femme, tout entière soumise au maître 
et à ses désirs, semble toute courbée, plus par terreur 
que par amour, à lui plaire et à le servir. Vie de 
sultane favorite comme la mène, à l'autre bout de 
l'Europe, la cousine de Joséphine, M Ue de Rivery qui, 
prise par des pirates à son retour de France, a été, 
selon la légende, envoyée en présent au Grand sei- 
gneur par le Dey d'Alger et en a eu un fils, ce Mou- 
rad II qui monta au trône en 1808. Sans cesse, la 
crainte de la répudiation ou de l'abandon, la toiture 
ou l'inquiétude de la jalousie; dans le palais clos, 
fermé, gardé, les longues parures, les achats de bijoux 
et d'étoffés qu'apportent les marchands, les visites de 
femmes ; puis, les doigts occupés vaguement à tracer 
quelque dessin d'aiguille ou à remuer des pierres pré- 
cieuses ; les jeux d'adresse ou de hasard, la recherche 
des sorts et le devinement de l'avenir, l'attente cons- 
tante du bon plaisir du maître, qu'est-ce, sinon la vie 
que mènent aux rives du Bosphore les odalisques, 
dans leur oisiveté opulente et craintive? Il manque à 
Joséphine le narghileh et les sorbets à la rose, mais 
elle a d'autres plaisirs 



Il 



LA MAISON DE L'IMPÉRATRICE 



Quoique menant cette vie, quoique enfermée dans 
un palais dont elle ne sort pas même pour prendre 
l'air, Joséphine échappe à cette sorte de maladie qui 
tient à ce qu'on nomme la Cour et qui affecte presque 
infailliblement les souverains. L'existence de la plu- 
part s'écoule au milieu d'un nombre très petit d'indi- 
vidus, à échine souple et à idées restreintes, qui por- 
tent aux lèvres l'indéconcertable sourire des danseuses 
et dont chaque parole est un acquiescement si empressé 
qu'il passe pour spontané. Ces êtres que, pour l'ordi- 
naire, leur nom ou leur situation imposent bien plus 
même que le goût qu'on a pour eux ou que le dévoue- 
ment dontilsontfaitpreuve,formentpourtant lasociété 
quotidienne et .obligatoire. On ne les aime point au 
premier aspect, mais on les garde. Peu à peu ils se 
groupent et se serrent; ils élèvent des barrières qui 
déroben t au souverain la vue du dehors et lui enlèvent 
la notion du réel ; ils usurpent sur lui l'action qn» 



104 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

donnent la constante présence et la confidence néces- 
saire et l'enferment dans un cercle où nul ne pénètre 
qui ne les serve en quelque dessein ou qu'ils ne ser- 
vent en quelque projet. L'atmosphère s'épaissit au 
point de devenir irrespirable pour qui n'est point de 
leur nature et de leur faction ; les bruits de la rue, 
amortis par leurs soins, iBçoivent de leur servilité 
des interprétations toujours flatteuses. Et cela va 
ainsi jusqu'au jour où une révolution met à bas le 
souverain qui s'étonne et ne comprend rien à la catas- 
trophe. 

Si telle est la maladie de la Cour pour le souverain 
auquel les affaires de l'Etat, l'obligation de les suivre 
et la nécessité d'en parler doivent pourtant donner 
quelques aperçus sur le monde réel ; qu'on ne peut 
si étroitement entourer que, à un moment, une 
parole libre et fidèle ne parvienne à ses oreilles ; qu'on 
ne peut aveugler au point que quelques lambeaux 
d'écrit factieux ne lui tombe sous les yeux ; c'est la 
destinée presque irrévocable de toute souveraine qui, 
par son rang de naissance et par son origine étran- 
gère, n'a pu former en France nulle liaison et nulle 
société en dehors de la cour qu'on lui impose. Cette 
cour, elle y passe sa vie du matin au soir ; elle n'en 
peut sortir, elle ne s'en peut délivrer. C'est un écran 
qui sans cesse s'interpose entre elle et la lumière ; il 
s'en exhale une mélopée adulatrice qui éteint tous 
les bruits. Si, prenant en gré certaines personnes de 
sa cour, la souveraine se lie avec elles, s'en compose 
un cercle particulier et croit former ainsi des ami- 



JOSÉPHINE EST-ELLE UNE SOUVERAINE? 105 

tiés, c'est pis encore ; car, aux faveurs prodiguées, 
aux exigences d'argent et d'honneurs qu'elle s'ingénie 
à satisfaire, elle ne gagne même point qu'on lui parle 
plus vrai ou qu'on lui soit plus dévoué, mais elle 
suscite des rivalités redoublées, provoque des haines 
inattendues, et s'étonne de trouver quelque jour ses 
pires ennemis parmi ceux-là qui étaient ses plus 
habituels serviteurs. 

Seule des souveraines qui ont partagé le trône en 
France, Joséphine a échappé à cette tyrannie de la 
Cour. Par les cent audiences qu'elle donnait dans la 
matinée et dans la journée, par les habitudes qu'elle 
avait conservées avec quantité de femmes qu'elle 
avait connues, par ces entrées familières des petites 
gens qui avaient été de son intimité, elle recevait au 
moins des bouffées de l'air du dehors, elle vivait dans 
le présent, elle gardait une certaine mesure des êtres 
et des choses. La Cour n'était point tout pour elle ; 
elle n'ignorait pas que, ailleurs, il y avait des hommes 
qui servaient l'Etat, des hommes même qui refusaient 
de s'employer sous l'Empereur et dont les femmes, 
par le nom qu'elles portaient et par leur situation 
personnelle, valaient au moins les dames de l'entou- 
rage. Dans la foule qui, aux grands bals des Tuile- 
ries et de la Ville, s'empressait à la saluer, elle met- 
tait des noms sur les visages et ce n'était point pour 
elle, comme ce fut pour d'autres, un torrent anonyme 
qui s'écoulait, poursuivi par les brocards de ses offi- 
ciers et de ses dames. Ses fonctions d'impératrice ne 



106 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

lui semblaient point une insupportable corvée dont 
elle dût se débarrasser au plus tôt, pour rentrer dans 
ses habitudes et retrouver son chez-soi. Elle avait, 
sinon le sens de la reconnaissance vis-à-vis de ces 
êtres qui pouvaient en quelque point manquer à l'éti- 
quette, du moins la conscience qu'elle avait besoin 
d'eux et la certitude qu'ils étaient solidaires. 

Joséphine savait son monde comme il sied à une 
femme bien élevée qui appartient à une société polie, 
qui en connaît les devoirs et est habituée à les remplir. 
Elle le savait comme il sied à une Française qui a 
appris quelque chose de l'histoire de sa nation, pour 
qui ne sont point indifférents l'honneur d'une race, 
les services rendus au pays, le sang versé, la gloire 
acquise et qui, mettant chez elle lesgens de France au 
rang qu'il faut, ne leur préfère point, comme d'instinct, 
quiconque, étranger, apporte avec un titre faux ou 
un nom usurpé, le vulgaire de ses manières, l'élé- 
gance de ses toilettes et l'ignorance de son jargon. 

Joséphine, si elle tenait cercle dans la Salle du 
Trône, si, par suite, elle était obligée à certaines 
formes particulières, restait pourtant, au fond, une 
dame recevant dans son salon et les mots qu'elle 
disait étaient tels qu'elle eût pu les prononcer ainsi. 
Le sentiment qu'elle inspirait restait donc celui-là 
qu'on eût éprouvé pour une dame, d'un très haut 
rang sans doute, mais une daine; non pas ce quelque 
chose de si grand, de si lointain, de si majestueux 
qu'était jadis une reine de France. Pour la plupart de 
ceux qui avaient passé parla Révolution et s'y étaient 



JOSÉPHINE EST-ELLE UNE SOUVERAINE? 107 

élevés, l'Empereur était l'empereur : ils savaient sa 
supériorité, s'inclinaient devant son génie, le tenaient 
réellement pour le chef d'Etat et le chef d'armée. 
Qu'il fût monté au premier rang 1 , qu'il eût pris le 
titre d'empereur, qu'il fût qualifié de majesté, rien de 
mieux : Général, Premier Consul, Empereur, il s'était 
partout, toujours, imposé comme le premier, mais 
Joséphine, si elle avait suivi la fortune de son mari, 
n'avait point, d'elle-même, grandi au point de chan- 
ger d'essence, de paraître différente de nature à ceux 
qui l'avaient connue jadis, de leur imposer l'usage 
des formules d'adoration. On s'explique très bien 
ce général disant à Eugène quelques jours après 
l'Empire : « Comment va Madame votre mère ? » 
C'est ce qui naturellement vient aux lèvres et toute 
autre phrase exige un effort de pensée et un exercice 
de mémoire. Elle reste une dame, et, bien qu'elle 
tienne son rang et qu'elle ne se laisse manquer en 
rien, constamment, que ce soit à dessein ou par 
surprise, elle indique qu'elle n'est point née dans le 
rang qu'elle occupe, qu'elle se souvient d'avoir vécu 
dans la Société à une place différente ; elle semble 
reconnaissante des respects qu'on lui témoigne, mais 
elle ne paraît pas, alors, s'en rendre elle-même 
entièrement la dupe. Elle n'a point pris la dose d'or- 
gueil qu'il faudrait, n'a point acquis cette superbe 
qui impose ; elle ne se sent point appelée par la 
Providence à une mission ; il lui manque ce qui est le 
principal en son cas : la Foi. 



108 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

L'eût-elle que, quoique seule entre les reines de 
France, elle ait ceint la couronne et reçu la triple 
onction, elle ne serait pourtant jamais une reine, au 
sens qu'attachaient à ce mot les contemporains ; 
jamais elle n'approcherait de ce type qui doit rester 
imposant, inaccessible, presque hiératique : car la 
fonction dévolue à celle qui sert d'épouse à l'oint du 
Seigneur, fonction auguste, mystérieuse et sacrée, 
est de perpétuer la race que Dieu a choisie et, à cette 
fonction, tout est subordonné dans son existence, 
jusqu'à sa vie. 

La femme qui remplit une telle fonction ne doit 
pas être soupçonnée, ne doit pas même être appro- 
chée ; elle ne doit être ni souriante, ni aimable, 
moins encore accueillante. Elle ignore s'il y a d'autres 
êtres. S'il est un monde extérieur, elle n'en sait rien - r 
elle attend la venue de son unique seigneur et le 
reste n'est point. 

En arrière, occupant une place qui semble néces- 
saire dans la monarchie, salutaire même à des points 
de vue — car si la Reine est tentée de la remplir, 
elle se perd, et la royauté avec elle — une autre 
femme se rencontre dont la fonction est non seule- 
ment de distraire le maître et de lui plaire, mais 
d'établir une sorte de correspondance entre le Roi et 
certaines classes de la nation. Elle est là pour répandre 
les faveurs d'un certain ordre, protéger les artistes, 
faire une grande dépense de toilette et d'ameu- 
blement, donner à la mode son essor et sa règle, être 
enfin la joie des yeux, le sourire et la faiblesse de la 



LA REINE DE FRANCE- — LA MAITRESSE DU ROI 109 

monarchie, apporter un peu de vérité, quelque chose 
de nature et de grâce dans ces salles dorées où les 
êtres figés semblent les figures de cire d'un musée 
d'automates. Or Joséphine possède toutes les qualités 
qu'on eût souhaitées à une maîtresse de roi et elle 
n'a point tous les défauts qu'on a reprochés à la 
plupart. Si elle est polie, obligeante et généreuse, si 
elle est prodigue et follement dépensière, elle ne se 
mêle point de la politique, et les intrigues où on la 
trouve ont pour objet unique de défendre sa position, 
d'empêcher qu'on ne la chasse ou la répudie. Elle ne 
voit que là : c'est là l'unique mobile de ses jalousies 
et la seule cause de ses ressentiments, passagers à 
dire vrai, « car elle n'a pas plus de fiel qu'un poulet », 
et elle pardonne ou oublie les pires offenses, celles 
qui devraient le plus profondément la blesser. N'est-ce 
pas là encore un trait qu'elle a de commun avec les 
maîtresses bien plus qu'avec les reines, car, depuis 
quatre siècles, deux reines seules répudiées et com- 
bien de maîtresses renvoyées ! La répudiation ne 
saurait entrer dans les prévisions d'une reine véri- 
table, par suite lui donner des inquiétudes, tandis 
que, si bien assurée qu'on la croie, la maîtresse 
tremble toujours devant la disgrâce possible. 

Et, pour terminer la ressemblance, Joséphine a 
des amis à la Cour et parmi les gens employés ; elle 
y a des fidèles et presque des partisans ; mais, du jour 
où se retirera d'elle la mainquil'a élevée, la déchéance 
sera terrible : elle ne gardera d'honneurs que ce que 
le maître lui en laissera ; elle ne conservera de société 



110 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

que celle qu'il permettra. Il suffira d'un signe d'appro- 
bation pour qu'on se précipite ; d'un geste de dédain 
ou de colère pour qu'on se retire. Des amitiés qui 
l'entourent, aucune presque ne va au dévouement ; 
rien ne s'y mêle en tout cas de cette sorte d'adoration 
presque mystique que d'anciens Français portaient à 
la Reine. Joséphine n'a pu, à quarante ans, devenir 
brusquement un être de vénération : elle est restée 
un être d'amour. Ce qui fait son charme, ce qui éta- 
blit sa popularité, ces liens qu'elle renoue avec qui 
l'approche, ces souvenirs qu'elle évoque, ces présents 
qu'elle fait, tout ce qui la rend le plus aimable la 
rend le moins souveraine, et, en rappelant toujours 
le point d'où elle est partie, empêche qu'on n'éprouve 
devant elle, au point où elle semble parvenue, cette 
sensation de trouble, d'émotion, d'entier abaisse- 
ment de soi, d'infériorité sans espoir que doit pro- 
duire sur les sujets celle-là qui vraiment est une 
reine. 

Fût-elle autre qu'elle n'est, de naissance, d'allian- 
ces, d'éducation, de vie ancienne, arrivât-elle inconnue 
et étrangère, du premier coup, à ce trône, José- 
phine ne serait point encore une reine, car jamais 
plus il n'y en aura en France : ces douze années ont 
creusé un abîme que rien désormais ne peut combler 
et, tout au fond, a glissé la vénération. L'Empereur, 
parce qu'il est fort, et tant qu'il sera fort, on le craint, 
on le respecte ; certains l'aiment ; on ne le vénère 
point. Sa femme moins encore. Ce n'est point la puis- 
sance qui inspire la vénération. On ne vénère point 



LA MAISON DE LA RE1..E 111 

les idoles neuves, il y faut des siècles et, à présent, 
les idoles sont brisées. 

Celles-là, les reines, qui ont précédé Joséphine 
dans ces mêmes palais, ne se trouvaient point seule- 
ment élevées au-dessus de la foule par leur naissance, 
défendues de toute familiarité par leur origine étran- 
gère, elles étaient encore abritées contre l'extérieur, 
au besoin gardées contre elles-mêmes, par l'atmos- 
phère de respect, de vénération et de silence dont les 
enveloppait leur maison sous les lois de l'étiquette. 

Cette maison, composée des personnes les plus 
élevées en dignité qui vécussent en France, s'inter- 
posait entre la Reine et ce qui était vivant, ce qui 
était sociable, ce qui était populaire, mais pour lui 
prêter un surcroît de grandeur. On s'imaginait, au 
fond d'une chapelle dorée, sur un trône d'or, la Reine, 
plus déesse que femme, roide d'or et éblouissante de 
pierreries ; au-dessous, rangées en ordre, chargées 
aussi de métaux précieux et de bijoux étincelants, 
des dames, aux faces immobiles et sévères, en une 
posture presque hiératique. Des prêtres, mitres d'or 
en tète, figés en un geste de bénédiction, faisaient 
brûler des parfums sacrés dans des encensoirs d'or. 
Des vieillards, décorés de cordons clairs sur des 
habits d'or ou sur des cuirasses d'acier, attendaient 
des ordres dans une attitude compassée de respect 
hautain et d'orgueilleuse déférence. A distance, variés 
de costumes, d'uniformes et de livrées, s'espaçant 
de marche en marche comme les figurants dans une 



412 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

apothéose, les gens de la Bouche, les gens de l'Ecu 
rie, les gens du Conseil, les gens de la Chambre, Ibs 
gens de la Santé, puis le fourmillement du petit 
monde des Sept Offices. Sur la dernière marche, jolis 
à peindre, hardis et vifs, l'œil insolent et la bouche 
moqueuse, les pages. Et, durant que les Gardes du 
corps, les Cent-Suisses, les Gendarmes de la Reine, 
hallebarde scintillante en main, écartent le populaire, 
une musique très douce s'exhale comme en rêve, où, 
sur l'harmonie des basses-violes, des clavecins, des 
dessus et des quintes de violon, flottent les voix des 
pages de musique et des hautes-contre. 

Un monde à part, un monde disposé en hiérarchie 
pour la garde et le service d'un seul être, un monde 
où toute famille qui est illustre en France a son 
représentant, où chaque nom évoque un lambeau 
d'histoire, où il semble que les siècles soient assem- 
blés pour donner à la femme qui est la Reine le 
cortège de toutes leurs gloires. A la veille de la monar- 
chie expirante, les dames de la Reine, c'est la prin- 
cesse de Lainballe née Savoie-Carignan, c'est la 
princesse de Chimay née Fitz-James, c'est la comtesse 
d'Ossun née Grammont, la comtesse de Talleyrand 
née Damas, la comtesse de Grammont née Faoucq, la 
duchesse de Saulx née Lévis, la comtesse d'Adhémar 
née Valbelle, la duchesse de Duras née Noailles, la 
vicomtesse de Choiseul née Durfort, la duchesse de 
Luxembourg née d'Argenson, la duchesse de Luynes 
née Laval, la princesse d'Hénin née Mauconseil, la 
marquise de la Roche-Aymon née Beauvilliers, la 



LA MAISON DE L'IMPÉRATRICE 113 

princesse de Berghes née Castellane, la duchesse de 
Fitz-James née Thiard, la vicomtesse de Polastron 
née d'Esparbès de Lussan, et, en surnuméraires, la 
comtesse de Juigné, la vicomtesse de Castellane, la 
princesse de Tarente ; c'est la France et c'est l'his- 
toire de France. A présent, beaucoup sont mortes de 
la Révolution ; la plupart, ruinées, traînent leur 
misère sur les routes de l'exil; quelques-unes, ren- 
trées à bas bruit, grâce à Joséphine, ont obtenu qu'or 
leur rendît quelques débris de leur fortune et viven 
en province ; mais qu'on ne compte point sur elles 
pour former la Maison d'honneur de la petite Beau- 
harnais. Si on les interroge, même sur des formes 
indifférentes, elles répondent, comme la princesse de 
Chimay : « J'ai tout oublié, tout, hormis les bontés 
de mes anciens maîtres et leurs infortunes. » 



De penser, tout de suite, à en trouver qui les éga- 
lent ou qui leur soient pareilles, on n'y saurait son- 
ger ; d'ailleurs, ce n'est encore rien que les personnes. 
Pour rendre, au moins par l'extérieur des choses, 
la Maison de l'Impératrice semblable à la Maison de 
la Reine, ne faudrait-il pas rétablir ces survivances 
d'usages antiques dont le sens était déjà, trente ans 
deçà, perdu pour beaucoup et qui paraissaient des 
vieilleries? Même en excluant les services personnels, 
peut-on restaurer les titres et les apparences de toutes 
les charges ? N'est-ce point faire demander à quoi 
bon la Révolution si l'on relève ainsi du passé ce qui 

8 



114 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

semblait le plus onéreux aux peuples et contre quoi 
les orateurs populaires se sont le plus indignés ? S'il 
faut une maison à l'Impératrice, ne convient-il pas 
de la réduire au strict nécessaire et de ne conserver 
que ce qui est indispensable pour rendre sa cour à 
peu près semblable à celle des autres souveraines 
d'Europe ? 

Ce ne sera donc point la restauration d'une maison 
de la Reine, pas plus que Joséphine elle-même n'est 
la reine renouvelée ; ce sera une apparence de mai- 
son, comme l'Impératrice elle-même est une appa- 
rence de souveraine ; mais, de même que, pour José- 
phine, cette apparence est menteuse, elle l'est pour sa 
maison, et davantage encore. 

Napoléon, en effet, instaure une monarchie qui 
n'est pareille à nulle qui soit en Europe. Quelque 
effort qu'il fasse pour souder ensemble les deux 
Frances, celle qui vient de la Monarchie bourbo- 
nienne et celle qui procède de la Révolution, c'est 
celle-ci qui domine uniquement encore dans ses 
armées, dans ses conseils et dans son gouvernement, 
non celle-là qui était analogue aux autres Royautés. 
Il est, malgré lui peut-être, l'empereur de la Répu- 
blique française et quoi de comparable en Europe ? 

Il pourrait, appliquant un système nouveau à une 
situation sans exemple, nommer, pour entourer 
l'Impératrice et composer sa cour, uniquement les 
femmes de ceux qui ont contribué, par leur sang et 
par leurs services, à établir et à consolider le régime. 
Si toute la gloire de ces jeunes gens qui sont eux- 



LA MAISON DE L'IMPÉRATRICE 115 

mêmes « des ancêtres », on la disposait sur les 
marches du trône ; si, pour un emploi de dame du 
Palais, il fallait autant de quartiers de victoires que 
jadis de quartiers de noblesse ; si, aux premières 
charges de la Maison, Ton appelait les plus illustres 
entre les vétérans des grandes guerres ; si, pour les 
moindres fonctions, l'on exigeait des preuves d'hé- 
roïque valeur et de joyeux courage, alors, la mai- 
son de l'Impératrice serait, comme l'Empire même, 
quelque chose de neuf et d'à part, qui commande- 
rait l'admiration et imposerait le respect, qu'on 
pourrait haïr, mais dont nul ne se moquerait et qui 
s'imposerait à l'étonnement craintif de l'Europe comme 
l'Empire même. 

Sans doute, les difficultés n'eussent point manqué. 
Si les grands officiers militaires étaient en nombre, 
leurs femmes, par leur origine, leur passé, leurs 
habitudes de vie, étaient pour la plupart peu prépa- 
rées à tenir une place à la Cour ou même dans la 
Société. Ne choisir que dans le militaire eût été 
prendre un caractère que Napoléon désirait éviter et 
renoncer à la fusion qu'on tentait dans le pays. La 
politesse y eût peu gagné, et les étrangers se fussent 
étonnés de certaines formes de langage et de ma- 
nières. Mais rien n'eût empêché d'adjoindre, aux 
femmes de soldats, des femmes de grands officiers 
civils et l'on eût trouvé là les éléments qui man- 
quaient ailleurs. Peu à peu, un classement se serait 
fait qui eût permis de recruter des éléments excel- 
lents et de choisir, dans les nouvelles mariées, les 



116 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

plus jolies et les mieux élevées ;mais on était pressé; 
on considéra qu'il y avait des droits acquis ; il n'y 
eut aucun plan arrêté ; on ne rechercha point les 
avantages de tel ou tel système, et l'Empereur, dans 
une très large mesure, abandonna les nominations à 
Joséphine. Celle-ci, incapable de comprendre la haute 
portée morale, sociale et politique que pouvait 
prendre, devant la nation et devant l'Europe, la com- 
position de sa maison, la forma au petit bonheur, 
d'après ses souvenirs, sa reconnaissance, ses affec- 
tions, ses habitudes, désireuse qu'elle était de remplir 
au plus tôt les cadres que l'Empereur avait tracés, 
sans qu'il en résultât un trop entier changement dans 
sa vie, une gêne dans sa société et une métamor- 
phose dans ses relations. 

Pour tracer ces cadres, si l'Empereur s'était inspiré 
de la composition générale de la Maison de la Reine, 
il avait à priori introduit une différence essentielle. 
Bien que le service des officiers de l'Impératrice fût 
distinct de celui des officiers de l'Empereur, la Mai- 
son de l'Impératrice, au contraire de ce qui était 
sous l'ancien régime, n'avait point d'autonomie ni 
d'existence propre, « l'Empereur ayant jugé à propos 
de n'avoir qu'une seule maison et qu'une adminis- 
tration unique ». Les quatre premiers officiers, chefs 
des quatre services, ressortissaient donc, chacun en 
ce qui concernait son empJoi, son budget et ses subor- 
donnés, du grand officier de la Couronne correspon- 
dant. Par conséquence, ceux d'entre eux qui, en 



LA MAISON DE L'IMPÉRATRICE *17 

service à la Cour, avaient droit à un uniforme, le 
portaient de même forme, couleur et broderie que 
leurs collègues de la Maison de l'Empereur : rouge 
pour les chambellans, bleu clair pour les écuyers, et 
partout broderie d'argent. 

Les quatre premiers officiers étaient un Aumônier 
évêque, une Dame d'honneur, un Premier écuyer, 
un Premier chambellan. Par la suite, pour se rappro- 
cher des anciens usages, le Premier écuyer, qui faisait 
les fonctions de chevalier d'honneur, en reçut le 
titre et fut remplacé comme premier écuyer: mais 
cela fit une charge et non un service ; le service de 
l'écurie resta au Premier écuyer dans des conditions 
spéciales, car, par exception au principe admis, et 
toujours sans doute pour sauvegarder des droits 
acquis, l'Impératrice garda dans la Maison son écu- 
rie particulière, comme l'avait eue M me Bonaparte. 

Malgré l'absence presque complète de Chapelle 
puisque le Premier aumônier représentait à lui seul 
son service, le Service dkonneur fut augmenté dans 
une proportion assez considérable: comme la Reine, 
Impératrice eut une dame d'honneur et une dame 
i'atours ; mais, si elle n'eut point de surintendante 
de sa maison, elle reçut, au lieu des douze dames 
du Palais qu'avait établies Louis XIV et dont le 
nombre avait été maintenu tel par Louis XV et par 
Louis XVI, dix-neuf dames la première année, puis 
vingt-trois, puis vingt-huit, puis vingt-neuf, dont deux 
surnuméraires. Le nombre des dames du Palais fut 
illimité : sous Marie-Louise, il y en eut jusqu'à trente- 



1 18 



JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 



huit. La Reine avait un premier écuyer, un écuye 
ordinaire et quatre écuyers par quartier ; ce fut le 
nombre adopté pour la maison nouvelle. De plus que 
la Reine, l'Impératrice eut un premier chambellan, 
un chambellan introducteur des ambassadeurs et 
d'abord quatre, puis six chambellans. Mais, de 
moins, tout ce qui tenait à la bouche, puisque l'Impé- 
ratrice mangeait le soir avec l'Empereur et que tout 
ce qui lui était nécessaire était fourni par les cui- 
sines, l'office, la cave, la fourrière de la Maison; de 
moins aussi, tout ce qui tenait à la Chambre, au 
Conseil, aux Pages. Avant la réforme de 1788, la 
Maison de la Reine comprenait quatre cent quatre- 
vingt dix-huit personnes, depuis la Surintendante 
jusqu'à la Porte chaise d'affaires; c'est à peine si la 
Maison entière de l'Impératrice en comprit cent. 

Il est impossible de comparer les chiffres de 
dépense : les appointements réglés dans la Maison 
de la Reine étaient presque nuls (surinlendante, 
6 000 livres ; dame d'honneur, 1 200 livres ; dame 
d'atours, 600 livres; grand aumônier, 300 livres; 
chevalier d'honneur, 1200 livres; premier écuyer, 
600 livres) ; mais les avantages, les gains, les pro- 
fits étaient immenses : tandis que, dans la Maison de 
l'Impératrice, hors des appointements, rien, sauf les 
gratifications et les suppléments de traitement à 
attraper de l'Empereur. 

Le Premier aumônier était donc réglé à 20 000 francs 
par année ; la Dame d'honneur à 40 000 ; la Dame 
d'atours à 30 000 ; chacune des dames du Palais 



LE PREMIER AUMONIER 119 

à 12 000; les survivancières à 6 000; le Chevalier 
d'honneur, le Premier chambellan, le Premier écuyer 
à 30 000; les écuyers et trois des chambellans à 
12 000 ; deux chambellans à 6 000 seulement. Ces 
chiffres permettraient d'établir d'une façon à peu 
près précise ce que coûtait la Maison d'honneur, si 
l'on ne devait y joindre les suppléments payés à 
quantité de gens sur la Grande cassette, les gratifica- 
tions assignées par l'Empereur, soit sur cette cas- 
sette, soit sur des chapitres divers du budget de la 
Maison, sur la caisse de la Police, sur la caisse des 
Théâtres, sur le Domaine extraordinaire et sur les 
caisses de l'État. 



Selon la hiérarchie, le Premier aumônier marche 
d'abord ; mais, en droit, il n'a dans la Maison pres- 
que aucune fonction et, en fait, il n'exerça jamais 
sur Joséphine aucune influence. Ses attributions 
consistent à recevoir les ordres de l'Impératrice pour 
l'heure de la messe, à l'accompagner à la chapelle et 
à lui présenter son livre d'heures. Il doit, aux termes 
du règlement, être assisté de deux chapelains, mais 
ces chapelains ne furent point nommés. Il y eut, par 
contre, durant quelques mois de 1806, un aumônier 
ordinaire, le célèbre abbé Fournier, qui fut ensuite 
nommé à l'évêché de Montpellier et rentra dans le 
service du Grand aumônier. 

Joséphine, bien qu'elle gardât étroitement les 
convenances etqu'elle prît, aux offices de la chapelle, 



120 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

une atlitude qui édifiait, s'inquiétait peu de croire 
et ne pratiquait nullement. Si elle recherchait l'ave- 
nir humain dans les tarots et les prophéties de devi- 
neresse, elle laissait de côté l'avenir céleste. De 
scrupules de conscience, elle n'en avait éprouvé 
qu'une fois, lors du Sacre, et d'une façon trop 
opportune pour qu'ils fussent sincères. Elle n'eût eu 
que faire d'un aumônier directeur et donneur d'avis ; 
il lui fallait un personnage de décoration ; elle l'eut. 
Ce fut le prince Ferdinand-Maximilien-Mériadec de 
Ilolian, quatrième fils de Hercule-Mériadec de 
ftohan. duc de Montbazon, prince de Guéméné, et de 
Louise-Gabrielle de Rohan-Soubise, frère cadet du 
cardinal de Kohan, évêque de Strasbourg, celui du 
Collier. Les Rohan n'avaient point pardonné qu'on 
eut, en 1786, enlevé à un des leurs la charge de 
grand aumônier pour en investir un Montmorency- 
Laval et la blessure en avait été cruelle surtout pour 
le prince Ferdinand qui se croyait tous les droits de 
succéder à son frère. N'était-il point alors archevêque- 
duc de Cambrai, comte de Cambrésiset prince d'Em- 
pire, grand prévôt de Strasbourg, abbé de Mouzon et 
de Mont-Saint-Quentin et tréfoncier de Liège? Il est 
vrai qu'il avait l'esprit fort ordinaire et sans nul éclat, 
le caractère faible et vaniteux, qu'il préférait la mau- 
vaise compagnie, passait pour boire plus que de 
raison et que, à la chasse, dans son diocèse, il avait 
tué de deux coups de fusil un garde particulier qui 
lui faisait respectueusement observer qu'il n'était 
point sur ses terres ; mais c'était bagatelle. A la révo- 



LE PREMIER AUMONIER 121 

lution liégeoise, il se crut appelé à devenir prince- 
évêque, vint prendre possession de la régence et 
s'installa au palais, mais il y resta peu. Il revint en 
France, émigra, rentra au Consulat, et, à l'Empire, 
« il se hâta, seul de son nom, de s'offrir ». Le 
27 avril 1805 (7 floréal an XIII), il fut nommé pre- 
mier aumônier de l'Impératrice : ce n'était point là 
ce qu'il avait rêvé et il avait bien pensé, en s'oftrant, 
qu'on serait heureux de rétablir un Rohan dans la 
Grande aumônerie. Pour le consoler, on lui donna 
la survivance de la charge. Il est vrai qu'il avait 
soixante-sept ans et que Fesch, le titulaire, n'en 
avait que quarante-deux, mais il avait la foi. Seule- 
ment, cela le nourissait mal : il avait cru à un trai- 
tement de 40 000 francs, et il fut en effet payé sur ce 
pied en l'an XIII, mais tomba ensuite à 20 000. Il ne 
recevait rien de Saint-Domingue où étaient ses biens, 
avait des dettes immenses, était, dit-il, menacé d'être 
arrêté : aussi demandait-il constamment, soit un 
chapeau de cardinal, soit un siège de sénateur, soit 
une bonne somme sur le Grand livre. Napoléon lui 
lâchait de temps en temps une gratification de 24000 
Ou de 12 000 francs; il lui donna même l'étoile de la 
Légion et, en 1808, à ce Rohan qui, comme les 
autres, portait la superbe devise : Roi ne puis, Prince 
ne daigne, Rohan suis, il conféra le titre de comte. 
Au bas de ses armoiries nouvelles, parti de Rohan et 
de Bretagne, au franc quartier des comtes arche- 
vêques, le prince Ferdinand inscrivit-il sur un listel 
ondoyant sa devise ancienne ? 



122 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Il mourut le 30 octobre 1813, tout à fait ignoré; 
mais n'est-il point à remarquer que ce solliciteur 
empressé des premiers jours de l'Empire était le 
propre cousin germain du duc d'Enghien, que sa 
nomination fut signée juste un an après l'exécution 
de Vincennes et que nul n'y trouva à redire? 

Si médiocre que fût le personnage, il était Rohan, 
et la Maison de l'Impératrice fut ainsi, en l'une des 
premières charges, décorée d'un des plus beaux noms 
de la vieille France ; mais, à cela, Joséphine ne fut 
pour rien ; elle n'eut point à s'intéresser à cette 
nomination : ce prince vint de lui-même prendre la 
charge où l'on était accoutumé à trouver ses ancêtres, 
sans paraître s'apercevoir que les maîtres eussent 
changé. Le cas est à part et sans analogue. 



Après le Premier aumônier, marche la Dame 
d'honneur qui, dans la Maison de l'Impératrice, a, 
pour le service de la Chambre, la même prééminence 
que le Grand chambellan dans la Maison de l'Empe- 
reur: c'est dire qu'elle est le chef de ce service, et 
qu'elle le règle dans l'Appartement d'honneur, aussi 
bien pour les dames du Palais que pour les chambel- 
lans, même pour celui qui a titre de Premier cham- 
bellan. Dar.s cet Appartement, c'est elle d'abord qui 
faitleshomifeiLïs; s'est elle qui dirige les présentations 
et invitations, qui présente au serment les officiers et 
les dames qui doivent le prêter ; qui arrête les états 
d'aumônes sur la Cassette, et les états de traitements 



SERVICE DE LA CHAMBRE- — LES DAMES 1» 

et de gages pour le paiement de la Chambre. Elle 
prend appartement au château où qu'aille l'Impéra- 
trice et préside la table de service. Pour ses écritures, 
elle a un secrétaire à 6 000 francs d'appointements. 

En son absence, elle est suppléée dans ses fonc- 
tions par la Dame d'atours qui, d'après le règlement, 
a pour attributions spéciales l'administration et la 
surveillance des atours de l'Impératrice, matériel et 
personnel. 

Quant aux dames du Palais, elles n'ont que des 
fonctions de représentation : quatre sont de service 
ensemble, deux de petit et deux de grand service : 
les deux dames de grand service se tiennent dans 
l'Appartement d'honneur pour y recevoir les per- 
sonnes qui se présentent chez l'Impératrice ; elles sont 
près d'elle selon sa convenance ou les règles d'éti- 
quette, et l'accompagnent si elle sort ; les deux 
autres restent chez elles, mais doivent se tenir prêtes 
à répondre à tout appel; le dimanche, d'obligation, 
elles viennent à la messe au Palais et elles sont 
convoquées pour tous les cercles et toutes les occa- 
sions où. sans avoir besoin de toute sa cour, l'Impé- 
ratrice doit au moins être entourée de tout son ser- 
vice. A Paris, les dames de service ne sont point 
logées ; mais elles le sont dans les résidences. Les 
dames du Palais ont le pas sisr toutes les dames, 
même femmes de grands officiers, et, sur la présenta- 
tion de la Dame d'honneur, elles ont l'honneur de 
prêter serment aux mains de l'Impératrice. 

De même est-il pour les chambellans qui partagent 



124 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

avec les dames du Palais le service de l'Appartement 
d'honneur, commandent aux valets de chambre et 
aux huissiers et veillent aux dispositions intérieures. 
Ils sont trois seulement de service par trimestre, et, 
de ces trois, un seul, qui change chaque semaine, 
est de jour et doit se tenir constamment dans l'Appar- 
tement d'honneur. Il a chambre au Palais pour s'y 
habiller plus que pour y dormir. Le Premier cham- 
bellan, qui n'a nulle distinction hormis son titre, son 
traitement de 30 000 francs et sa clef un peu plus 
grande, prend le service comme ses collègues, mais 
en tête de liste. D'ailleurs, cette liste sert peu, l'Im- 
pératrice désignant les tours à son gré et, surtout, 
suivant les convenances des uns et des autres. Les 
dames du Palais et les chambellans devraient manger 
à la table tenue par la Dame d'honneur, mais, sou- 
vent, il n'est servi que la table du Grand maréchal 
où s'assoient toutes les personnes des deux maisons. 
Telle est la Chambre : il n'est point inutile de 
regarder comme Joséphine en a recruté le personnel, 
car c'est là une de ses défaillances, c'est là une de ses 
infériorités comme souveraine, et, sans doute, la res- 
ponsabilité ici lui incombe entière, surtout au début, 
et en ce qui touche le choix de ses dames. 

Il faut distinguer cinq promotions. Mais la première 
tout de suite après la proclamation de l'Empire, la 
plus nombreuse, donne le ton et établit le caractère 
de la Maison (20 juin 1804 — 1 er messidor an XII). 
Klle est composée de parentes ou d'alliées des Beau- 



LA DAME D'HONNEUR 128 

harnais, des dames qui, au Consulat à vie, ont été 
nommées pour faire les honneurs du Palais consu- 
laire, de quelques amies de pension d'Hortense, 
mariées à des grands officiers de l'Empire, puis de 
certaines femmes* d'ancien régime dont les noms 
sont connus sans être du premier rang - . 

Nul amalgame n'est possible entre des éléments si 
disparates et si hétérogènes. Les jalousies qu'excitent 
les origines différentes,, les fortunes inégales, les 
habitudes de vivre dissemblables, sont déjà un incon- 
vénient. Mais, pour Joséphine, il est encore un plus 
grand mal : parmi les personnes qu'elle a choisies 
pour la parenté, les alliances ou les relations qu'elle 
a eues avec elles — faute immense, car, par là, elle 
appelle sans cesse à l'esprit le souvenir du temps où 
elle était M rae de Beauharnais, souvenir qu'à toute 
force il lui eût fallu effacer si elle eût prétendu 
s'établir en souveraine — parmi ces dames, il en est 
qui sont des plus vives et des plus hardies à la décrier. 
Elles ne prennent au sérieux ni l'Empire, ni l'Impé- 
ratrice, ni la fonction qu'elles remplissent. Elles ont 
naturellement gardé mémoire du passé, sont instruites 
des aventures, connaissent les points faibles, et le 
Sacre, le Couronnement, le Pape et l'Empereur n'ont 
point changé pour elles cette petite Tascher et ne lui 
ont point donné de prestige. Il est mauvais qu'on 
sache les origines des dieux et il importe d'épaissir 
un nuage sur leurs premiers âges. 

La pire à ce point de vue est justement la plus 
élevée en dignité, celle qui assume la direction de la 



126 



JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 



Maison et qui pourrait seule en rectifier l'esprit : la 
Dame d'honneur. 

C'est pour son nom que Joséphine l'a prise afin de 
s'établir par une telle parenté en renom de noblesse 
devant son mari, le public et peut-être elle-même : 
une la Rochefoucauld, cela sonne, et être cousine 
d'une la Rochefoucauld, cela montre qu'on est soi- 
même de bonne souche. La parenté, il est vrai, était 
à feu M. de Beauharnais et non à M lle Tascher, et la 
parenté, double ou triple même, n'allait nullement 
aux la Rochefoucauld, mais à ce qu'était, en son 
nom, M rae de la Rochefoucauld : aux Pyvart. Ces 
Pyvart, qui s'étaient faits de Ghastulé, étaient de 
noblesse incertaine, puisque le premier de leur nom 
était au xvn e siècle un maître ordinaire des comptes 
en la Chambre des comptes de Blois, mais ils avaient 
grandi, s'étaient enrichis surtout, si bien qu'un 
d'eux, le dernier mâle, après avoir été longtemps 
capitaine aux Gardes, s'était retiré en 1781 avec le 
brevet de maréchal de camp et la croix de Saint-Louis. 
La mère d'Alexandre de Beauharnais était une 
Pyvart et il y avait, entre les Beauharnais et les 
Pyvart, deux autres alliances ; mais, du vivant 
d'Alexandre, nulle relation entre les Pyvart et José- 
phine. Joséphine n'avait pu connaître cette cousine 
lorsqu'elle avait épousé Alexandre-François de la 
Rochefoucauld, second fils du duc de Liancourt 
puisque, en ce même mois de juin 1788, où ce mariage 
fut célébré, elle était partie pour la Martinique. Lors- 
qu'elle en revint en 1790, comment le rapprochement 



LA DAME D'HONNEUR 127 

se fût-il établi ? N'était-elle pas toujours séparée de 
son mari? La Révolution court, Alexandre de la 
Rochefoucauld émigré, « mis hors la loi, a-t-il dit, 
pour avoir contribué à chercher à sauver le Roi et 
la Reine ». M me de la Rochefoucauld, suspecte, est 
emprisonnée à Port-Libre. Au sortir de prison, peut- 
être les deux femmes se rencontrent et la relation 
s'établit. M me de la Rochefoucauld n'a point, en effet, 
quitté la France, où, en 1795, son mari l'a rejointe et 
tous deux vivent alors à Mello. 

La liaison se fait assez intime pour que, par José- 
phine, Alexandre de la Rochefoucauld, à peine radié, 
soit, dès le 11 ventôse an VIII (2 mars 1800), 
nommé préfet de Seine-et-Marne. L'année suivante 
(ventôse an IX — mars 1801), il est chargé d'affaires 
à Dresde, puis ministre (24 vendémiaire an X — 
16 octobre 1801). Pour cela M me de la Rochefoucauld ne 
s'est point épargnée. Dès qu'elle a su que Joséphine 
allait à Plombières, elle a senti un besoin immédiat 
des eaux, et sa cure, outre la santé sans doute, lui a 
valu une légation. 

Pourtant, bien qu'elle soit la chérie cousine et que 
depuis lors la correspondance soit établie, « elle 
affiche, paraît-il, toutes les opinions de ce qu'on 
appelait les aristocrates pendant la Révolution; » et 
l'on a même dit qu'elle était « de ces personnes qui 
n'allaient point le soir aux Tuileries et qui, ayant 
partagé ce palais en deux régions fort différentes, 
croyaient pouvoir, sans déroger à leurs opinions et à 
leurs souvenirs, se montrer au rez-de-chaussée, chez 



I 



128 JOSÉPHINE IMPERATRICE ET REINE 

M rae Bonaparte, le matin, et échapper à l'obligation 
de reconnaître la puissance qui habitait au premier 
étage. » Gela n'est point exact : à dater du 5 frimaire 
an XII (27 novembre 1803), M me de la Rochefoucauld 
est présente à tous les cercles et si, comme l'affirme 
M me de Rémusat, elle vint faire à Joséphine une scène 
extrêmement violente sur la mort du duc d'Enghien; 
si elle dit alors : « Quant à moi, mes sens sont telle- 
ment révoltés que si votre Consul entrait dans cette 
chambre, vous me verriez le fuir comme on fuit un 
animal venimeux; » ses impressions étaient sans 
doute fugitives, car, quelques jours après, elle assista 
au cercle des Tuileries. 

Faut-il croire que, pour l'obtenir à la Cour impé- 
riale, il fallut tant d'efforts ! 

Il est vraisemblable que Joséphine désirait sa pré- 
sence infiniment plus que Napoléon et qu'elle dut, pour 
avoir l'agrément de celui-ci « multiplier les demandes 
et les importunités ». Cela ne montre point M m0 de la 
Rochefoucauld dans l'attitude du refus, mais, au 
dehors, elle se posa ainsi et elle fit une légende du 
prix qu'elle mit à son acceptation. Au taux qu'on 
prétend s'être vendu, on s'imagine fixer sa valeur : il 
courut qu'elle ne s'était rendue que contre 400 000 fr. 
comptant, 100 000 francs de traitement pour elle,! 
i5 000 francs d'augmentation et 12 000 francs de 
pension pour son mari. Il en faut rabattre : pourtant 
outre son traitement de Dame d'honneur (fixé à 
40 000 francs) elle eut un supplément de traitement 
égal ; son mari, nommé commandant de la Légion 



LA DAME D'HONNEUR 129 

d'honneur, le 25 prairial an XII (14 juin 1804), grati- 
fié de 20 000 francs le 20 fructidor (7 septembre), 
fut promu le 11 nivôse an XIII (1 er janvier 1805) à 
l'Ambassade de Vienne ; là, outre son traitement de 
160 000 francs, il reçut chaque année une gratifica- 
tion de 40 000 francs et ses frais d'établissement 
furent portés de 53 000 à 80 000 francs. Ce M. de ia 
Rochefoucauld était un agent médiocre, incapable de 
s'informer et même de rendre compte de ce qui était 
public dans la capitale où il résidait. Ce n'était donc 
pas pour ses mérites qu'on le comblait. Ceux de sa 
femme étaient-ils tels au moins qu'ils répondissent à 
de telles prodigalités? 

Née hors du monde, élevée loin de la Cour où elle 
ne fut point même présentée après son mariage, 
M" e Pyvart, épousée, pour son argent de Blois et 
surtout de Saint-Domingue, par un cadet de grande 
maison, était une toute petite femme, à ce poin 
petite que, à table, on lui mettait, comme aux enfants, 
un cousin sur sa chaise. De corps un peu contrefaite — 
les bonnes amies disaient bossue; — mais le visage 
éclairé par de beaux yeux bleus relevés de sourcils 
noirs, spirituel, méchant même par la lèvre mince, 
par le nez coupant, ne manquait point d'un agrément 
dont les peintres ont su tirer bon parti. « Hardie 
comme* les femmes mal faites qui ont eu quelques 
succès malgré leur difformité, » faisant elle-même les 
honneurs de ses défauts physiques, ne reculant point 
devant les mots et se tenant assez grande dame pour 
tout dire, elle était la femme la moins préparée par 



130 



JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 



la nature et l'éducation pour tenir une telle place, 
bien qu'elle s'entendît à en tirer le meilleur parti. 
Elle fît en sorte que sa fille, à défaut de devenir reine 
catholique et légitime des Espagnes fût princesse Aldo- 
brandini Borghèse, belle-sœur de la princesse Pauline, 
et reçût de l'Empereur une dot de 800 000 francs sans 
parler d'autres avantages ; elle fit donner à son mari des 
ambassades qui, outre l'argent qu'elles procuraient, 
avaient pour elle l'agrément de le tenir éloigné ; mais 
elle discrédita sa fonction autant qu'elle nuisit à celle 
qui lui avait procuré son étrange et rapide fortune. 
Ses mots couraient le faubourg Saint-Germain : cette 
phrase, quand il lui fallait revêtir le grand habit : 
« Allons habiller le Magot », et cette autre, un soir 
qu'elle arrivait en robe ronde chez Cambacérès, très 
formaliste, comme on sait, sur les toilettes de Cour : 
« Je demande pardon à Votre Altesse, je sors de chez 
l'Impératrice. » En 1806, à Mayence, elle passa la 
mesure : elle s'avisa — ou s'imagina — qu'elle avait 
connu le Prince Louis de Prusse et le pleura beaucoup 
plus qu'un parent. Elle trouva de bon goût d'affirmer 
que les Français seraient immanquablement battus par 
les Prussiens et, comme cela n'arriva point, elle s'en 
mit fort en colère et fit retomber en insolence son 
déplaisir sur Joséphine. L'Empereur songea sérieuse- 
ment alors à lui demander sa démission ; puis, du 
temps passa; comme à l'ordinaire, il pardonna ou ne 
s'en soucia point et, quoique en sourdine, M rae de la 
Rochefoucauld continua sa musique. Ce ne fut rien à 
p/ésent d'affirmé, seulement une allure d'incrédule, un 



LA DAME D'HONNEUR 131 

air vaurien de profiter des choses et des gens sans y 
croire, avec des sourires d'entente aux ennemis du 
régime, s'ils se prêtaient à la plaisanterie — ce qu'on 
trouve, respect gardé, chez des valets engagés tout à 
l'heure par de nouveaux riches; — mais aussi, des ran- 
cunes et des vengeances de bossue si l'opposition se ren- 
contrait, si, de quelque part que ce fût, mais surtout de 
son monde, s'élevait un blâme, une attaque ou une iro- 
nie qu'elle sentît ou crût dirigée contre elle. Impitoyable 
alors, féroce, sans pitié et colorant ses vengeances en 
devoir. C'était pourtant là, le devoir, le moindre de 
ses soucis ; elle n'était à son poste que lorsqu'elle y 
trouvait intérêt ou qu'il y avait contrainte ; elle ne 
présidait point la table de service ; elle n'habitait point 
son appartement ; elle ne faisait que ce qu'elle ne savait 
pas éviter de faire. 

Peut-être y a-t-il pis et doit-on se demander quel 
rôle elle a joué dans certaines intrigues obscures dont 
le mieux qu'on peut penser est qu'elles furent 
intrigues d'argent. La place de secrétaire de la Dame 
d'honneur, avait été, lors delà création de la Maison, 
donnée à un nommé Bildebert, dont on a dit du bien. 
3\I' ue de la Rochefoucauld remplaça ce Bildebert, le 
1 er ventôse an XIII (20 février 1805), par un certain 
Loistron Ballon de Luigny dont le père avait été 
valet de chambre du Comte d'Artois et qui, lui-même, 
en avait eu la place en survivance. Ce Luigny, quiavail 
l'air de s'employer, pour vivre, à de vagues traductions 
de l'anglais, était resté en correspondance avec son 
ancien maître par le canal des frères Bourlet, qui 



IIS JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

centralisaient les renseignements, et il tenait, dans 
l'organisation de la contre-police, un rôle important. 
Ce fut donc un coup de maître de l'introduire dans la 
Maison de l'Impératrice où il pouvait apprendre et 
flairer bien des choses et même, à un moment, jouer 
un rôle décisif. Entre ses mains, tout au moins, était- 
on assuré que les aumônes de la Cassette n'iraient 
qu'à des bien pensants, puisque c'était lui le preneur 
de renseignements. Elles servirent aussi à ses menus 
plaisirs et, sur les aumônes, il entretint somptueuse- 
ment une certaine j\l me de Campestre dont les mémoires 
sont singulièrement édifiants. M mo de la Rochefou- 
cauld qui signait les états de dépenses de M. de Luigny, 
qui recevait M me de Campestre, qui, avec le prince de 
Poix, s'était faite la répondante de Luigny, qui lui 
avait obtenu ce traitement de 3 000 francs, augmenté 
de 6 000 francs de frais de bureau, était-elle entière- 
ment consciente de l'infamie de son protégé et des 
dangers qu'elle faisait courir à ses maîtres, c'est trop 
qu'on puisse le demander. 

Au divorce, elle crut faire un coup de partie i>n 
donnant sa démission : elle se tenait certaine ainsi 
le n'avoir pas à suivre sa bienfaitrice et d'être 
nommée dame d'honneur de l'Impératrice nouvelle; 
mais ce fut mal joué. L'Empereur s'était rendu 
compte qu'il n'y avait là qu'une apparence de la 
Rochefoucauld ; il n'avait point oublié les scènes 
de Mayence; le ton de la dame lui déplaisait autant 
que son inexactitude et sa tenue. Il accepta sim- 
plement la démission, sans même donner à la 



LA DAME D'ATOURS 433 

Dame d'honneur congédiée ce que recevaient presque 
de droit les officiers des Maisons supprimées, les 
Honneurs conservés, c'est-à-dire l'entrée dans la Salle 
du Trône. M me de la Rochefoucauld, qui avait entiè- 
rement oublié le chemin de Malmaison, dut, pour les 
obtenir, apprendre la route de Navarre. L'unique 
voyage qu'elle y fit coïncide avec la décision que José- 
phine obtint pour elle de l'Empereur. Ce lut la der- 
nière fois que M me de la Rochefoucauld la vit vivante; 
morte, on dit qu'elle la pleura. Etait-ce de regrel de 
n'en pouvoir plus rien obtenir? 

Ce ne sont pas de tels défauts qu'on rencontre 
chez M me Lavallette, la Dame d'atours; mais, si Napo- 
léon a compté que, en édictant un règlement sévère 
et en chargeant la Dame d'atours de le faire obser- 
ver, il arrêterait la folie de toilette de l'Impératrice, 
empêcherait les relations compromettantes et inu- 
tiles avec les.-marchands, établirait un ordre et une 
règle dans la dépense, Joséphine, en se réservant le 
choix de la personne, a mis à néant tous ces 
beaux projets. Elle l'a prise à dessein humble, 
pauvre, sans nom, sans usage et dans sa sujétion 
absolue. C'est cette Emilie de Beauharnais, propre 
nièce d'Alexandre, qui, abandonnée par un père 
émigré et par une mère divorcée et remariée à un 
aomme de couleur, a été recueillie par Joséphine, 
placée par elle chez M me Campan ; puis, mariée en 
deux jours, à un aide de camp de Bonaparte, sur l'in- 
quiétude qu'on a prise que Louis ne fût amoureux 



134 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

d'elle. Cet aide de camp, fort brave homme et plein 
d'esprit, d'une intelligence qui se mettait à tout et 
d'un cœur qui lui donnait peu d'égaux, était de famille 
parisienne fort ordinaire, des petits marchands, dont 
on ne sait pas même bien le nom — Ghamans ou 
diamant. — Eduqué grâce aux charités de l'accou- 
cheur Baudeloque, à la Révolution, il était dans les 
ordres; à présent capitaine. Nulle fortune. La mariée 
cul lo 000 francs que lui donna Bonaparte et, durant 
l'expédition d'Egypte, elle dut aller vivre à Fontaine- 
bleau, près de la mère de sa mère, Fanny de Beau- 
harnais. Elle y eut la petite vérole, fut très marquée; 
ce fut un désespoir. Il lui sembla qu'elle avait fait 
banqueroute, non à l'homme qu'elle avait épousé, 
mais à celui qu'elle aimait, pour qui elle s'était gar- 
dée et qui, en effet, lorsqu'il revint d'Egypte, la 
dédaigna. De son enfance, ballottée aux prisons, jetée 
en cris de désespoir d'une étrange éloquence vers les 
Jacobins dictateurs, de ses épreuves de jeunesse, de 
cette misère, de ce mariage subit, de cette mère, de 
ce père qui, revenu d'émigration, acoquiné à une 
chanoinesse allemande, s'était refait une famille, 
Emilie était restée brisée par une mélancolie profonde, 
maladive et sans issue, « un dégoût de la vie forte- 
ment exprimé ». 

Par surcroît, depuis ses couches (avril 1802), la 
pauvre était blessée et c'était un supplice pour elle de 
se tenir constamment debout comme l'exigeait l'éti- 
quette. Qu'on s'étonne ensuite « de son air de mono- 
tonie et de froideur calme, de sa démarche de statue ». 






LA DAME D'ATOURS 135 

Tout naturellement, elle était disposée à être 
inquiète; sa mélancolie devait tourner à la persécution 
— outre les causes morales accessoires, il y avait à 
son état mental une raison physiologique : son père 
et sa mère étant cousins germains; — mais il semble 
bien que Joséphine, Hortense et même cette Stépha- 
nie de Beauharnais qu'une étrange fortune allait 
faire princesse de Bade, la prenaient en Gendrillon 
et ne lui ménageaient point les mauvais compliments. 
Au moins le croyait-elle et dès lors, pour elle, n'était- 
ce point pareil? 

On peut penser qu'Emilie eût désiré être traitée 
en nièce et que Joséphine eût, au contraire, voulu — 
en quoi elle avait raison — que M rae Lavallette ne 
parût ni rappeler des liens de famille, qui d'ailleurs 
n'existaient point, ni même s'en souvenir, et qu'elle se 
renfermât dans sa place; mais, de cette place, d'autre 
part, l'Impératrice n'entendait point que sa nièce 
remplit aucune des fonctions. De là, des picoteries 
continuelles, une sujétion qu'elle lui faisait davantage 
sentir, des fatigues multipliées qu'elle lui imposait, 
surtout l'impossibilité de s'acquitter de son devoir, et, 
malgré cela, vis-à-vis de l'Empereur, une responsa- 
bilité qui donnait lieu à desreproches. LaDamed'atours 
qui, d'après le règlement, avait le choix et la surveil- 
lance du personnel, était en réalité constamment 
bravée par les femmes de garde-robe qui étaient à 
Joséphine dès le Consulat et qui seules avaient part à 
sa confiance et à son intimité. C'était devant la Dame 
d'atours que, à un seul jour fixé par semaine, le| 



136 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

fournisseurs devaient se présenter; elle devait tenir 
registre des commandes et des achats et délivrer les 
mandats : or, il arrivait des marchands à toute heure, 
il en entrait malgré toutes les consignes et qui pensait 
au registre de la Dame d'atours? 

Il y eut mieux : en janvier 4809, lorsque l'Empe- 
reur, lassé de payer les dettes, imposa à Joséphine une 
intendante des atours qui, sous les ordres directs de 
la Dame d'atours, devait commander et recevoir les 
fournitures sans souffrir que le montant des crédits 
fût dépassé, cette intendante, M me Hamelin, se mit 
presque tout de suite d'intelligence avec Joséphine, 
s'ingénia à grossir les commandes, se remua pour 
trouver chez des usuriers de l'argent à emprunter et, 
s'établissant sur un pied d'égalité avec M mo Lavallelte, 
engagea avec elle une lutte étrange où la Dame 
d'atours n'eut le dessus qu'après bataille donnée. 

Gomment alors ne point s'expliquer le dégoût 
qu'éprouvait M me Lavallette? Rien ne l'avait préparée 
à la vie de cour, elle y portait des ignorances qui 
étaient pires que des fautes : chargée d'indiquer aux 
dames du Palais les costumes qu'il fallait prendre, 
elle ne savait quand c'était le temps du grand habit 
ou de la robe ronde, et l'Empereur l'en rabrouait. 
Même à cela, disait-il, elle n'était point bonne. Qu'y 
pouvait-elle? Que pouvait-elle pour empêcher les 
dettes de Joséphine, les familiarités avec les mar- 
chands? Et, sans le vouloir, sans le savoir, elle ajou- 
tait au discrédit où se trouvait sa tante, à cette impos- 
sibilité où l'on était de prendre au sérieux l'Impéra- 



DAMES DU PALAIS- — DAMES DU CONSULAT 137 

trice entre cette Dame d'honneur qui se moquait 
d'elle et cette Dame d'atours qu'elle trompait avec ses 
femmes de chambre. 

Les noms, la qualité, la gloire, les actions, les 
fonctions des maris n'ont point imposé ces deux-là 
qui sont les premières, mais seulement le caprice ou 
la volonté de Joséphine ; pour les autres, il en sera 
de même, et pour certaines, les raisons de les choisir 
seront moindres encore. Certes, il eût été d'un cœur 
dur et médiocrement reconnaissant de congédier, à 
l'Empire, les quatre dames qui, dès le mois de fri- 
maire an XI (novembre 1802), avaient été désignées 
pour faire, auprès de M m " Bonaparte, les honneurs du 
Palais consulaire. À chacune, en ce temps, l'on avait 
écrit une belle lettre : « La connaissance personnelle 
que le Premier Consul a de votre caractère et de vos 
principes lui donne l'assurance que vous vous en 
acquitterez avec la politesse qui distingue -les dames 
françaises et la dignité qui convient au Gouverne- 
ment. » Il n'avait pas fallu moins pour décider cer- 
taines d'entre elles à accepter une place qui, sans 
doute, étant donnée la splendeur où Bonaparte avait 
porté le Consulat, ne pouvait manquer d'être hono- 
rable, mais qui, pourtant, n'avait ni le relief, ni les 
agréments, ni les honneurs d'une charge de Cour. On 
n'avait donc pu penser à offrir une telle mission à 
des dames ayant tenu le premier rang dans la société 
ancienne, et l'on s'était trouvé heureux de rencontrer, 
pour l'accepter, des femmes qui, la plupart, apparie- 



138 



JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 



naient à la classe de ces financiers, occupant à la 
cour des Bourbons des offices intermédiaires, entrant 
parleurs alliances dans la noblesse et, sinon formées 
à l'étiquette royale, au moins ayant les habitudes 
d'un monde distingué. 

Telle était M rae Le Gendre de Luçay, qui, de son 
nom, était Papillon d'Auleroche, la nièce de ce Papil- 
lon de la Ferté qui avait été intendant des Menus. 
Elle tenait à tous les fermiers généraux les plus 
réputés comme fortune, son mari, petit-fils du 
fameux Bouret, étant fils du fermier général 
Le Gendre de Villemorien et elle-même se trouvant 
très proche parente des Dufort. Les Le Gendre étaient 
d'origine noble et avaient dans leur famille un titre 
de comte palatin de 1677; plusieurs de leur nom 
avaient occupé des charges de gentilhomme ordinaire 
et avaient obtenu des grades dans l'armée et la marine ; 
mais le mariage avec M lle Bouret les avait décidé- 
ment jetés dans la finance. Leur fortune, des plus 
considérables, comprenait entre autres terres celle 
de Valençay, payée 620 000 livres en 1765. Ils y 
avaient joint la terre de Luçay et le comté de Veuil, 
ce qui faisait plus de quarante mille arpents, dont 
quinze mille en bois. M. de Luçay, qui avait été 
adjoint à son père dans ses deux places d'administra- 
teur des Postes et de fermier général, s'était surtout 
occupé de l'exploitation de ses bois et jouissait d'une 
telle influence dans son département qu'il en avait été 
élu administrateur. Quoique, durant la Révolution, 
il eût traversé des jours singulièrement mauvais, il 



DAMES DU PALAIS- — DAMES DU CONSULAT 1*9 

n'avait point émigré et avait conservé ses biens et 
son action. Le Premier Consul n'avait fait que se con- 
former aux vœux des populations en le nommant 
préfet du Cher et l'avait ensuite appelé près de lui 
comme préfet du Palais. C'était surtout pour ne point 
se séparer de son mari que M me de Luçay, malgré la 
fortune et la situation dont elle jouissait, s'était déter- 
minée à accepter une place près de M me Bonaparte 
qu'elle ne connaissait nullement et de qui elle n'avait 
rien sollicité. Née la même année que l'Empereur, 
fort agréable de visage et de tournure, M rae de Luçay 
avait le meilleur ton et savait son monde. Les quin- 
teux ne trouvaient à lui reprocher « qu'une préve- 
nance excessive » et un peu de manière. 

Hors du Palais, elle menait grand train et, dans 
son hôtel de Paris, rue d'Angoulème-Saint Honoré, 
comme dans la terre de Saint-Gratien qu'elle acheta 
après avoir vendu Valençay à M. de Talleyrand — 
terre alors de cinq cents arpents et comprenant tout 
l'étang de Montmorency — elle recevait la meilleure 
société. Aussi, quelque effort qu'elle fît, lorsqu'elle 
était de service, pour conformer ses heures à celles 
de l'Impératrice et être prête aux temps marqués, 
elle avait conservé, de sa vie indépendante et libre, 
trop d'accoutumance pour ne pas manquer parfois. 
L'Empereur, auquel elle marquait, en toute occasion, 
un dévouement que les revers n'ébranlèrent pas, ne 
lui en tenait point rigueur et il lui confiait, en toute 
occasion, les commissions les plus flatteuses. En 
1807, elle fît fonctions de dame d'honneur près de la 



140 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

princesse de Wurtemberg qui venait épouser Jérôme 
et, en 1810, elle fut désignée comme dame d'atours 
de la nouvelle Impératrice. 

Elle avait une fille, Lucie de Luçay, tout à fait jolie 
en sa petite taille, avec ses admirables yeux noirs, 
charbonnés et pleins de feu, et ses cils immenses, 
qui, recherchée à la fois par M. Lepelletier d'Aunay 
et par M. de Rochambeau, leur préféra Philippe de 
>égur, alors chef d'escadron et maréchal des logis 
de l'Empereur, depuis général et gouverneur des 
Pages. Elle l'épousa, le 25 septembre 1806, sous les 
auspices de l'Impératrice qui l'agrégea à sa maison 
comme dame surnuméraire. Elle mourut à vingt-sept 
ans par suite d'une imprudence, et ce fut un deuil 
véritable à la Cour où elle tenait par tant de liens et 
dans la Société où elle n'avait inspiré que des sym- 
pathies. 

Après M me de Luçay, celle des dames du Consulat 
qui avait le plus d'assiette dans le monde était 
M mo de Talhouët. Joséphine l'avait rencontrée à 
Plombières et, s'étant liée avec elle, avait obtenu son 
acceptation. Son mari, ci-devant officier au régiment 
du Roi, était d'une maison d'ancienne chevalerie 
bretonne, connue dès le xm e siècle, maintenue en 
noblesse aux réformations de 1426 et de 1669, mais 
ruinée, entrée dans la robe au xvn e siècle et deman- 
dant alors des certificats d'indigence pour des places 
à Saint-Gyr. M me de Talhouët était née Baude de la 
Vieuville, d'une famille qu'il convient de ne pas con- 
fondre avec les La Vieuville, marquis et ducs de Ja 



DAMES DU PALAIS- — DAMES DU CONSULAT 141 

Vieuville, quoique ces Baude eussent, en 1746, ob- 
tenu, sous ce même nom, la réérection en marquisat 
de la terre de Ghàteauneuf qu'ils avaient achetée des 
Beringhem. Son frère qui, par la suite, entra comme 
chambellan dans la Maison, avait, en 1791, étant lieu- 
tenant aux Gardes, épousé M 1Ie du Cheylar, veuve du 
marquis de Lambertye, celle que d'Antraignes, dans 
sa correspondance, désigne sous le nom de Y Amie et 
qui joue un singulier rôle dans les conspirations. 

M me de Talhouët avait de belles terres dans la 
Sarthe où elle fit nommer son mari membre du 
Conseil général et président du Collège électoral : en 
l'an XII, il fut membre de la Légion et comte de 
l'Empire en 1809. Dès 1802, elle avait marié sa fille 
aînée au général Joseph Lagrange ; elle maria la 
seconde, en 1809, à M. Lecouteulx de Canteleu, et 
fit, en 1817, épouser à son fils, ancien officier d'or- 
donnance de l'Empereur, une des filles de M. Roy, 
le financier, l'ancien fermier des ducs de Bouillon, 
devenu, par ses spéculations sur les biens nationaux, 
un des hommes les plus riches de l'Europe. Tout 
cela indiquait un esprit peu ordinaire : d'ailleurs, à 
voir seulement « les yeux noirs et actifs » de M rae de 
Talhouët, l'on savait sur quoi compter ; mais si elle 
était intelligente, si elle se mettait bien et d'une façon 
même plus jeune que son âge, elle était dans le 
monde « d'une de ces hauteurs d'argent » qui, en ce 
temps encore, faisaient peu d'impression et ne don- 
naient point un rang. 

Ensuite, il eût fallu placer M me de Lauriston, dont 



442 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

le mari avait fait partie de la Maison militaire dès 
qu'elle avait été formée. Il avait été de la même pro- 
motion que Napoléon et, retiré chef de brigade en 
l'an IV, il était rentré aide de camp du Consul en 
l'an VIII. C'était le petit-neveu de Law, le fils d'un 
Law, comte de Tancarville, qui, du service de la Com- 
pagnie des Indes, était venu au service du Roi et était 
mort maréchal de camp. M raa de Lauriston, née 
Leduc, était la fille d'un maréchal de camp de l'ar- 
tillerie et la sœur de cette comtesse de la Bouère qui 
a joué son rôle dans les guerres de la Vendée. 
Chacun s'accordait à la trouver charmante, non 
seulement de figure, mais d'âme ; chacun rendait 
hommage à sa conduite exemplaire et Napoléon 
avait pour elle une considération et une estime dont 
il s'est plu sans cesse à lui donner des marques, 
quelques griefs qu'il put avoir contre « son bel aide 
de camp ». On en a des preuves sensibles par la lettre 
qu'il lui écrivit de Finckenstein le 5 avril 1807, par 
la pension de 48 000 francs qu'il lui octroya en 
décembre 1813, pour tout le temps que son mari 
serait prisonnier de guerre. Comme l'a dit d'elle un 
témoin dont l'indulgence n'est pointl'ordinaire défaut: 
« elle a bien sur sa figure le calme de sa conscience 
et la beauté sied à merveille en elle à la vertu. » 

La dernière, par l'âge, par la qualité de son mari, 
les services qu'il avait rendus et ceux qu'il pourrait 
rendre, était sans doute M me Rémusat, M lle Claire 
Gravier de Vergennes. Pour que Joséphine pensât à 
ce ménage, il fallut ce concours d'étranges circons- 



DAMES DU PALAIS. — DAMES DU CONSULAT 143 

tances qui, durant la Révolution, mit en présence, 
dans la maison Ghanorier, à Croissy, la vicomtesse 
de Beauharnais et M lles de Vergennes. Quand José- 
phine parla du mari pour en faire un préfet du 
Palais, Je Premier Consul opposa la plus vive résis- 
tance. « Quels services a-t-il rendus? demanda-t-il. 
Qu'a-t-il fait pour être auprès du chef de l'Etat? » 
D'une famille bourgeoise qui se relevait en noblesse 
par quelque charge d'échevin de Marseille et par 
quelques alliances, il avait, sept à huit ans, exercé, à 
la Chambre des Comptes, aides et linances de Pro- 
vence, une charge d'avocat général qu'il avait eue par 
son premier mariage avec M" e de Saqui-Sanes dont le 
père en était revêtu. Son frère, négociant de Marseille, 
émigré à Smyrne durant la Révolution presque en- 
tière, avait été, en 1797, un des obscurs députés roya- 
listes dont le Dix-huit Fructidor avait invalidé les pou- 
voirs. Pour M Ue de Vergennes, qu'il avait épousée en 
1796, si elle portait un nom célèbre dans la diplo- 
matie européenne, elle ne descendait point directe- 
ment du ministre des Affaires étrangères de Louis XVI, 
elle était la petite-fille d'un frère que le ministre avait 
fait ambassadeur en Suisse. Ces Gravier, fils d'un 
maître à la Chambre des comptes de Dijon et petits-fils 
d'un trésorier de France au bureau des finances de la 
même ville, devaient leur fortune à leur double 
alliance avec ces Chavignard qui, usurpant le nom 
de Chauvigny et présentés comme tels à la Cour, eu- 
rent des aventures qu'a racontées Saint-Simon et fini- 
rent par percer sous leur troisième nom de Chavigny. 



144 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Les Rémusat n'étaient guère préparés à occuper une 
place de cour; mais ils étaient fort pauvres ; Monsieur 
quémandait un emploi; Madame, dont le père avait 
été décapité, n'avait pas un sol ; Joséphine, qui étail 
tenace, les imposa et fit de la femme sa favorite. Le 
ménage n'eut point à se plaindre. 25 000 francs de 
traitement à Monsieur comme préfel du Palais, 
12 000 francs à Madame pour accompagner M me Bona- 
parte, c'est le fixe : dès la première année (an XI), 
6 000 francs de gratification comme chargé du Théâtre- 
Français, 50 000 francs de gratification extraordi- 
naire, le 17 prairial (6 juin) ; 30 000 francs lors du 
voyage de Belgique et, à Bruxelles, un cadeau de 
5 000 francs de dentelles, — total: 122 000 francs; 
en l'an XII, le traitement de Monsieur porté à 
30 000 francs, une gratification de 42 000 francs sur 
le chapitre Théâtres ; une gratification extraordinaire 
de 10 000 francs le 28 brumaire, une autre de 
200 000 francs le 28 messidor (c'est du 12 au 26 bru- 
maire que M rae Rémusat a fait, à Pont-de-Briques, ce 
séjour qui a donné lieu à tant de commentaires) ; — 
donc en l'an XII tout près de 300 000 francs. Même 
fortune en l'an XIII, l'an XIV et 1806 ; à partir de 
novembre 1807, un traitement supplémentaire de 
5 000 francs par mois, 60 000 francs par an. « Nulle 
générosité ! » a dit de Napoléon M me de Rémusat : que 
Jui fallait-il ! 

Pour de l'esprit, certes, elle en avait, et elle était 
fort instruite, mais aussi pédante : il n'y a qu'à 
ouvrir son Essai sur l'éducation des femmes . Elle avait 



DAMES DU PALAIS- — DAMES DU CONSULAT 145 

trop fréquenté les débris de la société de la Chevrette, 
les avant-dernières amantes de Jean-Jacques et les 
dernières amantes de Saint-Lambert, pour n'être pas 
entichée de gens de lettres et n'avoir point le goût 
d'écrire ; mais, d'abord, elle s'attacha au sérieux et, 
par Joséphine, qu'elle mena, se fit une fortune. Puis, 
de la femme, elle voulut passer au mari, réussit 
moins ; dirigea alors le Théâtre-Français, reçut des 
pièces, morigéna la troupe tragique et la troupe 
comique et, après 1807, s'exerça sur tout ce qui chan- 
tait, dansait et musiquait. Elle donna dans le grave 
et eut pour cela Guizot, Villemain presque enfant, 
Leclerc qui lui dédiait son Éloge de Montaigne, 
même Chateaubriand qui, chapitre oublié dans les 
Mémoires cT outre-tombe, ne dédaigna point de la prier 
de parler de ses dettes à l'Empereur — qui les paya. 
De 1807 à 1809, elte exerça une véritable influence ; 
mais cette influence qu'elle devait en partie à Talley- 
rand — car c'était lui qui l'avait recommandée à l'Em- 
pereur pour tenir un de ces salons où se réunissaient 
gens du monde et gens de lettres et où l'on pût les 
écouter, — elle la perdit par Talleyrand. Si liée avec 
lui qu'elle ne pouvait rien lui refuser, elle ménagea, 
lors de la campagne d'Espagne, son rapprochement de 
Fouché, fut de la conspiration, ou, du moins, la con- 
nut. Napoléon, au retour, après la grande scène avec 
le prince de Bénévent, sans couper entièrement les 
vivres aux Rémusat, les réduisit d'abord à 36 000 francs 
de supplément de traitement, puis (1810) à 24 000, et, 
«'il aarda le mari comme premier chambellan, il ne 

iû 



146 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

mit point la femme de la Maison de la nouvelle Impé- 
ratrice et la laissa chez Joséphine. Dès lors, elle se 
déchaîna et, étant toute à Talleyrand, fut mêlée de si 
près à ses intrigues que, dans la crise finale, il lui 
distribua un rôle des plus importants, qu'elle joua au 
mieux et dont elle se crut fort mal payée par la pré- 
fecture de la Haute-Garonne. C'est cette femme qui 
écrivait du pamphlet de Chateaubriand, De Buona- 
parte et des Boiwbons : « Je mettrais mon nom à cha- 
cune des pages de ce livre pour attester qu'il est un 
tableau fidèle de tout ce dont j'étais témoin. » 

A la voir, en vérité, rien de cette noirceur d'âme 
et de cette profondeur de génie : une femme petite, 
un peu ronde, avec des yeux très vifs, grands et bril- 
lants, un nez remuant et flaireur, peu de traits, mais 
infiniment d'agrément et même de gaieté dans la 
physionomie. N'est-elle point ainsi d'elle-même, et 
l'image que d'ailleurs elle a donnée d'elle depuis la 
publication de ses mémoires, n'est-ce point un reflet 
de celle de son grand ami, de son directeur, de 
l'homme qui, à partir d'une certaine époque, a exercé 
sur elle une influence entière? Ses lettres sont d'une 
aimable femme, un peu tracassière et pédante ; ses 
mémoires, Talleyrand y a applaudi, s'il ne les a point 
dictés. 

Il est, comme on le voir, aes différences entre ces 
quatre dames, mais aucune n'est du premier rang, 
aucune, avant la Révolution, n'eût eu chance d'arriver 
aux charges de la Maison de la Reine ; mais, ayant 
continué leur service à la proclamation de l'Empire, 



LES DAMES DU PALAIS 1*1 

elles se trouvent, par leur ancienneté, les premières 
de la liste et donnent, en quelque façon, l'air de la 
compagnie. 

Dans ce qui vient ensuite, l'on trouve d'abord une 
femme qui, comme M me de la Rochefoucauld et 
M me Lavallette, se trouve parente de Joséphine, mais 
cette fois directement, par les Tascher : ce pourquoi 
elle n'est traitée ni de cousine, ni de nièce : c'est 
M me Savary, qui est née Faudoas-Barbazan, et dont la 
mère, née Buttet, créole de Saint-Domingue, avait 
été d'abord la vicomtesse des Gars. La parenté vient 
des Buttet, singulièrement riches jadis. M lle de Fau- 
doas, élevée avec Hortense chez M me Gampan, n'a 
point voulu, comme avait fait sa mère, se sacrifier à 
un grand nom, et elle a choisi pour son mari ce 
Savary, ancien aide de camp de Desaix, devenu, après 
Marengo, l'aide de camp du Premier Consul. Savary, 
quoiqu'il eût fait tous ses grades depuis 1790, était de 
ces familles nobles, vouées au militaire, qui ont fait 
la monarchie et construit la France, et son père, retiré 
capitaine de cavalerie, chevalier de Saint-Louis, major 
de place à Sedan, valait les des Gars et les Faudoas. 
Jolie à miracle, musicienne qu'on citait, élégante 
autant par ses ajustements que par la façon dont elle 
les portait, M me Savary eut cet honneur de partager 
la disgrâce que certains chroniqueurs ont infligée à 
son mari, parce qu'il fut et resta le serviteur fidèle, 
dévoué et incorruptible de son bienfaiteur. Elle ren- 
dit beaucoup de services à plusieurs qui se récla- 
maient alors de sa parenté et qui, lorsqu'elle fut mal* 



148 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

heureuse à son tour, lui fermèrent leur porte, niais 
elle n'en tint pas la tête moins haute et n'en demeura 
pas moins une grande dame d'esprit, de cœur et d'al- 
lure. 

M me Savary, à la fois parente de l'Impératrice et 
femme d'un des serviteurs les plus dévoués du nou- 
veau régime, est ici bien en sa place ; et de même 
est-il de M mc Ney et de M me Lannes. Toutes deux sont 
femmes de grands officiers de l'Empire, toutes deux 
sont merveilleusement jolies et, sinon de naissance, 
au moins d'éducation, égales à leurs fonctions. 
M me Ney, née Auguié, d'une famille qui était toute de 
la domesticité de la Reine — car sa mère et ses deux 
tantes, les demoiselles Genêt, étaient femmes de 
chambre de Marie-Antoinette — a été élevée avec 
Hortense chez M me Campan, et doit son mariage à 
M'" e Bonaparte. M me Lannes est d'origine pareille, 
puisque, avant la Révolution, son père M. Guéhé- 
neuc, d'une ancienne famille noble de Bretagne, avait 
été valet de chambre du Roi. M me Ney est une jolie 
femme brune, un peu maigre, mais avec des yeux 
noirs superbes, une physionomie douce et spirituelle, 
des extrémités charmantes ; M me Lannes, plus belle 
encore, a un visage virginal, des traits d'une régula- 
rité parfaite, un teint d'une blancheur idéale: toutes 
deux sont faites à souhait pour parer une cour. 
M me Ney, très fière de son rang, décidée à le soutenir 
par une immense dépense, mène un des plus grands 
trains de l'Empire et a facilement raison du million 
de revenu que Ney tire de ses charges et de ses dota- 



LES DAMES DU PALAIS **» 

tions. Son hôtel de la rue de Lille lui a coûté onze 
cent raille francs d'achat et d'ameublement, et c'est 
partout le même luxe. Voyage-t-elle, va-t-elle aux 
eaux, il lui faut sa maison entière, ses meubles, son 
lit, son argenterie faite exprès et le train d'une prin- 
cesse, qu'elle est. Pourtant, malgré ses talents de 
cantatrice, car sa façon passe l'amateur, et « elle 
déchiffre à première vue les passages les plus ardus », 
malgré ses succès comme actrice de société, assez 
timide, surtout devant l'Empereur, pour qu'on le 
remarque et qu'on en induise qu'elle manque d'usage. 
Elle aime le monde pour lui et pour elle, mais est 
restée à ce point familiale que, lorsqu'elle reçoit, le 
fond de sa société est composé de sa famille et, par 
là, comme sa parenté ne s'est point comme elle élevée 
aux dignités, a surtout visé et obtenu des recettes 
générales, le ton y est resté bourgeois. Cela frappe 
même les étrangers et n'est point pour lui faire 
médiocre honneur. M me Lannes tient un moindre 
élat, ou plutôt, à Paris, en son hôtel de la rue de 
Varennes, elle n'en tient point, toutes les splendeurs 
étant réservées pour sa terre de Maisons. A Paris, 
elle vit en personne privée, pour son mari, ses 
enfants, ses parents, quelques vieux amis. Ce n'est 
point qu'elle ne sache au mieux le monde et la Cour; 
elle a fait son apprentissage en Portugal où elle a 
singulièrement réussi, mais cela l'ennuie et elle se 
plaît mieux chez elle. 

Après ces trois, dont la nomination est toute juste 
et naturelle et qui prennent dans la Maison lee places 



450 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

qui leur appartiennent, on pourrait s'étonner de ren- 
contrer la femme d'un fonctionnaire, fort honnête 
sans doute et fort versé en son métier qui est l'Enre- 
gistrement, mais l'Enregistrement mène-t-il à des 
places de Cour ? M me Duchatel, née Papin, eut sans 
doute, pour y être imposée, des titres différents, car 
quoiqu'elle fût fort élégante de toilette et fort jolie 
femme, ni sa naissance, ni les services de son mari 
ne l'eussent désignée, et certes l'Impératrice ne l'eût 
point élue. 

C'est là tout ce qu'on rencontre pourtant du régime 
nouveau, tout ce que Joséphine a prélevé sur les 
trente grands-officiers de l'Empire ; tout le reste 
s'attache ou se rattache à l'ancien régime, quelquefois 
dans les premiers rangs, mais point pourtant dans 
cette fleur qu'on nommait la noblesse de Cour. 

Certes, les Colbert y touchent par leurs services et 
leurs alliances et M me Auguste de Colbert a bien des 
titres à faire partie de la Maison souveraine : par son 
père, le général de Canclaux, sénateur, commandant 
en chef, à deux reprises, des armées républicaines en 
Vendée, ambassadeur du Directoire à Madrid et à 
Naples, par son mari, soldat intrépide, l'un des cava- 
liers illustres de l'armée, elle a ses grandes entrées 
dans le monde nouveau, où elle porte la splendeur 
d'un nom rendu dix fois glorieux par la suite d'hommes 
illustres qui l'ont fait noble. Seule presque, elle repré- 
sente ensemble le passé et le présent et, dans son 
écusson, ce sera une joie aux yeux de voir la guivre 
d'azur rehaussée encore du franc quartier des comtes 



LES DAMES LL PALAIS 131 

militaires. De plus, elle est « une des personnes les 
plus excellentes du château ». Douce, simple, très 
aimable, elle n'a nulle morgue, nulle vanité, elle adore 
son mari et, en même temps qu'une parfaite égalité 
d'humeur, elle porte en tout une dignité de conduite 
qui lui assure l'estime et la sympathie des plus diffi- 
ciles. 

Près d'elle, on peut nommer M me Octave de Ségur : 
née d'Aguesseau et la dernière de son nom, elle tient 
au nouveau régime par son père, rallié dès la première 
heure, président du tribunal de la Seine, puis ministre 
à Copenhague et sénateur, et par son beau-père, 
l'ancien ambassadeur de Louis XVI en Russie et à 
Berlin, conseiller d'Etat au Consulat et, à l'Empire, 
grand-maître des cérémonies. Son mari, qui avait 
débuté dans les lettres d'une manière aimable, avait 
été, en 1801, nommé sous-préfet de Soissons. En 
1805, il disparut, poussé, disent certains, par des cha- 
grins domestiques, cédant plutôt, semble-t-il, à une 
mélancolie maladive. Il s'engagea, sous un nom sup- 
posé, dans un régiment où, quelques années plus lard, 
son frère Philippe le reconnut par hasard. Il se laissa 
faire sous-lieutenant, capitaine, chef d'escadron, fut 
fait prisonnier en 1812, resta en Russie jusqu'à la 
paix et, revenu en France, tourmenté des mêmes 
inquiétudes, se noya en 1818. 

M me Octave de Ségur était donc une sorte de veuve ; 
elle jouissait de sa liberté, mais n'en avait pas moins 
bonne réputation, quoiqu'elle fût peu aimée des 
autres femmes. Fort jolie avec ses yeux de velours, 






152 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

s'entendant au mieux à grouper autour d'elle les 
hommes les plus aimables, elle exerçait sur sa société 
intime une influence directe qui explique les hosti- 
lités qu'elle souleva. On lui prêtait une aversion abso- 
lue pour la contrainte et quelquefois des impolitesses: 
surtout, elle avait un beau nom, une très jolie voix 
dont elle usait à ravir, beaucoup d'agrément dans le 
visage et une cour. C'est plus qu'il ne faut. 

Si bonne que fût la naissance de M me Octave deSégur, 
on pouvait s'étonner de la sous-prélecture du mari ; 
mais les liens qu'elle avait avec l'Empire lui donnaient 
encore une raison d'être à la Cour : pour M me de Ser- 
rant, il ne s'en trouvait aucune. Née, comme elle était, 
KL-nud de Vaudreuil, cousine du fameux comte de 
Yuielreuil, l'ami des Princes, elle avait été mariée 
d'abord à M. de Valady, capitaine aux Gardes, qui, 
en 1702. fut élu à la Convention et qui, l'année sui- 
vante, fut guillotiné comme Girondin ; puis, en émi- 
gration, sans doute en 1795, elle épousa M. Antoine 
Walsh de Serrant, jadis colonel en France d'un régi- 
ment irlandais de son nom et maréchal de camp. 
M. Walsh, laid, maussade, singulièrement intéressé, 
avait vingt-six ans de plus qu'elle et était veuf d'une 
Choiseul-lJeaupré. A peine le calme un peu revenu en 
France, il y renvoya sa femme qui, se trouvant fort 
dénuée, fut recueillie par M me Lefebvre, dont le mari, 
au temps qu'il était sergeot aux Gardes, avait eu 
Valady pour capitaine. M mc de Serrant, grâce à celte 
protection, commença à arranger ses affaires et celles 
de son mari, dont elle obtint la radiation. L'Empire 



LES DAMES DU PALAIS 153 

arriva : un matin, ce mari l'amena chez Joséphine et 
quel fut son étonnement lorsqu'elle s'entendit remer- 
cier de bonne foi par l'Impératrice d'avoir demandé 
à entrer dans sa Maison : elle était loin d'y penser ; 
mais, dans sa timidité naturelle, elle garda le silence; 
elle voulut écrire, on l'en empêcha, et elle se trouva 
dame du Palais. Elle y fit d'ailleurs bonne figure, 
s'attacha sincèrement à l'Empereur qui, malgré qu'il 
eût plaisir à sa société, ne lui donna point le siège 
de sénateur que souhaitait si ardemment M. de Ser- 
rant, pas même la Légion, tout au plus la présidence 
du collège électoral du Finistère. Mais, d'abord, elle 
n'eut point à vivre avec son mari, puis elle trouva à 
la Cour des distractions qui la consolèrent d'abord et 
ne manquèrent point de l'embarrasser plus tard. Elle 
eut d'autres embarras : dans un besoin pressant d'ar- 
gent, elle s'adressa à l'Empereur, et les 100 000 francs 
qui figurent à son nom dans l'état des dettes rembour- 
sables n'ont jamais été réclamés. 

Sur la recommandation de H. Lecouteulx et sans 
prendre d'autres renseignements, Joséphine fit nom- 
mer une M me de Barberot de Vellexon de Vaudev, 
qui était fille de l'illustre général d'Arçon, mort 
sénateur. M. de Vaudey, ancien capitaine de cavale- 
rie, s'était rallié au début du Consulat et avait pris 
parti dans les Hussards Bonaparte. Gela paraissait 
convenable : mais on avait compté sans la dame, 
fort jolie, intelligente, audacieuse, et aussi dépourvue 
de scrupules que d'esprit de conduite. On fut obligé 
de la congédier violemment le 7 brumaire an X LU 



154 JOSÉPHINE IMPERATRICE ET REINE 

(29 octobre 1804), après des aventures dont il est inu- 
tile de répéter ici le récit. 

La seule vraie grande dame de cette première four- 
née, la plus illustre par la naissance etparles alliances, 
la plus inattendue aussi en cette cour, est une Belge, 
Allemande d'origine : la comtesse d'Arberg de Vallen- 
gin, née comtesse de Stolberg-Gedern. Les Stolberg, 
qui sont dynastes du Harz, comtes féodaux, titrés 
princes, qui font leurs preuves depuis le début du 
xn e siècle, ont eu alliance avec toutes les maisons 
régnantes d'Allemagne. Des deux sœurs de la com- 
tesse d'Arberg, l'une a épousé le prétendant Charles- 
Edouard et est connue sous le nom de comtesse d'Al- 
bany, l'autre a épousé le duc de Berwick Elle-même, 
par son mariage, est apparentée à ce qui est le plus 
grand aux Pays-Bas ; elle a reçu de Vienne la Croix 
étoilée et, de 1784 à 1792, elle a été dame du Palais 
de la Gouvernante, l'archiduchesse Marie-Chrisline. 
Ruinée par l'invasion française, restée avec un mari 
impotent et quatre enfants, ellea connu à Bruxelles, 
lors du voyage du Consulat, IU me Bonaparte qui, 
depuis les campagnes d'Italie, est en relations suivies 
et en correspondance avec la comtesse d'Albany. Pour 
obtenir M me d'Arberg à sa cour, la nouvelle Impéra- 
trice lui fait des conditions toutes spéciales. Seule 
des dames du Palais, elle a logement et bouche au 
château et dans toutes les résidences. Elle garde près 
d'elle sa fille aînée, âgée de vingt-cinq ans, qui reçoit 
le titre de dame surnuméraire avec 6 000 francs d'ap' 
pointements. Son fils est nommé chambellan de l'Em- 



LES DAMES DU PALAIS 155 

pereur et, après avoir été employé aux missions les 
plus confidentielles, il est préposé à l'administration 
du département des Bouches-du-Weser. Lorsque sa 
fille aînée a été mariée par l'Empereur au général 
sénateur comte Klein, la seconde lui succède aux 
Tuileries et est encore mariée, par les mêmes soins 
et avec une pareille dot, au général Mouton, comte de 
Lobau. Et c'est bien fait : car M me d'Arberg, qui a été 
belle admirablement, qui est grande, bien faite, d'une 
noble tournure, « qui a de la distinction jusque dans 
les plis de son manteau de Cour », est en même temps 
une des femmes les meilleures qu'on puisse rencon- 
trer et est adorée de toute la Maison. Elle y tient en 
réalité une place bien plus importante que M me de la 
Rochefoucaud et M me Lavallette réunies. Seule, elle 
est au courant de la noblesse ancienne des Pays-Bas 
et de l'Allemagne ; seule, elle sait les cours et les 
usages qu'on y suit ; seule, elle peut donner une ins- 
truction et glisser un avis. Par sa continuelle pré- 
sence, car, presque toujours, même en voyage, elle 
suit l'Impératrice, elle se trouve le guide indispen- 
sable, au moins en ce qui touche l'étiquette et les 
formes à suivre. Sans doute, l'Empereur souhaiterait 
que son influence s'étendît au delà et que M me d'Ar- 
berg s'érigeât en Mentor, mais elle a trop de tact et 
d'esprit pour ne pas sentir que, sur certains sujets, 
elle userait sans nul profit son influence et qu'il est 
des défauts de Joséphine qui, tenant à sa nature 
même, ne peuvent être redressés. Sans afficher de 
prétentions, sans se mettre en vue, inconnue des his- 



*56 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

toriens, dédaignée des chroniqueurs, M ma d'Arberg est 
pourtant la seule des dames du Palais qui, pour le ton 
•à établir, pour les façons à faire prévaloir, pour les avis 
utiles à donner et pour l'espèce de discipline à main- 
tenir chez l'Impératrice, ait joué un rôle, exercé une 
action et donné une direction. Est-elle présente, tout 
va régulièrement ; s'absente-l-elle, tout se détraque 
C'est elle qui souffle Joséphine, et pour tout ce qui 
est de ce service, Joséphine l'écoute fort bien. On le 
sait au Palais ; et les insurgées ou les irrégulières 
craignent son regard, sa politesse et ce qui la peut 
suivre. 

Elle est en sa place ; et c'est pourquoi elle y fait 
si bien : dès qu'on a renoncé à faire à l'Impératrice 
un entourage uniquement impérial, dès qu'on prétend 
se conformer à ce qui est d'usage dans les autres 
cours d'Europe, c'est à des femmes sachant les cours 
qu'il faut s'adresser, et M me d'Arberg est en réalité, 
suivant cette nouvelle forme, non seulement le meil- 
leur choix qu'on puisse faire, mais le seul qui s'ex- 
plique et se justifie. 



Napoléon estima sans doute qu'il avait eu tort de 
laisser les nominations à la disposition de Joséphine, 
car les quatre promotions qu'il fit ensuite, de l'an XIII 
à 1806, furent presque entièrement de son style; 
mais, de son côté, réussit-il mieux et parvint-il plu- 
tôt que sa femme à opérer dans sa cour une fusion 
analogue à celle qu'il rêvait dans le pays? Sans doute, 
il éleva le niveau, il eut des noms plus illustres, mais 



LES DAMES DU PALAIS *S7 

il en eut aussi qui n'étaient que de bourgeoisie ,n de 
petite noblesse, et c'est que lui aussi prit des femmes 
de sa connaissance personnelle, des femmes qui, à 
coup sûr, étaient d'éducation excellente et de manières 
distinguées, mais qui n'avaient été ni élevées, ni pré- 
parées pour la Cour, qui n'étaient point de naissance 
à y figurer et dont les maris n'avaient point un tel 
rang dans la hiérarchie impériale qu'ils les impo- 
sassent. Il les prit par souvenir, par reconnaissance, 
par sentiment de cœur, comme Joséphine avait pris 
les siennes par vanité, mais le résultat fut presque 
identique. 

Il faut mettre à part la promotion du 5 thermidor 
an XIII (24 juillet 1805), réservée aux dames du Pié- 
mont et de la Ligurie. M me Perron de Saint-Martin, 
née Argentero de Berbeggio, femme de l'ancien grand- 
maître de la garde-robe du roi de Sardaigne ; M me de 
Solaro de Villanova, née Goconito de Montiglione; 
M me de Brignole-Sale, née Pieri ; M me Gentile ; M me de 
Lascaris-Vintimiglia-Castellar, née Caron de Saint- 
Thomas ; enfin M mes de Rempli et de Fatigliano- 
Novello, qui n'acceptèrent point. Ces Italiennes ne 
venaient passer à Paris que les deux mois de leur 
service et s'y montraient silencieuses et dépaysées : 
jne seule faisait exception et, seule des dames du 
Palais, a joué à la Cour un rôle politique : c'est 
M me de Brignole. 

Par son mariage, Anne Pieri était entrée dans une 
famille qui a tenu le plus grand état à Gènes et qui 
y -a nombre de fois été revêtue du dogat. Les Bri- 



158 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

gnole étaient alliés à ce qui est le plus grand en Italie : 
même une Brignole, mariée d'abord au prince de 
Monaco, a, en 1798, épousé le prince de Condé, dont 
elle avait longtemps été la maîtresse. Avant de se fixer 
à Paris, M me de Brignole dirigeait les affaires de son 
pays, faisait et défaisait les gouvernements, prenait 
part à toutes les intrigues et mettait de ses protégés 
dans toutes les places. On l'appelait la Reine Annette. 
Elle ne se contentait point de la Ligurie, qui eût été 
trop petite pour son génie et, aussi bien vue au Vati- 
can qu'aux Tuileries, dès 1801, lors de la négociation 
du Concordat, elle s'était entremise pour l'échange 
des lettres de Monsignor Spina avec Rome. Elle avait 
quarante ans lorsqu'elle fit son entrée au Château et, 
quoiqu'elle eût été galante, elle n'avait alors conservé 
qu'une ancienne liaison avec M. de Serra, qu'on appe- 
lait le Mirabeau de la Ligurie et qu'elle parvint à 
faire nommer à un poste diplomatique ; les bagatelles 
d'amour l'inquiétèrent peu ; elle ne vécut, ne respira 
que pour l'intrigue et la politique ; elle se glissa chez 
Talleyrand, dont elle devint bientôt l'amie à tout faire, 
l'espèce de confidente, la complice toute prête ; mais, 
en même temps, elle garda les dehors, ne se compro- 
mit point comme lui, se maintint dans la faveur de 
Napoléon. Elle n'était point si sotte que d'oublier 
l'avancement de sa famille : un de ses fils était près 
du Pape, monsignor, évêque, en passe d'avoir le cha- 
peau ; elle mit l'autre près de l'Empereur, le fit maître 
des requêtes au Conseil d'Etat, puis préfet du dépar- 
tement de Montenotte, ce qui la maintenait, elle, en 



LES DAMES DU PALAIS 159 

autorité sur les Génois ; mais ce fils, qu'elle maria à 
une Negroni, ne prêtait point au grand. Elle se dis- 
tingua mieux par les établissemente qu'elle procura à 
ses filles, faisant épouser à l'une le comte Charles 
Marescalchi, fils du Marescalchi qui tenait à Paris le 
portefeuille des Relations extérieures du royaume 
d'Italie ; faisant épouser à l'autre ce Dalberg, neveu 
du Prince primat, ancien ministre de Bade à Paris 
qui, lors de l'arrangement anticipé de la succession de 
son oncle, reçut de Napoléon, avec le titre de duc 
français, une dotation de 200 000 francs de rente. 
Talleyrand n'avait point nui à ces mariages et M me de 
Brignole s'en montra reconnaissante, car dans ce 
groupe de femmes qui entourait le prince de Béné- 
vent et qui, plus qu'on ne se l'est imaginé, a contri- 
bué à sa victoire définitive et au renversement de 
l'Empire, celle-ci a tenu une des premières places et 
joué un des rôles principaux. 

Sans cette figure, qui mériterait une longue et 
patiente étude, la promotion d'Italie serait si terne 
qu'il n'y aurait rien à en dire. Il n'en est point ainsi 
des promotions françaises, faites le 12 pluviôse 
an XIII (1 er février 1805), le 1 er vendémiaire an XIV 
(septembre 1805) et le 10 février 1806. 

La promotion du 12 pluviôse comprend cinq noms : 
M™ 9 Devaux, de Montalivel, de Turenne, de Bouille 
et de Marescot. Sur M rae Devaux, sur les motifs qui 
l'ont fait choisir, nul renseignement. Son beau-père, 
Moisson-Devaux, d'une famille bourgeoise de Gaen, a 
été, à la Révolution, député aux Cinq-Cents et est 



160 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

mort maire de Baveux. Elle-même est née Duper- 
rier-Dumourier et est parente du fameux général. 
« Elle n'avait aucune fortune, ni une position mar- 
quée dans le monde d'alors ni le précédent » ; mais, 
sans doute, a-t-elle formé des relations anciennes avec 
Joséphine, car son mari, qui a servi jusqu'au grade 
de chef d'escadrons, fut, par la suite, nommé inten- 
dant de la Maison de la reine Hortense, place qui 
n'eût point été donnée à un indifférent. Il y a là un 
mystère que n'a point révélé sa fille, mariée à un 
écuyer de l'Empereur, M. Michau de Montaran, 
laquelle pourtant ne s'est point fait faute d'écrire, 
comme de peindre et de musiquer. « Il y avait une 
raison personnelle », a dit quelqu'un, mais quelle ? 
Quelle encore pour une pension de 6 000 francs qui 
lui fut accordée en 1810 lorsqu'elle cessa d'être 
employée dans les Maisons impériales? 

Pour M me deMonlalivet, c'était cette belle M" e Lau- 
berie de Saint-Germain dont Napoléon, comme il l'a 
dit lui-même, avait, à Valence, « aimé les vertus et 
admiré la beauté ». Il avait môme désiré alors l'épou- 
ser, mais M lle de Saint-Germain, qui était « d'une 
grandeur extraordinaire » et qui n'eût pu, pour cette 
raison seule, s'apparier au lieutenant Bonaparte, avait 
d'ailleurs une inclination pour son cousin, M. Bachas- 
son de Montalivet, qu'elle épousa en 17^7. Le Premier 
Consul, qui avait aussi fort connu et apprécié M. de 
Montalivet, se souvint de lui dès qu'il prit le pouvoir, 
lui confia d'abord la préfecture de la Manche, puis 
celle de Seine-et-Oise, puis la direction générale des 
Ponts et chaussées, en attendant le ministère d. l'In- 



LES DAMES DU PALAIS 



"fi 



érifuir. M"' e de Monfalivel n'avait point sollicité la 
place de dame du Palais et elle ne l'accepta point 
sans poser ses conditions : « Votre Majesté, dit-elle à 
l'Empereur, connaît mes. convictions sur la mission 
de- la femme en ce monde : la faveur enviée par iow 
gu'Elle a îa bonté de me destiner deviendrait un mal 
heur pour moi si je devais renoncer à soigner mon 
mari quand il a la goutte et à nourrir mes enfants 
quand la Providence m'en accorde. Aussi, deman- 
derai-je respectueusement à Votre Majesté, qui ne me 
veut que du bien, si mon service auprès de l'Impéra- 
trice pourra se concilier avec des soins auxquels il 
me serait impossible de renoncer? S'il en était ainsi, 
Votre Majesté aurait deux fois des droits à ma recon- 
naissance. » L'Empereur, en écoutant, avait com- 
mencé par froncer le sourcil ; mais, s'inclinant bientôt 
d'un air gracieux devant son interlocutrice : « Ah ! 
vous me faites des conditions, madame Montalivet, je 
n'y suis pas accoutumé. N'importe. Je m'y soumets. 
Soyez donc dame du Palais : tout sera arrangé de 
manière que vous restiez épouse et mère comme vous 
l'entendez. » Il en fut ainsi : M me de Montalivet ne fit 
de service que quand elle le voulut, et l'Empereur, 
loin de lui garder rancune, saisit toutes les occasions 
de lui marquer son estime. 

C'étaient aussi d'anciennes connaissances de Napo- 
léon, les Marescot. Il avait eu à Brienne un Marescot 
pour condisciple; il en rencontra un autre à l'Ecole 
militaire, qui, comme lui, servit dans l'artillerie. Tout 
naturellement, lorsque, devant Toulon, il rencontra 
un troisième Marescot, i'rère de son camarade d ècoie 

il 



J62 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

ef officier du Génie déjà fort avancé, il se lia avec iu\, 
et bien que, de Toulon, Marescot fût allé à l'Armée du 
Nord, puis qu'il eût commandé dans les Pyrénées, 
puis qu'il eût. été chargé de la défense de Landau et 
de Kehl et du commandement supérieur de Mayence, 
que, par suite, il n'eût plus eu l'occasion de rencon- 
trer Napoléon, celui-ci l'avait si peu oublié que, tout 
de suite après le Dix-huit brumaire, il le fit inspec- 
teur général du Génie, « comme avaient été les maré- 
chaux de Vauban et d'Asfeld », puis grand-officier 
de l'Empire et grand-aigle de la Légion. M. de Mares- 
cot, qui était d'une bonne famille de l'Orléanais, 
prétendant à la même origine que les Marescotti de 
Bologne et descendant en fait de Jean Marescot, 
bourgeois d'Orléans, anobli en mai 1436, avait épousé 
M lle d'Arlis de Thiésac, d'une famille anciennement 
alliée aux Tascher. C'était une femme bonne, « essen- 
tielle même », fort estimée dans le monde et par ses 
amis, mais vivant retirée et ne sortant point d'un 
très petit cercle. Au reste, elle ne parut que deux 
ans à peine aux Tuileries. En 1808, Marescot, chargé 
d'une mission d'inspection en Espagne, se trouva de 
passage au corps Dupont lors de l'affaire de Baylen : 
par une aberration incroyable, il consentit, lui grand- 
officier de l'Empire, n'ayant aucun commandement 
actif, à assister le négociateur envoyé au général 
Castaîïos et à signer, comme témoin, a-t-il dit, la 
capitulation d'Andujar. Dès que l'Empereur l'apprit, 
il écrivit à M me de la Rochefoucauld : « Le général 
Marescot s'étant déshonoré en attachant son nom a 



LES DAMES DU PALAIS 163 

«ne infâme capitulation, ce qui m'a contraint à lui 
ôter toutes ses charges et emplois, dans cette situa- 
tion de choses, il est impossible que M me Marescot 
continue à être dame du Palais, quelque innocente 
que soit cette dame et quelque mérite qu'elle ait 
d'ailleurs. Je désire donc que vous lui fassiez deman- 
'W sa démission en portant dans cette démarche tous 
les adoucissements qu'il vous sera possible. » Cette 
lettre est en date du 6 septembre. Dix jours après, 
M rae de Marescot, qui s'était retirée à son château de 
Challay (Loir-et-Cher), envoyait sa démission qui, 
transmise à l'Empereur à Erfurt, revint avec cette 
simple annotation : Accepté. Erfurt, le 1 er oct. 1808. N. 
Les deux autres dames de cette promotion n'étaient, 
semble-t-il, recommandées que par leur nom et leur 
qualité, et n'étaient point personnellement connues 
de Napoléon. L'une, M rae de Turenne, née de Brignac, 
appartenait, par son mariage, à l'une des familles 
les plus anciennes et les mieux alliées qui fussent 
en France : les Turenne, marquis d'Aynac et de 
Montmurat, barons de Felzins, comtes de Gramat, 
faisaient preuve de descendre d'Hector, bâtard de 
Turenne, vivant en 1399, fils de Raymond, comte de 
Beaufort et vicomte de Turenne, et, dès lors, des 
vicomtes du Bas-Limousin, vicomtes de Turenne par 
la grâce de Dieu. M 1Ie de Brignac de Montarnaud, 
dernière de son nom, était d'une famille connue dès le 
xm e siècle comme ancienne en noblesse, et de plus 
elle était fort riche. Elle épousa, en 1799, M. deTurenne 
qui, durant la Révolution, engagé dans la compagnie 



164 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

franche des dragons de Toulouse, avait pris part 
aux campagnes des Pyrénées-Orientales et qui n'as- 
pirait à présent qu'à rentrer dans l'armée. Il prit parti 
en effet dans cette sorte de Garde d'honneur que 
l'Empereur prétendit former au début de la campagne 
de l'an XIV, et, plus heureux que la plupart des volon- 
taires, il obtint de rejoindre la Grande Armée le 15 
octobre 1805. En 1806, il fut nommé capitaine officier 
d'ordonnance de l'Empereur, qu'il ne quitta plus qu'à 
Waterloo, donnant en toute occasion les preuves 
d'un dévouement très rare et d'une exemplaire bra- 
voure. M rae de Turenne était fort agréable de phy- 
sionomie, mais avait, pour sa taille, le buste si long 
que les mauvaises langues prétendaient qu'elle n'avait 
point de jambes. C'était exagéré. 

Encore bien plus inattendue à la Cour impériale 
était M me de Bouille, née Walsh de Serrant, belle-fille 
du général mis en accusation après l'affaire de Va- 
rennes, femme de ce Louis de Bouille, l'un des émi- 
grés les plus militants, aide de camp du roi de Suède 
en 1791, plus tard colonel propriétaire du régiment 
des Uhlans-Britanniques. Rentré en France en 1802, 
M. de Bouille, comme bien d'autres, n'avait point 
tardé à s'ennuyer de n'être rien et de n'avoir part à 
rien. L'oncle de sa femme, M. de Serrant, désireux " 
que l'exemple qu'il avait donné trouvât des imita- 
teurs, l'engagea fort à rentrer au service et à demander 
pour sa femme une place de Cour. M. de Bouille fut 
d'autant plus tenté qu'il avait plus de chances de 
réussir : outre l'illustration de sa famille, qui fai- 



LES DAMES DU PALAIS 165 

sait ses preuves depuis 1155, son père, chevalier des 
Ordres du Roi et le seul officier général qui, en 1791, 
eût été capable de commander une armée, il pouvait 
invoquer sa mère, M lle Bègue, fille d'un major des 
troupes de la Martinique, d'une famille établie dans 
la colonie depuis 1716 et qui y avait eu des alliances 
avec toute la famille maternelle de Joséphine. Il se 
détermina à faire sa demande le 18 brumaire an Xllt 
(9 novembre 1804), eut tout de suite une audience 
de Joséphine qui, à sa bienveillance accoutumée, 
« ajouta même quelque chose de plus personnel en 
rappelant à M. de Bouille sa parenté avec sa mère ». 
Quatre mois après, M™ de Bouille fut nommée dame 
du Palais et M. de Bouille, engagé lui aussi dans les 
Gardes d'honneur formés lors de la campagne d'Au- 
triche, en reçut le commandement en second. Ce 
corps, comme on sait, ne prit point part à la guerre, 
mais, le 13 février 1806, M. de Bouille fut employé 
comme chef d'escadron à l'état-major de l'Armée de 
Naples. Presque tout de suite il fut, par Joseph, pro- 
posé pour la Légion d'honneur et, en 1810, il était 
général de brigade. Il se retira pour cause de santé 
en 1812 : ce pourquoi les Bourbons le firent lieute- 
nant général. 

On dit que M me de Bouille fut fort étonnée de sa 
nomination et que, quelques instants avant de l'avoir 
reçue, elle se défendait de manière probante d'avoir 
rien demandé. En effet, c'était son mari qui s'en 
était chargé. Plus tard elle s adoucit et accepta fort 
bien le secours d'une pension de 2 000 francs 



166 JOSÉPHINE 1MPÉKATK1CE ET REINE 

dut lui être payée jusqu'à la paix avec l'Angle- 
terre. 

Tout à la fin de l'an XIII (septembre 1805) — car 
ses appointements ne coururent que du 1 er vendé- 
miaire an XIV (23 septembre), — M me de Ganisy fut 
nommée dame du Palais. Quoique mariée depuis six 
ans, à peine si elle en avait vingt : née le 1 er février 
1775, fille de cette marquise de Canisy, néeLoménie, 
que Napoléon tout enfant avait pu voir passer en sa 
gloire devant les fenêtres de l'Ecole de Brienne, elle 
était restée orpheline après l'extermination des 
Brienne, et l'on sait quel rôle étrange joua près d'elle 
alors le Père Patrault et comme, dit-on, Napoléon fut 
forcé d'intervenir pour faire rendre M lle de Canisy à sa 
famille : elle n'en fut point plus heureuse, car, à 
peine nubile, à quatorze ans, elle fut épousée par son 
oncle, singulièrement plus vieux qu'elle et qui, après 
lui avoir fait deux enfanls, la négligea beaucoup. Il 
était, depuis le 1 er février 1805 (12 pluviôse an XIII), 
l'un des écuyers ordinaires de l'Empereur, et tout 
naturellement sa femme dut le suivre à la Cour. 
« Grande, bien faite, avec des yeux et des cheveux 
fort noirs, de jolies dents, un nez aquilin et régulier, 
le teint un peu brun et animé, elle avait dans sa beauté 
quelque chose d'imposant, même d'un peu altier. » 
C'était une Muse, dit une femme qui l'a connue. Elle 
fit à la Cour de grandes passions et s'attacha si fort 
M. de Caulaincourt, le grand-écuyer, que cette liaison, 
à la chute de l'Empire, s'acheva par un mariage 



LES DAMES DU PALAIS 161 

Enfin, la dernière promotion faite sous le règne de 
Joséphine, le 10 février 1806, comprit quatre nom? . 
Chevreuse, Maret, Mortemart et Montmorency. 

M me Maret, M" Lejéas, avait alors vingt-cinq ans 
Gomme son mari, elle sortait de la bourgeoisie dijon- 
naise, mais d'une bourgeoisie riche, lettrée et où l'édu- 
cation était excellente. Extrêmement belle et d'une 
beauté qui était jolie et rare, avec une taille remar- 
quable mais non démesurée, des traits d'une tinesse 
extrême, « parfaitement agréable en ses manières », 
elle savait en même temps tirer tout le parti qu'il fal- 
lait de sa beauté et, comme son mari était un des mieux 
dotés de l'Empire, elle en profitait pour se mettre 
à miracle. On a dit qu'elle dépensait 50 000 francs par 
an pour sa toilette : ce qui est sûr, c'est que sa note 
annuelle, chez Leroy seul, ne va guère au-dessous de 
10 000 francs. En même temps, excellente mère, par- 
faitement dévouée à son mari et honnête femme au 
point d'avoir résisté en face et très nettement aux 
déclarations de l'Empereur. Elle avait quantité d'amies 
fort dévouées qui louent grandement et justement en 
elle tout ce qui mérite d'être loué : sa beauté, sa grâce, 
son élégance, son caractère, la sûreté de ses relations 
et en même temps sa simplicité et son air de bonne 
compagnie lorsqu'on la surprenait dans des occupa- 
tions bourgeoises et terre à terre. Elles louent ses 
talents, la justesse de son esprit, la fierté de son cœur. 
Et c'est bien fait et l'on n'en saurait trop dire : aussi 
bien, c'est la note discordante qui fait le mieux valoir 
l'harmonie. 



168 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

On sait que Maret, probe, honnête, fidèle à son 
maître, patriote éprouvé, incapable de se prêter aux 
Intrigues ni même de les cacher, fut, surtout après 
qu'il eut reçu le portefeuille des Relations extérieures, 
.a cible de Talleyrand. En toute occasion, à propos 
de tout et de rien, Talleyrand le poursuivit d'épi- 
grammes où quelquefois on trouve de l'esprit, plus 
souvent une rancune mal déguisée et, parfois, de la 
simple grossièreté. Comme de juste, cette haine contre 
le mari, il létendit à la femme et le petit cercle d'ado- 
ratrices qui se pressait autour de lui renchérit et a 
trouvé ses échos Comme on ne pouvait accuser 
M me Maret d'être laide ni sotte, comme on ne pou- 
vait guère entacher sa conduite ni ditïamer son élé- 
gance, on l'accusa d'être ambitieuse, surtout d'être 
hautaine et d'avoir impatiemment supporté que les 
dames de compagnie du Consulat prissent le pas sur 
elle. L'on ajoute que « quand l'Empereur accorda 
le titre de comtesse à toutes les dames du Palais, 
M me Maret fut comme humiliée de cette parité; elle 
s'entêta à ne point porter ce titre et demeura simple- 
ment M me Maret jusqu'au moment où son mari obtint 
le titre de duc de Bassano ». Il y a là une erreur 
manifeste et volontaire : toutes les dames du Palais 
ne reçurent point ensemble le titre de comtesse; il 
ne se trouve à l'Almanach de 1809 que neuf dames 
du Palais" sur vingt-sept qui soient titrées : trois sont 
duchesses, cinq comtesses, une baronne, et la plupart, 
toutes peut-on dire, n'ont de titre qu'à cause de leur 
mar* Ce ne fut que le 3 mai 1809 que Muret reçut 



LES DAMES DU PALAIS 169 

le titre de comte qu'il échangea, le 15 août de la même 
année, contre celui de duc. Ce ne fut donc point la 
faute de M * 6 Maret, si elle ne prit point, dès le 
27 novembre 1808, comme le fit M me Rémusat, ur 
titre qu'elle n'avait encore nul droit de porter. 

On a dit encore que M me Maret ne fut nommée qu'à 
la demande de la princesse Caroline, comme si son 
mari n'avait point rendu assez de services et n'était 
point assez éminent en dignité pour la pousser, si elle 
le désirait, à une telle place. On a ajouté encore qu'elle 
fut fort aise d'être promue en aussi bonne compagnie ; 
en vérité, elle n'était point si sotte que de croire gagner 
de la noblesse en se frottant aux gens qui en ont. 

Sans doute, les compagnes que l'Empereur donna 
à M me Maret en avaient plus que qui que ce fût à la 
nouvelle cour, et c'était, il faut l'avouer, un étonne- 
ment de les y voir, comme une conquête marquée 
par Napoléon ; mais, à y regarder d'un peu près, tout 
avait son explication. 

M"" de Montmorency, la femme de Anne-Charles- 
François duc de Montmorency, premier baron chré- 
tien, premier baron de France, chef des nom et armes 
de sa maison, vingt-sixième descendant de Bou- 
chard I er , M me de Montmorency est née Goyon-Mati- 
gnon, de la branche de Gacé. A son retour d'émigra- 
tion, elle a trouvé vendue la majeure partie des grands 
biens qu'elle avait rcueillis dans la succession de son 
père et qui lui assuraient 200 000 livres de rentes. Eli- 
minée de la liste des émigrés, elle a obtenu, en l'an IX 
et l'an X, la levée du séquestre, mais n'a recouvré 



170 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

qu'environ 2 000 livres de rente ; en Fan XII, l'Em- 
pereur lui a rendu 400 hectares de bois dans le 
département de la Manche, mais ses créanciers s'en 
sont emparés et les ont fait vendre. Par un décret 
du 9 avril 1806, postérieur de deux mois à sa nomi- 
nation, elle est rétablie en environ 1600 hectares 
de forêts dans les départements de l'Orne et de la 
Manche ; c'est peu sans doute pour payer deux mil- 
lions et demi de dettes, mais grâce à des arran- 
gements, elle s'en tire pour 600 000 livres, non 
sans un terrible procès qu'elle soutient contre l'un 
de ses créanciers, M. de Girac, ancien évêque de 
Rennes. M. de Montmorency, de son côté, a été 
rétabli en des forêts dont le produit lui permet d'éta- 
blir, en 1809, un majorât de 80 000 livres de 
revenu et il reçoit, cette même année, de l'Empereur, 
une donation de 80 000 livres de rente sur le Grand 
Livre. Grâce à une nouvelle faveur de l'Empereur, 
la mère de M me de Montmorency, M m9 de Goyon- 
Matignon, née Breteuil, recouvre presque entière la 
fortune de sa mère, M lle Parât de Montgeron. Enfin, le 
baron de Breteuil, son grand-père, a, depuis l'an XIII 
où il est revenu d'émigration, reçu de l'Empereur, 
d'abord une gratification de 6 000 francs, puis un 
brevet de pension de 13 000 francs. L'Empereur lui 
a racheté la nue propriété fort contestable de l'hôtel 
Breteuil à Paris ; il lui a racheté la pleine propriété 
du pavillon Breteuil à Saint-Gloud qu'il vient de lui 
rendre en même temps que des biens et des terres 
considérables. Gela vaut Quelques égards : de plus, 



LES DAMES DU PALAIS 171 

l'Empereur souffre que M me de Montmorency se cons- 
titue près de lui l'avocate, presque toujours heureuse, 
de ses parents émigrés et plus ou moins proscrits. Il 
l'écoute, il la fait parler ; il tire d'elle des renseigne- 
ments qui lui épargnent des injustices et des fautes, 
et chacun s'en trouve bien. 

Aussi bien, M raa de Montmorency, qui avait trente- 
deux ans à peine, qui, sans être très jolie, avait une 
tournure admirable et unique, de laquelle on disait 
que, « en la voyant marcher, danser, courir, on ne 
l'eût point voulue autrement, ni plus belle ni plus 
jolie, » raffolait de monde et d'élégance. Jadis son luxe 
faisait le bruit de Paris : elle avait été élevée à tel des- 
sein et certains gardaient souvenir de son mariage 
comme du spectacle le plus élégant qu'on eût jamais 
vu: tous les hommes en habit violet brodé d'argent, 
toutes les dames en robe de même couleur et garni- 
ture; mais, le luxe péri, elle n'avait pas moins aimé le 
monde. Pour y aller, sous le Consulat, elle étaii 
réduite à laver et à repasser son unique robe de 
mousseline et, bravement, lorsqu'elle dépassait minuit 
et que le cabriolet qu'elle avait par moitié avec son 
beau-frère Thibault de Montmorency cessait de lui 
appartenir, elle mettait un capuchon et des galoches 
et regagnait pédestrement son logis. Et, ainsi faite, 
elle n'eût été de rien, n'eût point pris sa part des 
splendeurs, des divertissements de la Cour! Chacun 
dit « qu'elle y fut très bien, sans hauteur, sans bas- 
sesse, paraissant s'y plaire et n'affectant point de s'y 
trouver par contrainte. Elle s'y amusait beaucoup; 



172 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

l'a peut-être regrettée. Car son nom lui donnait là 
des avantages qu'il aura partout. L'Empereur disait 
souvent qu'il n'estimait que la noblesse historique; 
mais aussi celle-là, il la distinguait beaucoup. » 

De même que de M me de Montmorency, se louait- 
on fort à la Cour de sa belle-sœur, Eléonore de Mor- 
temart, laquelle était Montmorency en son nom. Son 
mari, il est vrai, n'était que cadet, marquis, non duc, 
mais d'assez bonne race pour être prisé. Aussi lui 
avait-on fait les mêmes avantages : restitution des 
biens non vendus, une dotation de 91 400 francs de 
revenu, la place de gouverneur de Rambouillet à 
15 000 francs, et, à toute occasion où M me de Morte- 
mart demandait des grâces, un empressement à les 
lui accorder: rentrées d'émigrés, restitution de biens 
ou rappel d'exilés, et c'était l'Empereur même qui en 
faisait part : « Ne doutez pas, lui écrivait-il, de 
l'intérêt que je vous porte et de mon intention 
de vous en donner des preuves dans toutes les cir- 
constances. » 

Tout autre se montra M rae de Ghevreuse et, sur 
celle-ci, il faut s'étendre, car il s'est formé une légende 
de ses aventures : à en croire des gens, c'est ici une 
des plus touchantes victimes de la tyrannie napoléo- 
nienne et l'on invoque son souvenir en certains salons 
lorsque l'on prétend s'attendrir. Il est vrai qu'on ne 
se tient point obligé d'être instruit des faits : M. le 
duc de la Rochefoucauld a bien écrit : « Napoléon 
l'avait forcée d'accepter une place de dame du 
Palais de l'Impératrice Marie-Louise. Sa résistance 



LES DAMES DU PALAIS 1T3 

avait été un modèle de fermeté et d'esprit, mais il fal- 
lut céder ! » 

M me de Chevreuse, qui de tous ses prénoms affec- 
tionnait celui d'Hermesinde, était née Narbonne- 
Pelet. fille de ce Narbonne qu'on appelait Fritzlar, 
non pour la gloire d'avoir défendu durant trois jours 
ce petit poste, mais parce qu'un soir, au coucher, il 
avait plu à feu le roi Louis XV de le distinguer ainsi 
d'autres Narbonne pour les honneurs du bougeoir. 
Elle avait vingt et un ans en 1806, et, depuis quatre 
années, elle était mariée au jeune d'Albert de Luynes, 
de deux ans seulement plus âgé qu'elle, personnage 
à ce point insignifiant et subjugué qu'il n'a laissé de 
trace que dans sa généalogie. On l'appelait M. de 
Chevreuse, car, malgré la révolution, les d'Albert 
s'étaient maintenus en l'usage de faire porter, à 
défaut du titre, le nom alterné par leur fils aîné. Son 
père, M. le duc de Luynes, député aux Etats Généraux 
par la Noblesse de Touraine, avait pourtant été de 
la minorité de son ordre, s'était au premier jour 
rallié au Tiers, avait voté toutes les lois constitu- 
tionnelles, y compris l'abolition de la noblesse, et il 
s'était si bien distingué, avait donné de si bonnes 
preuves de son civisme — argent comptant — qu'il 
avait traversé toute la Révolution sans être même 
inquiété. Dès le 49 ventôse an VIII (10 mars 1800), 
De Luynes, ex-constituant, avait été nommé membre 
du Conseil général de la Seine; l'année suivante, 
maire du IX e arrondissement; en l'an XI, sénateur, 
et, à l'Empire, commandant de la Légion. Même, 



174 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

quoi qu'il eût payé pour être tenu bon patriote, la 
Révolution n'avait point nui à sa fortune, car il avait 
profité d'une loi révolutionnaire pour acquitter ses 
dettes en assignats et racheter de même des droits 
utiles. Sauf en affaires où on le disait fort avisé, il 
était en tout d'une rare platitude et il ne comptait 
pour rien dans sa maison où sa femme était tout. 
C'était d'ailleurs, M me de Luynes, une figure originale 
et dont on n'eût point en cent ans trouvé la pareille. 
Si M. de Luynes avait été constituant, c'était à sa 
femme qu'il fallait en demander le pourquoi : car, 
elle, toute Montmorency-Laval qu'elle était née, avait 
été de tout temps l'amie de Talleyrand et, pour pré- 
parer l'autel où officierait le ci-devant évêqued'Autun, 
elle s'était faite une des traîneuses de brouettes du 
Champ de Mars. Qu'on ne croie point à mal : elle 
avait bien trop à faire entre le jeu, la chasse et l'im- 
primerie, ses trois passions. Pour ne point perdre 
de temps, et n'avoir que sa jupe à enlever, elle jouait, 
bottée et culottée de peau, et c'était d'un singulier 
effet à des moments. A Dampierre, elle avait son 
imprimerie et elle y était si familière que, en maniant 
le composteur, elle singeait jusqu'au dandinement 
qui était alors de genre dans le métier. Elle a com- 
posé ainsi des gros livres : imprimés par G. E. J. 
Montmorency Albert-Luijnes, et c'est Les aventures 
de Robinson et des Recueils de poésies détachées à 
l'usage de quelques amis habitant la campar/ne ; riea 
d'elle et bien peu de chose où l'on s'intéresse, qui 
date même et où l'on sente le temps : c'est un sporfe 



LES DAMES DU PALAIS 175 

d'un nouveau genre, le sport du labeur. Mais ce sport 
la lasse vite et, dès la Révolution un peu apaisée, les 
étrangers revenant, elle rouvre, rue Saint-Dominique, 
les salons de l'hôtel de Luynes et recommence sa 
partie : partie de quoi? de tout. Elle n'est pas une 
joueuse, elle est la joueuse, et tout lui est bon. Ses 
salons, « c'est un grand café où tout le monde ai'tlue 
et se trouve avec plaisir, » une succursale mondaine 
du Cercle des étrangers et de Frascati : les tables de 
creps et de biribi y sont à demeure et, pour avoir 
des pontes, on se rend moins difficile sur la qualité 
qu'on ne le serait dans un cercle ouvert. La police le 
tolère, parce qu'elle y a des yeux et des oreilles et 
que, tout Paris, toute l'Europe y passant, c'est un 
écoutoir fort commode. 

Dans ce milieu, M me de Chevreuse : elle est rousse, 
maigre avec des traits irréguliers tout de chiffon, et 
l'audace de ces laides pires que jolies, que fouette 
la consomptive passion de remuer et de chercher ce 
qu'elles croient le plaisir : il semble qu'à force de 
s'agiter, elles imaginent dépister la mort. Vive en 
imaginations plaisantes, amusante à voir avec sa taille 
longue, souple, très mince et sa frimousse cabossée 
qui pétille de malice, M me de Chevreuse se permet tout 
et la galerie qu'elle amuse lui passe presque tout. Son 
costume, lui seul, esta part : comme elle veut à tout 
prix un second enfant, elle s'est vouée au blanc et à un 
blanc si personnel, si préparé, si joliment approprié 
à son vœu et surtout à sa personne, que la Vierge n'y 
semble en vérité pour rien du tout, si la maternité 



176 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

peut en tirer quelque chance. De ses excentricités, 
l'on ferait un recueil : la voici qui, costumée en 
paysanne, débarque chez un vieux bourgeois du Marais, 
commerçant retiré, se donne pour une parente de 
province cherchant condition, enjôle le bonhomme ei 
raffole ensuite par un brusque départ; la voici, 
renouvelant la même scène chez la Genlis à l'Arsenal, 
avec tous les Jarni, les f allions et les Parguienne du 
répertoire ; la voici, habillant en seigneur un vieux 
pauvre de Saint-Roch et le présentant un soir de 
grande réception comme un illustre Danois ; la vcici 
qui, sur un pari, s'en va seule, à onze heures du soir, 
en toilette audacieusement décolletée, courir les gale- 
ries du Palais-Royal; mais là, elle rencontre scn 
frère qui la reprend si vertement qu'elle a, sur 
l'instant, une grande crise de larmes. Elle fut de ces 
femmes, comme il s'en montre presque à chaque 
époque qui, si on les regarde, n'ont nulle beauté, qui, 
si on les écoute, n'ont point d'esprit, qui, si elles 
chantent, n'ont point de voix, qui, lorsque, sur 
le tard, elles se mêlent d'écrire, n'ont pas même 
l'originalité du souvenir, mais qui font la mode. 
Pourquoi? c'est trop demander; pour l'ordinaire, elles 
tiennent le sceptre, parce qu'elles ont eu l'audace de 
le prendre. 

Rousse « comme une carotte » et ayant tout d'une 
rousse, en un temps où c'était déshonneur de l'être 
naturellement et où même c'était fini de se faire telle 
par teinture ou perruque, M rae de Chevreuse avait 
mis à l'essai tous les coiffeurs de Paris : enfin l'illustre 



LES DAMES DU PALAIS Xi < 

Dupïan lui fit des cheveux à son goût, mais, de celiC 
perruque qu'elle portait sur sa tête chaque jour rasée, 
comment dissimuler la fâcheuse raie qui en décelait 
le mystère ? Elle imagina alors une coiffure qui massait 
les cheveux sur le front : aussitôt, toutes les jeunes 
têtes du faubourg Saint-Germain dont l'hôtel de Luynes 
était « la métropole », se trouvèrent ainsi accommo- 
dées. On portait au château des manches étroites sur 
la taille courte ; M me de Ghevreuse se fît la taille 
longue et décréta les manches amples : tout le Fau- 
bourg les eut ainsi. Gela était peu de chose, et, si 
elle ne se fût mêlée que de donner des lois aux coutu- 
rières, l'Empereur et le Roi n'en eût pris nul souci ; 
mais, avec le goût qu'elle avait pris de se faire remar- 
quer, la haine qu'elle affichait contre tout ce qui était 
nouveau régime, M me de Ghevreuse, au milieu de ses 
courtisans et de ses adorateurs « dont quelques-uns 
étaient peu dignes d'elle »,se plaisait non seulement 
à tourner en moquerie ce qui se passait aux Tuileries, 
mais à répandre les pires nouvelles, à mettre en doute 
les victoires, à inventer des désastres, à rabaisser 
avec son âpreté perfide de femme malade, l'honneur 
de l'armée. Or cela n'était point indifférent. A côté 
des salles de jeu, il y avait, à l'hôtel de Luynes, les 
salles de flirt; qui ne venait point pour l'un venait 
pour l'autre, et ce n'était point seulement quiconque 
tenait au Faubourg ou aspirait à en être cru, mais 
même des grands officiers de l'Empire et des 
généraux du premier rang. Le bruit que menait 
M." 1 " de Ghevreuse s'entendait si loin que Horteuse, 

12 



118 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

peu habituée à telles enquêtes, écrit à M me Camoan 
pour avoir une consultation sur ce que sont les Luynes 
et d'où ils viennent L'Empereur ne s'en tient pas là. 
De Vienne où il est, il s'inquiète de cette campagne 
de paroles qu'on mène à Paris, sous une impulsion 
anglaise, avec la complicité des financiers et des 
nobles, pour compromettre le crédit et, si l'on peut, 
faire sauter la Banque. C'est M me de Chevreuse que 
toutes les lettres désignent comme la plus passionnée, 
puis M mM d'Avaux et Récamier, MM. de Duras, de 
Lasalle et de Montrond. Il n'est point homme à tolé- 
rer ce syndicat de trahison et il pense un instant à 
faire un sérieux exemple sur la famille de Luynes. 
« Qu'elle prenne garde, dit-il. Je lui ferai voir la 
dirïérence que je mets eutre une généalogie d'épée 
et une généalogie de valets. Si elle m'échauffe 
la bile, je ferai reviser la confiscation des biens du 
maréchal d'Ancre qui a été odieusement assassiné 
et, si on le réhabilite, il ne manquera pas d'héri- 
tiers pour venir réclamer ses dépouilles à la famille 
de Luynes qui n'a été enrichie que par cet odieux 
attentat. » Gela eût été bien gros, eût semblé révo- 
lutionnaire — quoique M. de Luynes en mourût 
de peur — mais un ordre d'exil à quarante lieues 
de Paris, n'avait rien, vu le temps de guerre et les 
nécessités de défense nationale, qui sentît le des- 
potisme et, de Schœnbrûnn, cet ordre allait être 
expédié lorsque Talleyrand, averti, s'interposa. Il 
parla d'étourderies , de légèretés sans conséquence» 
obtint que l'ordre fût révoqué, que M me de G ha- 



LES DAMES DU PALAIS 179 

vreuse fût nommée dame du Palais et donnât, pour 
l'avenir, ce gage de sa bonne conduite. Restait à 
la décider elle-même, mais, sans doute, on convint 
de l'effrayer sur les conséquences d'un refus. Il faut 
bien préciser ce point : la place a été sollicitée par 
les Luynes, non imposée par l'Empereur : « Ce n'est 
pas moi, a dit Napoléon, qui ait été chercher cette 
dame pour la faire dame du Palais : c'est Talleyrand 
qui me l'a demandé de la part de la duchesse de 
Luynes. » 

Nommée, M me de Chevreuse se résigna à paraître, 
mais elle le fit toujours de mauvaise grâce. « On 
n'avait pour elle que des politesses, elle y opposait 
une sorte de froideur hautaine comme pour affirmer 
qu'elle n'était là que par contrainte. » « Je l'ai vue, 
a dit un témoin, étant de service chez l'Impératrice ; 
elle n'y était pas inconvenante, mais si j'avais été 
l'Impératrice, jamais je ne me serais exposée à de 
pareils traits de la part de M me de Chevreuse. » 

Ce n'était point que Joséphine lui ménageât pour- 
tant les marques de faveur les plus désirables et les 
plus enviées. Elle allait si loin en ce genre que les 
femmes des grands officiers avaient à bon droit raison 
d'être jaiouses et que c'était presque aux princesses 
que M me de Chevreuse se trouvait égalée. A la fête 
donnée par Bessières, au nom de la Garde, à la Ville 
de Paris et à l'Impératrice, le 19 décembre 4807, qui 
Joséphine choisit-elle pour faire vis-à-vis, dans le 
quadrille d'honneur, à S. A. I. la Grande Duchesse 
de Berg, conduite par le prince Borghèse? M rae de 



180 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Chevreuse, et c'est le duc d'Arenberg qu'elle désigne 
pour lui donner la main. Gela suffit à montrer la 
faveur. 

L'Empereur aussi H cajolait plus que toutes les 
autres, mais c'était parfois à faux, un peu en sous- 
lieutenant ; il prenait cela pour de la galanterie. Sin- 
cèrement, cette résistance l'intéressait et il eût voulu 
la vaincre, faire encore cette conquête et, lorsque 
M me de Chevreuse se déridait, qu'elle daignait s'amu- 
ser des fêtes, se plaire aux pompes de la Cour, 
y paraître en parure et en gaîté. « Allons, disait-il 
en riant, j'ai surmonté son aversion. » Mais, le len- 
demain, nouvelle lubie : tantôt, refus d'accompagner 
l'Impératrice à l'Opéra parce qu'elle a fait vœu de 
n'y point aller tant qu'elle n'aura point un autre en- 
fant ; tantôt, à la chasse au Bois de Boulogne, où 
l'Empereur lui envoie les honneurs, refus de prendre 
le pied renvoyé à l'Impératrice. Chaque jour, des 
insolences nouvelles qui, soigneusement reportées 
par elle à sa cour de l'hôtel de Luynes, en reviennent 
à l'Empereur grossies et arrangées. A la fin il lui dit : 
« Madame, dans vos maximes et dans vos doctrines 
féodales, vous vous prétendez les seigneurs de vos 
terres ; eh bien ! moi, d'après vos principes, je me 
dis le seigneur de la France et Paris est mon village. 
Or, je n'y souffre personne qui puisse m'y déplaire. 
Je vous juge d'après vos propres lois, sortez et n'y 
rentrez jamais. » Pourtant, il pardonna encore; il ne 
comprenait pas, s'obstinait, cherchait à cette hostilité 
des origines bizarres et lointaines, imaginait que 



LES DAMES DU PALAIS 181 

c'était une lutte de famille, le père de M me de Che- 
vreuse, successeur de M. de Marbeuf, ayant été 
rappelé de Corse sur la demande des Etats dont 
Charles Bonaparte avait été le député à Versailles : 
« J'ai toujours cru, disait-il, que la haine que me 
portait M me de Chevreuse se rattachait à cette vieille 
inimitié. » En vérité, cela n'allait ni si loin ni si 
haut. M me de Chevreuse, habituée à voir sa famille 
et tout son monde à ses pieds, convaincue qu'elle 
était intangible, ayant pris cette posture de la femme 
d'opposition dont on cite les épigrammes, encou- 
ragée à tout oser par sa longue impunité, s'amu- 
sait à ce jeu rare, inédit et loisible à elle seule, 
de faire la dompteuse et d'entrer dans la cage de 
la bête féroce pour lui tirer la queue 'et lui frolter 
les oreilles. Cela eût pu durer longtemps encore, 
sans M ma de la Rochefoucauld ; mais celle-ci saisit 
avec empressement l'occasion qu'elle trouva de se 
venger des offenses continuelles de M m * de Chevreuse 
« «ontre qui elle avait une jalousie excitée depuis 
longtemps et longtemps contenue ». 

Lorsque, de Bayonne, le roi et la reine d'Espagne 
vinrent à Fontainebleau, l'Empereur détacha pour 
les recevoir une partie de la Maison d'honneur : 
quatre dames, quatre chambellans, un préfet du Pa- 
lais et un lieutenant des chasses. M m * de Chevreuse, 
dont c'était le tour, fut désignée en même temps que 
M m " de la Rochefoucauld, de Luçay et Duchatel. La 
Dame d'honneur, selon son devoir, l'avertit en lui 
indiquant le jour d'arrivée de Leurs Majestés Catho- 



182 JOSÉPHINE IMPERATRICE ET REINE 

liques. M me de Chevreuse, qui était à Dampierre et 
ne se souciait pas d'en bouger, répondit sèchement 
qu'elle était malade et M me de la Rochefoucauld en 
fit son rapport à l'Empereur. La chose eût encore 
passé si M"" de Chevreuse, très fière de son haut fait, 
ne l'eût répandu dans son inonde en ajoutant « qu'elle 
n'était point faite pour être geôlière ». M ma de la 
Rochefoucauld ne laissa point perdre le propos et le 
redit à l'Empereur. Talleyrand, absent, ne pouvait 
parer le coup ; Luynes, qu'on eût ménagé, était mort 
et, comme sénateur, avait été enterré au Panthéon ; 
M me de Chevreuse reçut avis que sa nomination était 
retirée et qu'elle eût à fixer son séjour à sa terre de 
Luynes, près Tours ; puis, Luynes paraissant peu 
habitable, où elle voudrait, mais à quarante lieues de 
Paris : ce fut alors une crise de désespoir dont retentit 
la rive gauche entière : quitter Paris, quitter Dam- 
pierre, ne plus étonner la Cour de ses insolences et la 
Ville de ses excentricités, cela se pouvait-il suppor- 
ter? N'était-ce pas d'une tyrannie sans exemple qu'un 
Corse seul pouvait inventer? Douze ans auparavant, 
les femmes qui partaient pour l'échafaud versaient 
moins de larmes, poussaient moins de cris et l'on s'a- 
pitoyait moins sur elles. Il fallut se décider pourtant, 
et M rae de Luynes accompagna sa belle-fille. Elles 
furent à Caen, puis à Montpellier, puis en Touraine, 
puis à Grenoble et, de chaque station, c'étaient des 
sollicitations pour revenir ; mais l'Empereur s'était 
montré assez patient pour avoir le droit d'être inflexi- 
ble : « Il fallait, a-t-il dit, un exemple sévère qui 



LES DAMES DU PALAIS. — LA CONTRAINTE 183 

épargnât le besoin de répéter sur d'autres. » Le 
supplice n'était point d'ailleurs si cruel et n'était-il 
pas possible de trouver un gîte agréable hors des 
dix à douze départements faisant la banlieue de 
Paris ? M m " de Ghevreuse avait le choix entre cent 
vingt chefs-lieux, mais il lui fallait Paris, et, espé- 
rant toujours gagner quelque chose, elle ne lais- 
sait point un jour sans lamentations. « J'ai été 
sollicité pendant trois ans pour demander son rap- 
pel, a dit Savary, et j'avoue que je ne concevais pas 
qu'on mît tant de bassesse à le demander après s'être 
conduit avec tant d'insolence. » 

L'excuse et l'explication de celte conduite, ce qui 
vaut un peu de pitié à cette jeune femme, c'est qu'elle 
était poitrinaire et qu'elle mourut de son mal à Lyon, 
le 6 juillet 1813 ; mais, pour cela, a-t-elle vraiment 
droit à des apologies et Napoléon mérite-t-il d'être 
traité de bourreau ? Cela est acquis pourtant, et 
M m * de Chevreuse restera, pour certains, le type 
des victimes du Faubourg, contraintes par le tyran 
de paraître à sa cour, d'y émarger régulièrement 
1 000 francs par mois et d'y donner l'exemple des 
vertus aristocratiques. 

De fait, ainsi qu'on l'a vu, il n'est pas une seule 
des dames du Palais qui ait été contrainte par l'Em- 
pereur ou par Joséphine à accepter sa place ; il 
n'en est pas une seule qui ne l'ait sollicitée en per- 
sonne ou dont la famille ou le mari ne l'ait deman- 
dée. Si trois se trouvent peut-être dans le cas de 



184 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

n'avoir point été consultées par ceux qui avaient 
autorité sur elles, une fois la violence faite, en ad- 
mettant qu'il y ait eu violence, elles se plurent assez 
en la fonction pour y prendre des habitudes, y con- 
tracter des relations et y éprouver des attachements. 
Aucune n'a négligé les émoluments et n'a manqué de 
se présenter chez le trésorier de la Couronne ; au- 
cune n'a dédaigné les revenants bons qu'attiraient 
aux personnes de la Cour les anniversaires et les 
solennités ; aucune n'a cherché volontairement à 
démissionner et, s'il est des femmes qu'on ait désirées 
et qui aient refusé de venir, il n'est point une seule 
d'entre elles qui ait été inquiétée ou persécutée pour 
cette cause. 



Telle est cette Cour : le ton général y est excellent, 
avec beaucoup de politesse et de douceur, point de 
conversation bruyante, nul éclat de voix, une tenue 
d'une correction entière. Les dames du Faubourg ont 
eu quelque peine à s'y faire, mais comme elles ne 
sont point sottes, toutes, sauf M me de Chevreuse, 
se sont mises au diapason. C'était de mode à Ver- 
sailles, l'air évaporé, la voix de tête, le genre à l'aise. 
Aux hommes, il seyait d'avoir renom de mauvais 
sujets — et c'est assez de nommer les favoris, Coigny, 
Vaudreuil, Lauzun, Tilly, — aux femmes, de se 
plaire en telle société. On avait la parole criarde, le 
discours osé; on était ingénieux en escapades et cer- 
taines des plus grandes dames semblaient prendre 



LES DAMES DU PALAIS- — TOILETTES 185 

leui plaisir à se compromettre. Mais, presque aus- 
sitôt entrées aux Tuileries, ces dames, qui avaient 
été de Versailles, n'entendant que leur propre bruit 
dans le commun silence, perdirent leur assurance, 
baissèrent la voix, sans qu'il fût besoin, comme disait 
Tracy à Cabanis, « qu'on leur donnât sur le nez » et 
se mirent au niveau de leurs compagnes, plus bour- 
geoises, moins libérées, décentes en leurs propos et 
réservées en leurs manières : il en résulta une phy- 
sionomie d'ensemble un peu grave, un ennui profond, 
mais tel qu'on le rencontre en toutes les Cours où la 
dignité des souverains est respectée et où ils exigent 
la bonne tenue des courtisans. 

L'on ne demande point aux dames du Palais 
d'avoir de la saillie, de l'instruction, une conversa- 
tion brillante : elles n'auraient qu'en faire. Des 
cancans, des histoires du monde, des scandales, des 
aventures, voilà ce qui plaît à Joséphine et ce qu'elle 
aime qu'on lui conte : cela amuse par contre-coup 
Napoléon. Pour lui, il n'a jamais, pour ainsi dire, 
de conversation un peu longue avec une femme : il 
se l'est reproché plus tard, disant qu'il y aurait beau- 
coup appris. Lorsque, par grand hasard, il en trouve 
une qui lui tienne tête (M rac Maret, M me Savary, 
par exemple), il s'en étonne si fort que, dix ans 
après, il s'en souvient et le raconte. 

11 ne souffre point que, à son insu, les femmes se 
mêlent d'intrigues ou même d'affaires politiques et 
c'est dans ce sens qu'il dit : « 11 faut que les femmes 
ne soient rien à ma cour ». Il a, de la condition, de 



186 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

la fonction, des destinées de la femme, une idée très 
nette et dont, à ce moment, rien encore ne l'a fait 
revenir. De cette fonction, le luxe fait partie : il 
entend qu'à sa cour les femmes soient mises avec 
recherche : cela rentre d'ailleurs dans son système, 
fait profiter l'industrie et gagner les marchands — 
tyrannie à laquelle les femmes se plient volontiers, 
sauf, à ce qu'on a dit, M me de Rémusat, qui recevait 
pourtant assez d'argent pour payer quelques nippes. 
D'ailleurs, elle exagère étrangement la dépense. A l'en 
croire, un habit de Cour coûtait au moins 50 louis et 
l'on en changeait fort souvent ; « le plus ordinaire- 
ment, dit-elle encore, cet habit était brodé en or ou en 
argent et garni de nacre ». Or, le Cérémonial porte : 
« Toutes les dames admises à la Cour portent un 
habit de même forme que celui de l'Impératrice, sans 
broderie ni frange, ou avec une broderie ou frange 
en bas seulement. Le dessin de la broderie est libre, 
mais ne peut excéder un décimètre de hauteur. » 
C'est un règlement, il est vrai, et le fait peut y 
contredire, mais voici le fait : qu'on prenne les 
livres de Leroy, le couturier le plus cher de Paris et 
les comptes des compagnes de M me de Rémusat : 
laquelle met 1 200 francs à un grand habit? M me de 
Brignole, fort élégante, n'en a point un qui passe 
510 francs ; M me Duchâtel, si raffinée en sa toilette, 
porte un grand habit de crêpe rose avec robe de 
crêpe et satin rose qui coûte 297 francs ; le plus cher 
de ses costumes, en tulle et satin avec robe de des- 
sous en tulle garni, elle le paye 521 francs. D'ordi- 



LES DAMES DU PALAIS. — TOILETTES 1*7 

naire, comme toutes ces dames, elle fournit les 
étoffes et, pour la façon d'un grand habit, Leroy 
demande 18 francs. Il est vrai qu'il y a de plus la 
chérusque, de dentelle d'or ou d'argent, de blonde 
ou de tulle : c'est deux louis : 48 francs. 

M M de Lauriston ? Le plus élégant de ses grands 
habits, en gaze blanche garnie de rubans et de guir- 
landes avec robe pareille : 576 francs. Voici la reine 
des élégances, la femme la mieux mise et la plus 
dépensière de la Cour, M me Maret : on lui voit un 
grand habit de 1 500 francs, en satin rose lamé d'ar- 
gent avec robe de même, mais il est le seul de son 
espèce et, de ceux qu'elle porte d'ordinaire, le plus 
cher monte à 598 francs. L'habit de velours blanc 
frisé, garni de tulle et salin, avec chérusque de blonde 
et robe de satin, le plus beau qu'ait M me de Montmo- 
rency, combien? — 510 francs. Et combien l'habit 
en tulle blanc avec chérusque en tulle d'Alençon et 
robe de dessous en satin que porte M me la duchesse 
de Rovigo ? — 600 francs. Et elle-même, M rae de 
Rémusat, quand, le 16 avril 1814, elle se met en sa 
plus grande parure pour aller présenter au Roi son 
dévouement tout neuf, que lui coûte sa robe de gros 
de Naples blanc, garnie de tulle et satin, avec blonde 
au corsage et manches longues ? — 245 francs, 
et, avec la toque de satin blanc ornée de cinq plumet 
blanches, avec la chemisette de tulle maillé, frisé, 
avec ruche de blonde, elle en a, au total, pour 
445 francs. Vingt louis pour marquer son enthou- 
siasme aux Bourbons, cinquante pour témoigner sa 



188 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

haine à l'Empereur, M rae de Rémusat exagère : elle 
n'eut en sa vie qu'une robe de deux cents louis et 
ce fut le Premier Consul qui lui en fit présent. 

Napoléon ne tenait point tant à ce que les toilettes 
coûtassent cher, mais il voulait qu'elles fussent 
fraîches — donc renouvelées souvent — et exclu- 
sivement de fabrication française. Sur ce point, 
il était intraitable et avait-il si grand tort ? N'est-ce 
point assez qu'à une cour, la mode s'accrédite des 
étoffes, des formes et des vêtements étrangers, pour 
que la contagion s'en répande dans le pays, que les 
industries périssent, que les fabriques se ferment — 
et que, pis encore, des vêtements, l'esprit étranger 
passe aux cerveaux. Napoléon voulait qu'on fût et 
qu'on restât Français ; il voulait qu'on mangeât son 
soûl à Lyon, à Valenciennes, à Cambrai, à Elbeuf, 
à Louviers, et c'est pourquoi, en toute occasion, il 
revenait à son dire, pourquoi, en toutes ses cours 
essaimées sur l'Europe, il ordonnait que l'on n'usât 
que d'étoffes, de passementeries, de gants, de modes, 
de fanfreluches qui fussent françaises. 

Donc, elles sont élégantes, ces dames, et de cette 
élégance très osée, très découvrante, très collante, 
qui exige des femmes qu'elles soient minces, nettes 
et librement taillées. Les robes, sans jupon, toutes 
plates, en étoffes le plus souvent légères, tombent 
droit : les soies même ont peu de soutien, très peu 
d'apprêt, sont molles à la main et ne bouffent point. 
Par devant, on est décolleté jusqu'à montrer la 
naissance de la poitrine ; de dos, presque point à 



LES DAMES DU PALAIS. — TON ET CONDUITE 189 

cause de la chérusque ; les manches, s'il y en a, 
sont plates et serrées ; en grand habit, pour retenir 
la robe, à peine, à l'épaule, un bouffant léger qui ne 
cache pas la moitié de l'avant-bras, point de talons 
aux souliers ; des corsets qui sont des brassières ; 
rien qui dissimule les formes vicieuses, qui grandisse 
les petites tailles, qui comprime les embonpoints. 
Une femme laide l'est davantage ; une jolie femme 
l'est mieux, une femme vraiment belle triomphe. 
C'est ici, pour le physique des femmes, l'ère de la 
sincérité. 

Si elles tiennent à cette mode et si, malgré l'incom- 
mode de certains ajustements, elles ne soutirent 
guère qu'on la change, c'est que ces femmes qui 
donnent le ton sont presque toutes jolies et jeunes, 
quelques-unes d'une beauté supérieure, rare et divine. 
Elles sont entre les êtres privilégiés dont la forme 
ne doit pas périr. C'est là le trait commun à cette 
Cour, le seul, peut-on dire ; car si les corps se mon- 
trent, les esprits se cachent. Rien ne transperce : 
lorsque, à la Restauration, l'on cherche 'a, pour salir 
quelques dames de l'Empire, les anecdotes courantes, 
l'on ne trouvera rien et l'on en sera réduit à démar- 
quer les vieilles historiettes de Brantôme, de Béroalde 
de Verville et de Marguerite de Navarre, à mettre 
en prose les contes de La Fontaine, à rajeunir ce 
vieux fonds de fabliaux où, depuis des siècles, les 
amateurs trouvent d'inépuisables ressources de gau- 
driole. Le diable n'y perd rien, mais, d'apparence, on 
est sage, et l'on respecte les convenances. On sait 



190 JOSÉPHINE IMPERATRICE ET REINE 

que l'Empereur a sa police, que, s'il y a scandale, il 
n'est point homme à reculer devant une algarade pu- 
blique; que, au bal masqué, il est coutumier de leçons 
de morale et qu'il n'a même pas besoin du domino et 
du loup pour trouver ces occasions. On sait ce qu'il 
en coûte pour une fugue, et comme un enlèvement, 
même eût-on l'esprit de retour, vaut la définitive 
disgrâce. On sait que l'Empereur ne tolère point à 
sa cour les femmes divorcées et que c'est là, à ses 
yeux, une tare dont on ne se relève point. Il ne veut 
point de bruit ; il ne veut point qu'on parle mal des 
femmes qui entourent l'Impératrice : à tort ou à rai- 
son, on jase sur certaines femmes de ses grands 
officiers ; il court toute une légende qui sans doute est 
vraie sur M me de Talleyrand ; on conte des histoires 
sur M me Regnauld ; on en sait sur M* 16 Yisconti. 
Selon les degrés, c'est l'expulsion totale, la disgrâce 
entière ou une froideur déglace. Qu'une femme ait un 
amant, il n'importe, mais qu'elle ne le montre point, 
qu'on n'en parle pas ; que le public n'en apprenne 
rien ! Aussi, s'il se passe quelque chose, c'est sans 
bruit, et même s'il s'agit du maître, à la Cour, on 
soupçonne, on devine, on surprend des traces, a.iis 
on se tait. 

Pour l'Empereur, tout est bien si les choses se pas- 
sent ainsi, dans ce silence et cette correction com- 
mandées, et, lui présent, elles sont telles ; mais, lui 
absent, les souris s'émancipent. Joséphine n'a point 
la main assez ferme pour mener ce troupeau composé 
d'espèces si diverses et si nouvellement agrégées: 



LES DAMES DU PALAIS- - JOSÉPHINE l«t 

des bandes se forment et des factions ; Joséphine 
encourage les unes, se trouve en butte aux autres, 
ne sait point faire exécuter ses ordres, reçoit des alga- 
rades et pleure. Elle a conservé des intimités parti- 
culières avec certaines de ses dames du Consulat qui 
se vantent de la mener et y réussissent sans doute ; 
elle affecte des airs maternels avec les anciennes com- 
pagnes d'Hortense ; elle tolère, par le fétichisme d'un 
imaginaire cousinage, les frasques de sa dame d'hon- 
neur ; « elle montre une déférence polie envers celles 
qui, par l'éclat de leur nom, ajoutent à sa cour un 
lustre nouveau » ; même, a-t-on dit, elle fait preuve 
d'une adresse infinie pour conserver la supériorité de 
son rang. Qu'a-t-elle donc besoin d'adresse, et n'est-ce 
pas là, de sa part, la faute sans palliatif et presque 
sans remède? Loin de s'imposer, elle s'excuse. Dou- 
tant d'elle-même, elle en fait douter : aux unes, elle 
va dire qu'elle est très malheureuse de rester assise 
lorsque des femmes qui naguère étaient ses égales ou 
même ses supérieures entrent chez elle, qu'on exige 
d'elle qu'elle se conforme à cette étiquette, mais que 
cela lui est impossible ; à d'autres, elle marque un 
contentement étrange, presque un étonnement de 
les avoir obtenues, cherchant pour s'en parer des 
parentés lointaines qui, à celles-là, ne doivent paraître 
que des mésalliances. D'où vient l'honneur? qui l'a 
sollicité? qui en bénéficie? N'est-ce point assez qu'elle 
soit la femme de l'Empereur pour qu'elle se trouve 
au-dessus de toutes les femmes, et, dès lors, laquelle 
ueut entrer en comparaison avec elle ? Mais elle ne se 



192 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

sent point née du jour du Sacre, née, comme disait 
Napoléon, du Dix-huit brumaire ; il survit en elle du 
Tascher, du Beauharnais, du Bonaparte, et, non seu- 
lement elle ne commande point qu'on l'oublie, mais 
elle se plaît à le rappeler : un jour, à Saint-Gloud, 
elle traverse deux salons pour donner elle-même un 
ordre à un valet de chambre ; le Chevalier d'honneur 
accourt lui représenter l'inconvenance : « Eh ! Mon- 
sieur, dit-elle, cette étiquette est parfaite pour les 
princesses nées sur le trône et habituées à la gêne 
qu'elle impose, mais, moi qui ai eu le bonheur de 
vivre tant d'années en simple particulière , trou- 
vez bon que je donne quelquefois mes ordres sans 
interprète. » Voilà le mot : il explique à soi seul que 
l'on trouve Joséphine aimable, qu'elle puisse être 
aimée, qu'elle ne soit jamais respectée. Il montre 
comme il a pu se produire que, à Mayence, durant 
la campagne de 1806, certaines de ses dames soient 
arrivées des tracasseries aux insolences ouvertes, 
sans qu'elle sentît en soi assez d'autorité pour impo- 
ser le respect d'elle-même, de l'Empereur et de l'ar- 
mée. 

A défaut du prestige personnel qui lui manquait, 
Joséphine n'eût pu être protégée contre les familiari- 
tés des unes et contre les méprisantes attaques des 
autres que par l'étiquette militairement exécutée. Au 
lieu d'y tenir résolument la main et de s'en couvrir 
constamment, elle voulut régner sur ses dames un 
peu comme une maîtresse de maison sur ses invitées, 
avec les formes qu'aurait prises dans son salon quel- 



LES CHAMBELLANS 193 

qu'un comme une M rae de Mon tesson. L'exemple a dû 
sans doute se présenter plus d'une fois à sa mémoire, 
car c'a été là son modèle et son guide durant le Con- 
sulat. Et vraiment, on peut se demander si elle esti- 
mait ce qu'elle était devenue, ce que l'avait faite 
Napoléon, au niveau d'un mariage morganatique avec 
un duc d'Orléans. Jamais elle ne prit la notion de ce 
qu'il était, jamais elle ne participa à cet orgueil qui 
mettait ses pieds à lui au-dessus de chaque marche 
qu'il gravissait. Jamais elle ne sentit qu'un aigle 
l'avait portée à travers les espaces jusqu'au trône d'un 
dieu. 



A ce point de vue, l'étude de la Maison de José- 
phine n'est point indifférente, puisque tout son carac- 
tère s'y reflète et que l'on y trouve toutes les nuances 
de son esprit ; mais peut-être conviendrait-il de se 
borner aux dames du Palais, car, sur le choix des 
chambellans et des écuyers, son action semble avoir 
été beaucoup moins directe et son goût bien moins 
consulté. Néanmoins il est, çà et là, des points à 
relever. 

L'on ne croirait pas, à voir les noms des chambel- 
lans, que, pour les trouver, l'on se soit d'abord heurte 
à bien des refus. « En 1804, a dit Philippe de Ségur, 
à fort peu d'exceptions près, portant sur plusieurs 
nobles obscurs, pauvres et ruinés et sur d'autres déjà 
engagés dans la fortune de Bonaparte, il fallut 
d'abord bien des négociations et des séductions ae 

13 



194 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

diverses natures pour attirer et décider quelques noms 
connus à entrer dans la première composition de la 
Cour. » Quels qu'aient été les moyens employés, la 
somme en noms connus des chambellans de l'Impéra- 
trice excède singulièrement celle des dames du Palais; 
l'élément Beauharnais a été exclu ; on n'a point eu 
déménagements à garder pour des positions acquise? 
et les anciens souvenirs ont été moins consultés. 

C'est pourtant à ces influences et sans doute au 
désir manifesté par Joséphine que M. Champion de 
Nansouty a dû sa place de premier chambellan à 
30 000 francs d'appointements. De famille, peu de 
chose ou rien : ces Champion, originaires d'Avallon, 
décrassés de roture vers la fin du xvn e siècle par un 
secrétariat du roi, ayant eu, dès lors, pour honneurs 
deux maires d'Avallon, ne seraient point pour comp- 
ter, s'ils n'avaient eu, semble-t-il, une alliance avec 
certains Minard dont s'est trouvée être la mère de 
M rae de Montesson. Cela vaut déjà une part de la 
faveur de Joséphine. M. Champion, qui possédait un 
coin de terre à Nans-sous-Thil, et qui s'en était fait 
ce nom qui sonne en noblesse, avait été élevé à 
Brienne, reçu à l'Ecole militaire, renvoyé, mais, tout 
de même, en 1785, nommé sous-lieutenant dans 
Bourgogne-Infanterie ; dix ans après, il était général 
de brigade ; et, le Consulat survenant, en passe, par 
M me de Montesson, d'obtenir beaucoup, mais il se 
procura encore déplus actifs protecteurs en épousant 
la propre sœur de M me Rémusat et en unissant 
ainsi sa fortune à celle de cette personne. Tout de 



LES CHAMBELLANS 195 

suite, cela lui valut la troisième étoile, puis cette 
place ; mais, dès les premières cérémonies, il se 
trouva en lutte pour le pas avec le Premier écuyer et, 
la Maison s'augmentant, il ne vint plus qu'en troi- 
sième rang. Cela se pouvait-il supporter ? Il reçut, en 
échange (1 er juin 1808), la place de Premier écuyer 
de l'Empereur, avec les mêmes émoluments, et l'exer- 
cice de l'office de Grand écuyer en l'absence, presque 
continuelle, de Caulaincourt. Et ce n'est point assez 
des gratifications continuelles, ce n'est pas assez que 
Napoléon l'ait fait grand-aigle, colonel général des 
dragons, comte de l'Empire avec 58 728 francs de 
dotation, qu'est cela pour un homme de ce mérite? 
En 1814, le premier avec Dessole des officiers géné- 
raux à adresser son adhésion au Gouvernement pro- 
visoire et à séparer sa fortune de celle de Napoléon, 
c'est ce Champion de Nansouty : M me de Rémusat a 
passé par là. 

Avec ce Champion, avaient été nommés MM. de 
Beaumont et d'Aubusson-la-Feuillade. Là. l'ascension 
était visible. Sans être de famille illustre, les Bonnin 
de la Bonninière de Beaumont étaient d'une famille 
connue comme noble dès le xiv° siècle, qui avait 
fourni plusieurs pages du roi et avait été admise aux 
honneurs de la Cour. M. André de Beaumont, après 
avoir passé aux pages, avait été major du régiment 
d'Anjou et avait épousé M 118 de Miromesnil, nièce du 
Garde des sceaux. Brave homme, d'esprit un peu 
court, disposé à tout pour plaire, il eût fort bien fait 
en sa place s'il ne se fût un peu trop prêté à amuser 



196 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

la maîtresse, ne se fût montré serviable au point d'en 
devenir le plastron de la Maison. Les Beaumont 
étaient la plupart ralliés : le frère d'André ayant 
épousé la sœur de Davout ; des autres, plusieurs 
servaient. Aussi n'avait-on point dû insister pour 
l'obtenir. 

C'était M me de la Rochefoucauld, disait-on, qui 
avait amené M. d'Aubusson ; on s'en parait et c'était, 
alors, ce qu'on avait de mieux. Pierre-Raymond-Hec- 
tor d'Aubusson, marquis de Gastelnovel, de Saint- 
Paul, de Serre et de Melzéard, comte de la Feuillade, 
vicomte d'Aubusson , baron de la Borne et de 
Pérusse, ayant eu, dans sa maison qui remonte 
authentiquement au delà de l'an 800, la grande maî- 
trise de Saint-Jean, deux bâtons de maréchaux, au 
moins deux colliers de l'Ordre, était impossible à sur- 
passer en noblesse, mais il n'avait point fait fortune 
sous l'ancien régime. Cadet à l'Ecole militaire en 1779, 
il arrivait à peine lieutenant-colonel à la Révolution, 
après avoir traversé toutes les armes : il fut, affirme- 
t-il, nommé colonel trois jours avant le voyage de 
Varennes, mais n'eut point son brevet. Il émigra 
alors, mais d'une façon obscure et sans prendre de 
service, rentra aux premiers jours du Consulat et 
fréquenta dès lors un monde qui voisinait avec les 
amis du Château. 11 voulait ses biens et une place, 
s'empressa donc de passer par la Cour pour obtenir la 
légation de Toscane, puis l'ambassade de Naples, et, 
d'un poste comme de l'autre, fut un des plus hardis 
quémandeurs. Toute somme lui était bonne et il pre- 



LES CHAMBELLANS 197 

nait jusqu'à 6 000 francs. Au reste il ne se croyait 
point tenu à reconnaissance : « Vous savez mes ser- 
vices sous le dernier Gouvernement, écrivait-il à 
M. Talleyrand, le 18 août 4814 : J'en ai été très mal 
traité puisque je ri ai jamais eu que la simple croix 
de la Légion d'honneur. » 

A la promotion du 12 pluviôse an XIII (1 er fé- 
vrier 1805), sans doute, les demandes étaient plus 
abondantes, les choix avaient pu être plus étendus, 
et M. d'Aubusson s'était employé pour recruter ou 
avait servi d'amorce. Ce fut lui qui romit la lettre 
par laquelle Très haut et Très puissant Seigneur, Mes- 
sire Alexandre-Léon-Luce de Galard de Béarn, mar- 
quis de Brassac, comte de Béarn, baron de la Roche- 
beaucourt, sollicitait la clef de chambellan Or, étant 
données les idées de fusion, nul n'était désirable au 
degré de M. de Béarn. Par lui, la plus illustre famille 
de Guyenne, issue des comtes de Lomagne et, par 
eux, des ducs de Gascogne, la noblesse la plus pure 
et la moins contestable ; par sa femme, M Ue Pauline 
de Tourzel, la noblesse de cour la plus réfractaire, la 
plus inféodée aux Bourbons, la plus approchée de leur 
personne, la plus intransigeante, la plus hostile aux 
ralliés, rentrait aux Tuileries. Gouvernante des enfants 
de France aux jours de l'extrême péril, M me la mar- 
quise de Tourzel qui était Groy, dont la mère était 
Luxembourg, avait élevé cette dernière fille dans la 
religion de la monarchie. Pauline avait été la dernière 
compagne des jeux de Madame et du Dauphin. Avec sa 
mère, elle avait vu le voyage de Varennes, le Vingt 



198 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Juin, le Dix Août, elle avait vu Septembre et ne savait 
encore pourquoi elle avait échappé. Elles avaient, elles 
deux, pleuré avec l'orpheline du Temple et c'étaient 
elles qui lui avaient transmis les dernières instruc- 
tions de son père. Gomment penser à rompre de tels 
liens et n'était-ce point un sacrilège? Mais M. de Béara 
était très gêné d'argent, étant donnés les procès qu'il 
avait soutenus pour la succession de son grand-père 
et, en se ralliant, il comptait qu'on lui rendrait ses 
biens, ceux de quelques parents, qu'il obtiendrait de 
menues faveurs ; il fit done la démarche décisive sans 
en avoir le moins du monde parlé à sa femme, qui, 
lorsqu'elle apprit la nomination, fut au désespoir, 
déclara que c'était une tyrannie sans exemple et qu'elle 
voulait que M. de Galard refusât. En conscience, le 
pjuvait-il? et si, lui, en tira quelque présidence de 
collège électoral, l'étoile de la Légion et le titre de 
comte, sa femme même ne dédaigna point à des 
moments de se servir de la clef de son mari pour 
s'ouvrir la porte du cabinet de l'Empereur : il est 
vrai que c'était pour demander des grâces en faveur 
de diverses personnes de sa famille. La fin justifiait 
les moyens. 

M. de Galard-Béarn avait bien fait de se presser : 
il fut le dernier des chambellans à 12 000 francs. 
Ensuite, on ne les paya plus que moitié, 6 000, et 
l'on en trouva autant qu'on voulut et de bonne race. 

Pourtant, quoique d r an tienne maison et avec un 
marquisat de 1620, M. de Saint-Simon-Courtomer, 
dont la famille n'avait nul rapport avec les Rouvroy 






LES CHAMBELLANS 199 

de Saint-Simon, ne pouvait être mis sur le même 
pied que M. de Galard. Bien plus âgé que ses col- 
lègues, car, à son entrée à la Cour, il avait passé la 
cinquantaine, il porta aux Tuileries quelque chose 
du tour et du genre d'esprit qu'on avait à Versailles 
aux dernières années du Bien-aimé. Gela étonna. On 
le fit tout de même président de collège électoral, 
officier de la Légion, comte de l'Empire ; tant on était 
convaincu qu'il ne pouvait y avoir d'autre maison de 
Saint-Simon, que c'était ici la ducale — ou du moins 
qu'on en donnait l'illusion. 

La grandeur de M. de Gavre était plus réelle, bien 
qu'elle ne fût pas française : Prince de Gavre par 
diplôme impérial de 1736, marquis d'Àiseau, comte 
du Saint-Empire, de Peer, de Frezin, de Beaurieux 
et de Castelnuovo, vicomte du Quesnoy, baron de 
Monceau, grand échanson héréditaire de Flandre, cela 
comptait et il le fit payer: douze jours après sa 
nomination, M. de Gavre obtint la levée du séquestre 
sur les biens du général major de Gavre, resté au 
service d'Autriche ; en 1806, il usa et abusa de son 
titre pour venir solliciter en Espagne un procès suiv ; 
par sa famille depuis cent cinquante ans et qu'il ter 
mina à son bénéfice ; la même année, il conquit 
l'étoile de la Légion ; en 1808, il se fit donner le titre 
de comte sur promesse d'un majorât qu'il n'institua 
point; en 1810, — par quel hasard! — il lui plut 
d'entrer dans l'administration et on le nomma préfet 
de Seine-et-Oise : triste préfet que l'on maintint pour- 
tant près de trois ans. C'était presque la fin lorsqu'on 



200 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

s'avisa que M. de Gavre était d'une sottise dange- 
reuse. Il retourna aux Pays-Bas où on le vit général 
major et grand maître des cérémonies. 

En 1807 seulement, l'Empereur compléta en cham- 
bellans la Maison de l'Impératrice, et l'on est assez 
embarrassé de dire pourquoi il y ajouta, ce deux 
noms. L'un n'avait rien d'illustre: Du Val; c'était 
celui d'une famille normande divisée en deux bran- 
ches : d'Epremesnil et du Manoir. Peut-être José- 
phine, qui avait été des plus liées avec le d'Epremes- 
nil, conseiller au Parlement, céda à ce souvenir en 
prenant ce cousin dans sa maison. Pour l'autre, 
nul plus grand, car c'était Montesquiou; mais 
Rodrigue-Charles-Eugène de Montesquiou, nommé 
en 1807 chambellan de l'Impératrice, était dès long- 
temps engagé au service et passionné pour le métier : 
quoiqu'il eût épousé M lle d'Harcourt, il ne résida guère 
à Paris, et c'est au feu qu'il gagna le titre de cheva- 
lier, puis de baron de l'Empire, l'aigle d'or de la 
Légion, une dotation de 10 000 francs, l'aigrette de 
colonel du 13 e chasseurs, — et tout cela pour mourir 
de maladie, à Giudad-Rodrigo, vers la fin de 1810. 
Ce Montesquiou était le petit-fils du Conquérant de la 
Savoie, le fils aîné de Elizabeth-Pierre, celui qui, 
ministre en Saxe de 1791 à 1792, émigré alors et 
fort mal accueilli par les Princes, venait de se rallier 
à l'Empire en assistant au couronnement comme 
président de canton et était entré au Corps législatif 
en 1805. En 1809, il remplaça le prince de Bénévent 
dans la charge de grand-chambellan, et en 1810, sa 



LES ÉCUYERS 201 

femme obtint le grand office de gouvernante des 
Enfants de France. Pouvait-on moins faire pour ces 
Montesquiou qui, par les premiers ducs d'Aquitaine, 
descendent en ligne droite de Glovis et qui, non con- 
tents de l'antiquité de leur race, en ont maintenu 
par les armes l'éclatante renommée jusqu'aux der- 
niers jours de la monarchie, lui ont fourni, avec les 
deux Montluc, un d'Artagnan? 

Sauf ce Montesquiou qui, constamment en mission 
de guerre, ne paraît avoir jamais pris le service près 
de l'Impératrice, sauf Nansouty, bientôt parti et qui 
d'ailleurs n'a point rempli son office, les chambellans 
de Joséphine ne se rattachent par rien au nouveau 
régime ; ils sont tous gens du passé, appartiennent 
à la classe qui jadis eût fourni des chambellans à 
la reine de France, si la Reine en avait eu. Ce ser- 
vice entièrement de Cour, subordonné à la Dame 
d'honneur, ne pouvait être rempli par des hommes 
ayant pris, de leurs actions personnelles, une idée de 
leur dignité, un sentiment de leur indépendance, une 
conception de la vie tels que les guerres de la Révo- 
lution avaient dû les donner à des soldats. 



C'était exclusivement parmi les soldats qu'avaient 
été pris les officiers d'honneur de l'écurie de l'Impé- 
ratrice, Chevalier d'honneur, Premier écuyer, écuyers 
cavalcadours ; aussi, sauf le Chevalier d'honneur et 
le Premier écuyer, dont les charges étaient des sortes 
de retraites, les écuyers paraissaient peu ; ils étaient 



202 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

soldats, la guerre était continuelle et, comme avait 
dit l'Empereur, « le service de guerre passait avant 
out ». 

Au début, le Premier écuyer, qui avait le pas sur 
toute la Maison, remplissait les fonctions de Chevalier 
d'honneur. Il donnait la main à l'Impératrice de pré- 
férence à tout autre, était présent aux audiences que 
donnait Sa Majesté et se tenait derrière son fauteuil; 
il avait l'administration et la direction des écuries de 
l'Impératrice, en nommait les gagistes, accompagnait 
Sa Majesté dans ses voyages, y dirigeait et ordonnait 
tout, commandait les escortes, et remplissait près 
d'elle les mêmes fonctions que le colonel général de 
la Garde de service près de l'Empereur. Logé dans 
les Palais impériaux, nourri, servi et voiture par les 
gens de l'Impératrice, il recevait de plus 30 000 francs 
d'appointements. 

C'était évidemment sur le désir personnel de José- 
phine que M. d'Harville avait été nommé Premier 
écuyer. De grande race, car les Harville, fort anciens 
d'eux-mêmes, ayant eu un vice-amiral, chevalier des 
ordres du Roi, avaient été substitués, à la fin du 
xvn e siècle, aux Jouvenel des Ursins qui, depuis le 
quinzième, ont occupé les plus grandes charges civiles 
et ecclésiastiques dans le royaume. Louis-Auguste 
Jouvenel de Harville des Ursins, marquis de Traînel 
et comte de Harville était, à la Révolution, colonel 
d'Orléans-dragons et se rallia dès le début au parti 
populaire. Il avait été des intimes amis d'Alexandre 
de Beauharnais, mais plus heureux ou plus sage, avait 



LES ÊCUYERS 80. 

échappé à la proscription ; il servit d'une façon dis 
tinguée aux Armées du Nord, de Sambre-et-Meuse et 
du Rhin, et prit, en 1798, la position d'Inspecteur 
général de cavalerie. En 1800, il fut appelé à com 
mander les troupes de réserve au camp de Dijon, et, 
dès le 12 mars "ï 801, fut nommé sénateur. Sa femme, 
née Dal Pozzo, d'une branche naturalisée en France 
de cette illustre famille piémontaise, était assez liée 
avec Joséphine pour la recevoir chez elle, à Lisy, en 
février 1803, et M. d'Harville, dont le Premier Consul 
acceptait l'hospitalité, était sur le pied d'échanger 
avec lui des chevaux de son rang, des chevaux que 
Napoléon avait montés. Gela est tout à fait à part et 
montre le degré d'intimité. Mais, avec ses cinquante- 
six ans, M. d'Harville n'était plus propre même à un 
service de Cour dès qu'il était actif, car, après le 
voyage de l'an XIV (1805-1806) en Allemagne, il se 
sentit incapable de continuer ses fonctions. On lui 
continua le traitement, porté même à 40 000 francs 
avec le titre de Chevalier d'honneur, et, à Paris, quel- 
quefois encore, il parut dans les cérémonies, mais 
depuis le 12 juin 1806, la place de Premier écuyer 
fut remplie et tout le service en fut fait par le géné- 
ral sénateur Ordener. 

En cette nomination, impossible de ne pas voir, 
de la part de l'Empereur, une réaction prononcée 
contre les ehoix qu'il avait faits lui-même et une 
leçon donnée aux ci-devant. Ceux-ci prenaient par 
trop d'étoffe et tournaient ouvertement en mépris ce 
qui venait de la Révolution. Un jour où plusieurs 



204 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

dames du Faubourg avaient été présentées à l'Impé- 
ratrice, M me de la Rochefoucauld s'était émancipée à 
dire : « Nous avons reçu aujourd'hui bonne compa- 
gnie. » L'Empereur jugea qu'il était temps de rabattre 
le mors et de le remettre en bouche; il nomma, pour 
assister constamment l'Impératrice, pour être le chef 
réel et le gendarme de sa maison, cet ancien dragon 
de la Légion de Condé, ce paysan lorrain qui avait 
gagné chacun de ses grades à la pointe du sabre et 
qui, n'ayant point quitté les camps depuis 1773, incar- 
nait si noblement l'armée démocratique et la Révolu- 
tion même, — toute la Révolution peut-on dire, car 
c'était Michel Ordener qui, en l'an XII, avait enlevé 
à Ettenheim le duc d'Enghien. 

Était-ce pour son bonheur qu'il mettait en pareille 
place le héros des Grenadiers à cheval et Ordener 
n'eût-il point préféré les attentes sous le canon aux 
stations dans le Salon de service? Il ne s'était guère 
instruit des façons courtoises et élégantes, Il jargon- 
nait terriblement, et le français qu'il parlait décon- 
certait, quoique pas davantage que Luckner hier ou 
Kellermann à présent. Il avait appris la guerre, mais 
non la guerre d'épigrammes, et, plus il était brave 
homme, loyal, ferme sur son devoir, exécutant son 
service comme une consigne, plus on cherchait ses 
côtés faibles, et il en montrait, surtout lorsqu'il vou- 
lait se rendre galant, se parfumait à l'essence de 
rose et prétendait s'appareiller aux gens qui l'entou- 
raient. Il ne fallait pas, au moins, qu'on s'exerçât aux 
plaisanteries en présence de l'Empereur et qu'on 



LES ÉCUYERS 205 

s'avisât alors de planter des épingles dans le plastron 
de son grenadier, un froncement de sourcil, un 
regard posé sur les rieurs, et c'était assez. Pourtant 
Ordener en souffrit et cela devait être, quoique José- 
phine eût pour lui beaucoup de bontés, mais elle 
était rieuse. 

Les écuyers cavalcadours avaient été choisis, sauf 
une exception, parmi les hommes de famille ancienne 
qui avaient pris parti dans les armées de la Répu- 
blique ou qui, se trouvant dans le militaire à l'époque 
de la Révolution, y avaient suivi leur fortune. Le 
seul à part, qui du reste ne fit que passer dans la 
Maison où il ne resta qu'un trimestre, était un 
nommé Jacques Leroy qui, au Dix-huit brumaire, 
était aide de camp du général de Harville et dont la 
nomination s'explique à ce titre. Après une carrière 
accidentée, il entra dans l'état-major des places et se 
distingua en 1815 à la défense de Langres. Près de 
lui, c'est M. de Fouler, page de la petite écurie en 
1786, qui resta, fit toutes les campagnes, y avait 
déjà gagné le commandement du 11 e cuirassiers, y 
gagnera le grade de général de division, le titre de 
comte et une dotation de 30 000 francs. M. deBonardi 
de Saint-Sulpice, qui remplaça Leroy, était d'an- 
cienne noblesse de Provence, entré au service 
comme officier en 1777, colonel à la Révolution et 
général de brigade en 1803. La place près de l'Impé- 
ratrice ne lui convint du reste pas; il passa en 
pareille qualité près de l'Empereur sept mois plus 
tard (19 juin 1805), et neuf ans après, il était général 



206 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

de division, gouverneur de Fontainebleau et comte 
de l'Empire, avec 30 000 francs de dotation. 

Avant même que M. de Saint-Sulpice eût quitté, le 
5 mars 1805, avaient été nommés MM. de Corbir-eau 
et d'Audenarde. Le colonel de Gorbineau, fils d'un 
inspecteur général des Haras, avait débuté, en 1788, 
dans les Gendarmes de la Reine; rentré en 1791 
comme sous-lieutenant de dragons, il n'avait point 
manqué une campagne, étant à la fois, semble-t-il, 
dans toutes les armées où l'on se battait, et se multi- 
pliant pour la gloire. Il y avait alors, servant en 
même temps, trois Gorbineau, trois frères de valeur 
égale et de pareille intrépidité, « trois bras de carna- 
tion étendus en forme de prestation de serment », 
comme il se lit dans les armoiries de l'un d'eux, et 
leurs exploits, rejaillissantdel'un sur l'autre, faisaient 
à leur nom une auréole dont un seul homme n'eût 
pu l'entourer. Celui-ci fut tué à Eylau, en portant un 
ordre de l'Empereur; son frère cadet, major aux 
Chasseurs à cheval de la Garde, eut la cuisse empor- 
tée à Wagram; son frère aîné, fait commandant de 
la Légion de simple légionnaire, après les batailles 
d'Ocana et d'Alcala-la-Real, aide de camp de l'Empe- 
reur, général de division, fut un des grands cavaliers 
de l'Empire. 

M. d'Audenarde, « mon belé-cuyer », comme disait 
l'Impératrice, venait de Belgique. Fils de M. de 
Lalaing, vicomte d'Audenarde, chambellan de Marie- 
Thérèse et grand-maître des cuisines de la Cour de 
Bruxelles, petit-fils de M. de Lalaing, créé comte de 






LES ÉCCYERS Î07 

Lalahig, en 1719, par l'empereur Charles VI, il avait, 
à vingt ans, pris du service dans l'armée autrichienne, 
et, ayant donné sa démission après la paix de Luné- 
ville, il était rentré en 1804 dans l'armée française 
comme capitaine d'infanterie. Grâce à sa nomination 
dans la Maison de l'Impératrice, il put, en 1805, 
repasser dans la cavalerie. Il était général de brigade 
en 1812 et, à la Restauration, il fut sous-lieutenant 
aux Gardes du corps, où il eut des démêlés très vifs. 
La Monarchie de Juillet le fit pair de France et le 
second Empire sénateur. Il avait épousé la fille d'une 
amie de Joséphine, M Ue Dupuy, de l'Ile de France, 
dont le père fut sénateur et la mère dame de la 
princesse Joseph. C'était une personne fort intéres- 
sante et qui joua un rôle vers ses quarante ans. 

Enfin, à la place qu'avait occupée Bonardi de 
Saint-Sulpice fut nommé, le 20 juin 180o, le com- 
mandant de Berckheim, d'une illustre famille d'Alsace, 
qui a même origine et mêmes armoiries que les 
d'Andlau et eut comme eux, en Empire, le rang de 
dynaste. M. de Berckheim, entré au service en 1789, 
à l'âge de quatorze ans, comme sous-lieutenant au 
régiment de la Marck, sera colonel en 1807, général 
de brigade en 1810, général de division en 1813 et 
commandera en chef, en 1814, la levée en masse et 
l'insurrection du Bas-Rhin. 

Ces écuyers-là, on le comprend, n'ont guère le loi- 
sir de faire les jolis cœurs dans le Salon de service 
et de trotter à la portière de la voiture impériale ; 
c'est d'un autre uniforme qu'ils se parent et, pour 



208 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

que le Premier écuyer lui-même ne regarde point un 
commandement militaire, fût-ce des dépôts de la 
Garde, comme autrement urgent que son service près 
de la souveraine, il faut un ordre sévère et réitéré de 
l'Empereur. 

De là, au bout de quelques années d'expérience, 
la nécessité sentie par Napoléon de donner à l'Impé- 
ratrice des écuyers qui ne soient point employés acti- 
vement à l'armée, qui soient des officiers civils et 
qui exercent, au défaut du Premier écuyer, une sur- 
veillance sur le personnel des écuries : par décret 
rendu à Schœnbrunn le 7 juin 1809, « le sieur Honoré 
Monaco » est nommé écuyer de l'Impératrice. Ce 
Monaco était le fils aîné du ci-devant prince de 
Monaco, duc de Valentinois, marquis des Baux, et il 
devait, à la Restauration, succéder à ces titres et à 
bien d'autres. Il avait passé dans la Maison militaire 
comme officier d'ordonnance, puis dans l'état-major 
de Murât comme aide de camp ; il n'y avait point 
brillé; il brilla moins encore dans les écuries de l'Im- 
pératrice après le divorce, et l'enquête que mena 
Gaulaincourtà son sujet, en 1811, amena des résultats 
fâcheux pour sa renommée. 

Sans M. de Monaco, les écuries marchaient pour- 
tant à merveille, et, dès 1803, elles avaient été orga- 
nisées sur un pied de souverain, avec leur autonomie 
et leur comptabilité spéciales, quoique rattachées 
pour ordre aux écuries du Premier Consul, puis de 
VEmpereur. Elles étaient dirigées par un écuyer, 



LES ÉCURIES DE L'IMPÉRATRICE 209 

Vigogne, fils de l'écuyer du Premier Consul, qui 
avait sous ses ordres un piqueur, Guérin, deux sous- 
piqueurs, quatre cochers, deux postillons et quatorze 
palefreniers; à l'Empire, on ajouta un sous-piqueur, 
quatre cochers, huit postillons et vingt palefreniers *' 
ou garçons d'attelage : cela monta, en appointements 
et gages, à 69 300 francs; naturellement, le nombre 
des employés s'accrut chaque année, mais l'augmen- 
tation ne fut point si sensible qu'en un budget d'Étal 
puisque, en 1809, le total n'allait qu'à 92 000 francs, 
dont 14 000 francs pour appointements. 

Les hommes portaient la livrée du Premier Consul 
ou de l'Empereur : habit vert, veste écarlate et 
culotte de drap vert, avec plus ou moins de galons, 
selon les grades et selon la petite ou grande livrée. 
Comme il n'y avait pas de postillons à la d'Aumont 
chez l'Empereur, on avait dû régler un habit pour 
ceux de l'Impératrice et on l'avait fait plus élégant 
et plus alerte que la livrée : c'était une veste de drap 
vert avec col, parements et ceinture en velours vert, 
simple galon d'or aux coutures, double galon aux 
revers, sous les boutons et au bas, et épaulettes en 
torsades d'or; ce gilet s'échancrait haut sur un second 
gilet écarlate, galonné d'or, lequel s'échancrait lui- 
même sur un gilet de taffetas rose, bleu céleste et 
blanc, à liséré d'or; la toque était en cuir, garnie de 
Velours noir et parée d'une houppe d'or en torsades; 
les bottes en retroussis, avec éperons plaqués à long 
collet, étaient chaussées sur des culottes de peau de 
daim de forme spéciale; c'était une tenue d'une jolie 

14 



ÎW JOSEPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

élégance, la seule dans la Maison impériale où Ton 
rencontrât une trace des influences anglaises. 

Le nombre des chevaux avait crû, du Consulat à 
l'Empire, dans la même proportion que celui des 
hommes : une trentaine en 1803, cinquante en 1804, 
cent en 1805. Ces chevaux coûtaient, en moyenne, 
1 518 francs pièce ; une paire, exceptionnelle, de 
chevaux entiers, Le Monarque, et L'Impérial, fut 
payée 4 224 francs. Les voitures (douze en 1804, qua- 
torze en 1806 à l'entretien ordinaire) étaient des 
couleurs les plus variées : il en était de bleu, de bleu 
de ciel, de jaune et noir, de bleu et or, de jaune et 
rouge ; il en était à fond de paillon et à fond bleu et 
or ; presque point à fond vert; — encore celles-ci, 
à chiffres, non à armoiries, et servant à la suite. Ces 
voitures étaient d'un bon prix : les berlines de voyage 
9 408 francs, les calèches à la d'Aumont 6 000, les 
berlines de ville 6 600 ; certaines plus cher, jusqu'à 
8 000. Les voitures de grand gala sortaient des écu- 
ries de l'Empereur : l'Impératrice n'en avait point 
sous ses remises. 

Régulièrement, l'Impératrice devait atteler à huit 
chevaux ; mais les petits jours, elle n'en avait que 
six à sa voiture, avec piqueur piquant devant elle, le 
couteau de chasse au côté, l'écuyer, l'officier comman- 
dant l'escorte et le page de service courant aux por- 
tières ; trois valets de pied au moins sur le siège de 
derrière. Pour les berlines, un postillon montait les 
chevaux de la seconde volée, les quatre autres che- 
vaux étaient menés du siège par le cocher ; à huit 



LES ÉCURIES DE L'IMPÉRATRICE 211 

chevaux, il n'y avait de même qu'un postillon, le 
cocher menant les six chevaux du siège. A la d'Au- 
mont, à six chevaux, l'un des postillons menait la 
seconde volée ; l'autre, monté sur un des chevaux de 
timon, menait à l'allemande la première volée ; à la 
campagne et pour la chasse, il arrivait, semble-t-il, 
qu'on ne mît que quatre chevaux à la d'Aumont, 
mais c'était incorrect et marquait l'incognito. 

Au total, la dépense des écuries de l'Impératrice 
atteignait, les premières années, à 550 000 francs. Le 
train monté, elle descendit et se fixa aux environs 
de 420 000 francs. 

Ce système d'écuries particulières, détachées et 
presque indépendantes, était contraire aux règles gé- 
nérales de la Maison : tout service entraînant comp- 
tabilité devait en effet ressortir à chacun des grands 
officiers, sous le contrôle de l'Intendant général, et 
seul, le Service d'honneur, avec la Cassette et les 
fonds de Toilette administrés par le Secrétaire des 
dépenses, devait être personnel à la souveraine. 
Aussi, après le second mariage, non seulement il n'y 
eut plus d'écuries particulières pour l'Impératrice, 
mais les écuyers et les chambellans détachés près 
d'elle furent, en titre, écuyers et chambellans de 
l'Empereur. L'Impératrice ne conserva en titre que 
ses dames, son premier aumônier, son chevalier 
d'honneur et son premier écuyer. 

La Maison de Joséphine, telle qu'elle fut constituée 
en 1804, telle qu'elle s'accrut jusqu'en 1809, fut donc 



212 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

une chose à part, qui eut son caractère propre, qui 
ne rappela que par les titres qu'on y prit la Maison 
de la Reine, qui n'eut avec la Maison formée plus 
Lard pour Marie-Louise que quelques points communs 
dssez rares. Cette Maison représente Joséphine, par 
ticipe d'elle plus que de l'Empereur même : elle 
n'est point d'institution monarchique ; elle n'est point 
.l'institution démocratique ; elle est d'institution fami- 
liale et mondaine. C'est moins une cour qu'un salon : 
un salon qui se recrute peu à peu, où, d'abord, on 
est obligé de faire effort pour attirer le monde, où, la 
mode aidant, le niveau s'élève parce que des gens ont 
intérêt à s'y montrer et où, après un temps, l'on se 
trouve comme embarrassé des premiers habitués. A 
quantité de détails, on sent l'improvisation première ; 
à d'autres, on reconnaît les alluvions successives. 
Joséphine n'a point la main assez ferme pour fondre, 
comme fait l'Empereur, en une masse d'apparence 
compacte, ces éléments hétérogènes. Elle les a reçus, 
les a accueillis, leur a fait jolie mine, s'est amusée à 
les entretenir, a joué à la dame de château, s'est 
efforcée de plaire à tous, de ne choquer personne, de 
rendre des services, de faire des amitiés ; mais jamais 
elle n'est parvenue à se faire respecter, à s'établir en 
son rang, à s'affirmer l'Impératrice; elle est restée 
ce qu'elle s'était faite si parfaitement : la femme du 
Premier Consul. Là elle avait su monter, là elle avait 
su se tenir, là elle avait merveilleusement réussi à 
se faire bien voir. Par quel prodige d'habileté et de 
tact, étant données son éducation, la vie qu'elle avait 



JOSÉPHINE ET SA MAISON 213 

menée, les sociétés qu'elle avait parcourues, on s'en 
peut étonner à bon droit : mais toutes les qualités 
qu'elle avait déployées alors étaient exclusives de 
celles qu'elle eût dû montrer comme Impératrice ; 
aussi ne grandit- elle pas à être entourée de cette 
maison, à recevoir les honneurs de souveraine, elle 
en fut plutôt diminuée, car il ne lui était point per- 
mis de rester au même niveau — et cela tint à ce que, 
possédant les qualités d'un ordre, elle n avait point 
acquis les défauts si différents qu'il lui eût fallu pour se 
trouver au courant de sa nouvelle place. A vrai dire, 
c était demander l'impossible. 



Il 



LES CÉRÉMONIES ET LES FETES 



C'est au moment où elle devient mère, à ce moment 
seulement, que, en France, l'épouse du Souverain 
acquiert une dignité incommuluble ; c'est de ce jour 
seulement que date son droit politique et que com- 
mence, dans i'Etat, son rôle personnel. Jusque-là, la 
répudiation plane sur elle : les exemples en sont si 
fréquents, dans la troisième dynastie seulement, que 
c'est devenu là presque une loi de la monarchie et si, 
pour son accomplissement, l'intervention de l'autorité 
religieuse est requise dans certaines formes, c'est par 
une sorte de déférence de la part de l'autorité royale 
et moyennant la certitude que la demande, quels 
qu'en soient les prétextes, sera toujours accueillie : 
Louis VII répudie Eléonore d'Aquitaine ; Philippe II 
répudie Ingeburge de Danemark ; Louis XII répudie 
Jeanne de France ; Henri IV répudie Marguerite de 
Valois. L'épouse du Roi n'est assurée de rester reine, 
d'en conserver la dignité et les honneurs que lorsqu'elle 



116 JOSÉPHINE IMPERATRICE ET REINE 

a accompli la fonction essentielle qui lui est dévolue : 
assurer la continuation de la race dans laquelle elle a 
été accueillie, servir de trait d'union entre le passé et 
l'avenir. 

Si telle pour les reines dans les dynasties anciennes, 
celles qui, par le nombre des agnats, ont la garantie 
d'une succession quasi indéfinie, combien plus pré- 
caire la place pour l'épouse d'un fondateur de dynas- 
tie pour qui la perpétration de son œuvre est indivi- 
sible de la perpétuation de sa race, et à qui, non 
seulement dans l'avenir, mais même dans le présent, 
il importe essentiellement d'avoir constitué un ordre 
logique et naturel d'hérédité. De soi-même et comme 
par contrainte, Napoléon songe constamment à cet 
autre fondateur de dynastie, auquel il se rattache par 
les honneurs qu'il lui rend, par les tilres qu'il prend, 
par ceux qu'il confère, par les formes qu'il impose à 
son empire, cherchant, si l'on peut dire, une légiti- 
mité dans le retour à d'antiques modèles désertés 
depuis l'usurpation de Hugues Gapet : or, quel sou- 
verain a répudié plus d'épouses que Charlemagne, 
lequel en eut neuf légitimes — sans compter les 
autres ? 

Et Joséphine doit trembler d'autant plus que, cette 
situation, elle ne l'a point acquise d'un coup, elle n'y 
est point entrée d'un seul pas; elle ne s'en est point 
emparée comme d'un droit de naissance : il n'y a 
nulle parité entre son passé et son présent, nul équi- 
libre dans sa vie, nulle justification à sa fortune. 
Tout en elle est obscur, médiocre et vil, hormis ce qui 



LES CÉRÉMONIES ET LES FÊTES 217 

n'est point elle-même, hormis l'homme qui l'a aimée, 
l'a prise par la main, l'a. menée d'échelon en échelon à 
ce prodigieux sommet. Elle était près de lui, à côté de 
lui, vivant de sa vie, unie même à lui par un contrat 
civil. Par une pente insensible, par la galanterie 
naturelle aux Français, par des nécessités politiques, 
par l'amour que Napoléon conservait pour elle, elle 
s'est trouvée peu à peu, sans qu'on sût presque 
comment, associée aux hommages que Ton rendait 
au Premier Consul, quoi qu'elle n'eût ni titre ni qua- 
lité pour en recevoir, qu'ils fussent bénévoles et de 
pure courtoisie et que l'on crût sans doute qu'ils 
n'engageaient point. Des salons où passe quiconque, 
homme ou femme, est, en Europe, distingué par la 
naissance, les dignités ou l'intelligence ; une table où 
s'asseoient par fournées, à des jours fixés, de cent 
vingt à deux cent dix personnes ; une société qu'on 
prétend réformer et rétablir, à laquelle on veut impo 
ser un ton, des façons, des mœurs et des modes ; 
tout, — les grands desseins comme les médiocres occa- 
sions — exige la présence d'une femme. Cette femme- 
ci, Napoléon la gardera-t-il par la suite ? Il ne sait. 
Trois fois déjà il a été sur le point de rompre ; mais, en 
al tendant, elle est là, il la croit utile, il l'aime encore • 
à proportion qu'il s'élève, il l'élève après lui. Plus sa 
femme rencontre d'ennemis coalisés, plus il s'obstine, 
car la contradiction l'excite et c'est une satisfaction 
pour lui d'y résister, de montrer ainsi combien est 
grand le pouvoir qui lui a permis de la tirer du néant 
où il lui suffirait d'un mot pour la replonger. 



218 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINI 

Et c'est ainsi que, associée, au temps du Consulat 
à vie, aux honneurs presque royaux que l'on rend à 
Bonaparte, elle se trouve, l'Empire survenant, asso- 
ciée d'abord aux honneurs impériaux ; puis, en sa 
qualité acquise d'Impératrice, personnellement dési- 
gnée pour en recevoir de spéciaux, sans que, pour 
cela, sa position soit plus stable, moins précaire, plus 
définitivement assise, sans qu'il en résulte une garan- 
tie contre la répudiation toujours menaçante ou une 
sûreté pour son avenir toujours obscur. 



Ce n'est point pour elle, en effet, ce n'est point 
pour Joséphine que ces honneurs ont été réglés, c'est 
pour l'Impératrice prise en soi, l'Impératrice type, 
l'Impératrice fonctionnelle, si l'on peut dire. José- 
pnine en jouit, mais momentanément, occasionnelle- 
ment : certains articles, les plus importants dans 
l'ordre politique, ne peuvent s'appliquer à elle, ils 
sont donc une menace contre elle, puisqu'ils règlent, 
en ce qui regarde l'Impératrice, sa situation clans des 
circonstances où Joséphine ne peut matériellement se 
trouver : c'est le cas pour la Régence dont les 
femmes sont exclues par le paragraphe 2 de l'ar- 
ticle XVIII du Sénatus-Consulte du 28 floréal an XII, 
et pour la garde de l'Empereur mineur remise à l'Im- 
pératrice mère par le paragraphe 1 de l'article XXX. 

Ce n'est donc, pour ainsi dire, qu'en attendant 
celle qui doit inévitablement la remplacer quelque 
jour, que Joséphine reçoit les mêmes honneurs civils 



PRÉROGATIVES DE L'IMPÉRATRICE 219 

et militaires que l'on rend à l'Empereur, à l'exception 
de la présentation des clefs à l'arrivée dans les 
Bonnes villes et de tout ce qui est relatif au comman- 
dement des troupes et au mot d'ordre. Gomme pour 
l'Empereur, lorsqu'elle entre dans une place, la garni- 
son entière prend les armes ; la cavalerie va au-devant 
d'elle à une demi-lieue, les trompettes sonnent la 
marche ; les officiers et les étendards saluent ; de 
l'infanterie, une moitié est en bataille sur le glacis, 
l'autre forme la haie ; les officiers et les drapeaux 
saluent, les sous-officiers et les soldats présentent les 
armes; les tambours battent aux champs et l'artille- 
rie de la place tire trois salves. A son logis, garde 
d'un bataillon d'infanterie avec drapeau commandé 
par le colonel, d'un escadron de cavalerie commandé 
par le colonel ; devant la porte, deux vedettes sabre 
en main. Parcourt-elle la ville ? à son passage, les 
postes présentent les armes et les tambours battent 
aux champs. Part-elle ? Les mêmes honneurs qu'à 
l'arrivée. 

Dans les ports, on agit comme dans les places de 
guerre ; si elle embarque, on arbore le pavillon 
carré impérial au grand mât de son canot et, si elle 
monte sur un vaisseau, c'est aussi ce pavillon, salué 
de sept cris de Vive l'Empereur 1 et des décharges de 
toute l'artillerie. 

Voyage-t-elle ? Escorte de gendarmerie et escorte 
de cavalerie ; à la lisière de chaque département le 
préfet, de chaque arrondissement le sous-préfet, de 
chaque commune le maire ; toutes les cloches en 



220 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINP 

branle et, si elle passe devant une église, le curé, en 
habits sacerdotaux, sur la porte, avec tout son clergé. 

Est-elle sédentaire dans une résidence ? Piquet de» 
seize hommes avec officier, et trompette pour la suivre 
dans ses promenades. Rentre-t-elle p Paris après une 
absence un peu prolongée ? Canon pour annoncer 
son arrivée, et tous les corps constitués venant lui 
présenter des félicitations et des hommages qu'elle 
reçoit assise sur son trône et entourée de sa Maison. 

Ses armoiries sont celles de l'Empereur : d'azur à 
l'aigle d'or empiétant un foudre du même. La cou- 
ronne est semblable : un cercle d'or, enrichi de pierre- 
ries, relevé de six fleurons d'où partent six demi- 
cercles rejoints à un globe cerclé et sommé d'une 
croix ; des aigles essorant occupant les intervalles 
des demi-cercles, trois ostensibles à la face externe. 
Le manteau sur lequel est posé l'écu est le même que 
celui de l'Empereur : amarante, semé d'abeilles d'or, 
bordé d'un large galon de broderie, doublé d'hermine 
et ayant les courtines relevées par un galon plat, flot- 
tant et brodé d'abeilles. Sans doute, l'Impératrice ne 
pose point la couronne sur le casque d'or brodé, 
damasquiné, taré de front, à visière entièrement 
ouverte, qui est réservé à l'Empereur ; elle ne passe 
point en sautoir derrière l'écu les attributs de la sou- 
veraineté, le sceptre et la main de justice ; elle ne 
l'entoure point du collier de Grand maître de la 
Légion où sont figurés les trophées des diverses pro- 
fessions dont se composent les cohortes ; mais elle 
est la seule à recevoir ces armoiries pleines ; tous 



PRÉROGATIVES DE L'IMPÉRATRICE 221 

les autres membres de la famille auxquels a été con- 
cédé l'écu impérial, ne le portent qu'avec une brisure; 
aucun n'a droit à la couronne aquilée, aucun au man- 
teau de cette forme. 

Gomme l'Empereur, et seule avec lui, l'Impératrice 
attelle huit chevaux à son carrosse de gala ; tous ses 
gens portent sans changement la livrée de l'Empe- 
reur ; ses officiers ont des habits de môme forme, 
couleur et broderie que les officiers des services cor- 
respondants de la Maison de l'Empereur. 

Elle-même a pour les cérémonies un costume spé- 
cial ; dans les grands jours, c'est une robe de soie 
blanche sans queue, brodée et ornée de crépines d or, 
garnie au corsage d'une dentelle d'or, de blonde ou 
d'Angleterre, relevée sur carcasse de baleine, de façon 
à former derrière le cou un collet encadrant les 
épaules, et qu'on nomme la chérusque ; une ceinture 
blanche brodée d'or est nouée à la taille et tombe sur 
la robe ; un manteau à longue queue, de même cou- 
leur et de même broderie que celui de l'Empereur, e-t 
attaché aux épaules ; un diadème en or et pierreries 
est posé sur la tête. 

L'habit de cour est une robe ronde, en étoffe des 
manufactures françaises, avec chérusque, ceinture 
tombante, manteau à longue queue attaché à la taille. 
Le dessin des broderies qui ornent la robe et le man- 
teau est libre ; il peut être en soie, en argent ou en 
or, de même que le bas peut indifféremment être garni 
d'une broderie ou d'une frange, ou d'une broderie et 
d'une frange en même temps 



Î22 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Nul n'est de la Cour, n'y peut être invité, — hor- 
mis aux très rares grands bals — s'il n'a été présenté 
à l'Impératrice. Les femmes, françaises ou étrangères, 
lui sont présentées d'abord et ne le sont qu'ensuite à 
l'Empereur ; pour les hommes, c'est l'inverse. 

Joséphine jouit donc de ce qui peut paraître le plus 
haut et le plus distingué dans les honneurs, mais elle 
n'en jouit que par hasard, par surprise, et en forme 
d'attente : elle n'est là qu'une passante ; elle en a le 
sentiment, l'appréhension continuelle, et Napoléon en 
a, lui, la certitude : et pourtant, par une contradiction 
qui marque singulièrement cette nuance de caractère 
qu'on a remarquée en lui, cette impératrice à laquelle 
il refuse, en droit, même si elle devenait mère, toute 
part du suprême pouvoir, cette Joséphine qu'il est 
déterminé à répudier quelque jour, il lui accorde 
l'honneur le plus éclatant et le plus envié, le plus 
personnel et le plus individuel qui puisse être, l'hon- 
neur que, seule depuis deux siècles, une reine, Marie 
de Médicis, a obtenu en France : honneur politique 
qui entraîne l'accession à l'autorité royale, honneur 
religieux qui confère, par la vertu du sacrement, les 
grâces nécessaires pour exercer cette autorité ; Napo- 
léon associe Joséphine à son couronnement, il l'asso- 
cie au sacre qu'il reçoit du vicaire de Jésus-Christ. 

Il ne voit pas ou ne veut pas voir les conséquences ; il 
envisage, semble-t-il, cette cérémonie essentiellement 
religieuse, qui est pour le lier à jamais, comme une 
galanterie suprême qu'il fait à sa femme et qui ne 
l'engage point. Rien n'est changé dans la nullité 



PRÉROGATIVES DE L'IMPÉRATRICE 223 

politique de Joséphine, rien n'est plus assuré dans 
sa fortune conjugale. Elle est le lendemain ce qu'elle 
était la veille ; elle a seulement participé à une fête 
de plus, la plus éclatante qui soit, la plus mémorable, 
qui n'a nul précédent dans le passé, qui n'aura nulle 
répétition dans l'avenir. 

Sauf en cette unique occasion, chaque fois qu'il 
s'agit de cérémonies nationales, d'actes politiques et 
constitutionnels, Joséphine ne paraît que comme com- 
parse, comme assistante, comme spectatrice. C'est seu- 
lement aux fêtes de la Famille et aux fêtes de la Cour 
qu'elle prend place aux côtés de l'Empereur. Ce qui 
est de compliment et d'apparence, ce qui est de réjouis- 
sance et d'amusement, ce qui est de famille et de 
société, voilà son lot. Elle est la première dame de 
France, mais on peut dire que, malgré tout l'extérieur 
des honneurs, elle n'est point traitée en Impératrice 
et l'on n'aurait, pour s'en assurer, qu'à comparer les 
droits et les prérogatives que Napoléon attribua à 
Marie-Louise parce qu'elle était la mère de son fils, 
avec ceux qu'il accorda à Joséphine qui était simple- 
ment sa femme. 

Justement parce que la politique n'a rien à voir 
avec celle-ci, l'esprit peut s'attacher davantage à la 
splendeur des choses et l'on regarde mieux la femme 
manœuvrant dans le cadre somptueux où elle se trouve 
placée. Elle y porte des toilettes qui ne sont pas seule- 
ment les plus riches qu'on puisse voir, mais qui sont 
accommodées avec un art infini à l'air de son visage, 
à sa taille, à sa démarche et qui, selon les circons- 



224 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

tances et les occasions, fournissent comme la formule 
définitive du luxe féminin à son époque. Tout deman- 
derait à être noté de ces cérémonies auxquelles l'Im- 
pératrice participe : l'étiquette et les usages, le cos- 
tume des acteurs et des spectateurs, l'ordre et la pompe 
des cortèges, la beauté des carrosses, les agréments 
des musiques, le rythme des danses, et aussi la splen- 
deur des salons, l'ordonnance des grands escaliers, et 
les palais construits à souhait pour ces triomphes ; 
mais, en réalité, beaucoup de ces fêtes se ressemblent 
et, pour éviter une énumération fatigante et la répé- 
tition de détails qui pourraient sembler oiseux, on se 
restreindra à quelques exemples. 

Mais d'abord, la cérémonie du Sacre étant à part 
et unique en son genre, il est d'autant plus intéres- 
sant d'y déterminer le rôle distribué à Joséphine. 



Dès que l'Empereur a décidé que l'Impératrice sera 
couronnée et sacrée, le cérémonial a dû être réglé de 
façon qu'on lui assignât une place, qu'on lui destinât 
un costume, qu'on lui décernât des honneurs analo- 
gues à sa dignité et, dans une mesure, semblables à 
ceux attribués à l'Empereur. Sans doute, il ne peut 
y avoir parité. Ni glaive, ni sceptre, ni main de jus- 
tice, mais, comme l'Empereur, la couronne, l'anneau 
et le manteau. Ce manteau devra être porté par toutes 
les princesses, d'où bien des orages, dont Napoléon 
ne s'abrite qu'en concédant à ses belles-sœum et sœurs 
qu'elles auront chacune derrière elles, pour porter 



LE SACRE ET LE COURONNEMENT 225 

leur propre manteau, un officier de leur maison, et 
en leur faisant écrire par le Grand maître des Céré- 
monies qu'elles auront à « suivre l'Impératrice dans 
toutes les marches de la cérémonie et à soutenir le 
manteau de Sa Majesté». Elles le soutinrent d'ailleurs 
si faiblement que, lorsque l'Impératrice monta au 
grand trône, il y eut une seconde où, emportée par 
le poids, elle bascula presque, où l'on pût croire 
qu'elle allait rouler en arrière. Que ne devait-il pas 
peser ce manteau de velours pourpre, de quatre aunes 
de hauteur et de huit de tour, semé d'abeilles d'or 
brodées en bosse, bordé, au-dessus d'une large bande 
d'hermine, d'une lourde broderie de branches de lau- 
rier, d'olivier et de chêne encadrant la lettre N ; ce 
manteau entièrement double d'hermine, dont la four- 
rure excédait de près de quatre pouces la bordure d'or 
et qui, vu sa forme de dalmatique, n'avait qu'une 
manche ouverte, n'était attaché que sur l'épaule 
gauche et n'était soutenu, du même côté, que par une 
agrafe de diamants? Rien qu'en fourrures, il avai/ 
été fourni par Toulet pour 10 300 francs d'hermine 
de Russie et pour 380 francs de peaux d'Astrakhan ; 
la broderie exécutée par Leroy et Raimbaud avait 
coûté 16 800 francs et il y avait, de plus, le velours 
avec la doublure de croisé et de florence blancs. 

L'anneau avait été orné d'un rubis — emblème de 
joie — fourni parle trésor de la Couronne, tandis que, 
à l'anneau de l'Empereur, était montée une émeraude 
— emblème de révélation divine. 

La couronne que, six années plus tard, on trouvait 

15 



226 JOSÉPHINE IMPERATRICE ET REINE 

démodée et qui n'en fut pas moins imposée, lors du 
mariage, à Marie-Louise, car, disait Napoléon : « elle 
n'est pas belle, mais elle a un caractère particulier et 
je veux l'attacher à ma dynastie, » était un cercle d'or 
enrichi de brillants et d'émeraudes, d'où partaient 
huit demi-cercles, en forme de feuilles de laurier et 
de myrte, se rejoignant à un très petit globe surmonté 
d'une croix : ce qui lui donnait un aspect spécial, c'est 
que, posée assez avant, elle joignait presque un très 
haut diadème d'or, de forme conique, couvert d'amé- 
thystes — emblème de l'union de l'amour et de la 
sagesse — ayant au centre une énorme améthyste 
entourée de brillants ; et ce bandeau, placé sur le front 
en sorte que quelques boucles de cheveux en sortaient 
seules, semblait ne faire qu'un avec la couronne. 

Le diadème, la couronne et la ceinture, confection- 
nées par Marguerite, coûtèrent 15 000 francs de 
façon : Marguerite avait fourni deux mille deux cent 
soixante et un brillants pour 867 369 fr. 10. 

Voyons maintenant Joséphine dans sa gloire. 

A dix heures du matin, le 11 frimaire an XIII 
[2 décembre 1804), salves de coups de canon : c'est 
le cortège qui part des Tuileries. Il fait un froid ter- 
rible, un froid de décembre, mais le temps est clair et 
le ciel bleu. Du Carrousel, le cortège débouche par la 
rue Saint-Nicaise, suit la rue Saint-Honoré, la rue du 
Roule, traverse le Pont-Neuf, passe, du quai des Or- 
fèvres, à la rue Saint-Louis, à la rue du Marché-Neuf, 
a la rue du Cloître-Notre-Dame. Par les rues sablées 



LE SACRE ET LE COURONNEMENT 227 

dont la plupart n'ont pas sept mètres de large, entre 
une double haie de fantassins, voici défiler d'abord le 
maréchal Murât, gouverneur de Paris, et son état- 
major, puis quatre escadrons de Carabiniers, quatre 
de Cuirassiers et les Chasseurs de la Garde entre- 
mêlés de Mamelucks ; après les soldats, un grand 
vide; — quatre hérauts d'armes à cheval, en dalma- 
tique de velours violet brodée d'aigles d'or, une 
première voiture à six chevaux où sont les maîtres et 
les aides des cérémonies ; dix autres pour les grands 
officiers de l'Empire, les ministres, les grands offi- 
ciers de la Couronne, les grands dignitaires, les 
princesses. Ces voitures sont de hautes et grandes 
berlines à housse, fond or avec les armes impériales 
aux portières : elles ont coûté chacune entre 7 et 
8 000 francs. Les chevaux, — on en a acheté pour 
l'occasion cent quarante nouveaux payés en moyenne 
1 314 francs pièce — sont menés, les deux de volée 
par un palefrenier monté, les quatre autres à grandes 
guides par le cocher. Derrière chaque voiture, trois 
laquais à la livrée de l'Empereur. 

Un espace... des acclamations... l'Empereur! Les 
huit chevaux isabelle, panachés de blanc, à queue et 
à crinière nattées, pomponnées et cocardées de rubans 
rouges et or, sont, chacun sous son harnais de maro- 
quin rouge garni de bronze ciselé, tenus en main par 
un homme à pied ; un piqueur est monté sur un des 
deux chevaux de volée ; les six autres chevaux sont 
menés à grandes guides par le cocher de l'Empereur, 
César Germain, en sa plus grande tenue, chapeau 



228 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

bordé à plumet vert et blanc, bas de soie à coins bro- 
dés d'or, des galons sur toutes les coutures de son large 
habit vert, de son gilet écarlate, de sa culoite verte. 
Et la voiture est comme une grande cage dorée et 
peinte que ses huit glaces font translucide : l'impé- 
riale est chargée d'une lourde couronne que portent 
luatre aigles; quatre figures allégoriques soutiennent 
le ciel ; aux frontons, des aigles encore qu'enlacent 
des guirlandes; des frises pleines avec des médaillons 
représentant les principaux départements de l'Empire 
liés par un chaînon de palmettes, décorent le corps 
de la caisse ; aux panneaux sont blasonnées les armes 
de l'Empire ; aux sièges, aux marchepieds, aux roues, 
des emblèmes qu'accompagnent des guirlandes de 
fleurs, sont sculptés en plein bois. C'est Getting qui, 
pour 114 000 francs, a exécuté cette voiture sur les 
dessins de Fontaine, mais Fontaine la trouve manquée 
« parce que, par économie, on a beaucoup retranché 
à la richesse et à la magnificence ». Derrière le siège 
du cocher, très écarté de la carcasse dorée, et derrière 
la voiture même, des pages tant qu'il en a pu monter, 
six ici, sept là, tous jolis, pomponnés, frisés, le nœud 
vert flottant à l'épaule sur la grande livrée galonnée à 
toutes les tailles, l'air vif et gai d'enfants malins el 
hardis, le visage rose fouetté par la bise, une bande 
de collégiens dorés qui met du rire dans ce solennel el 
comme du printemps dans cet hiver. 

Dans la voiture, toute de velours blanc brodé d'or, 
où l'on a prodigué les lauriers, les palmes, les abeilles, 
de la Légion et les lettres N, au fond -»- ils s'y sont 



LE SACRE ET LE COURONNEMENT 229 

trompés en montant et se sont placés sur le devant, 
car les deux banquettes, pareillement larges et longues, 
pareillement tendues, ne se distinguent en rien l'une 
de l'autre — au fond, à droite, l'Empereur; à gauche, 
Joséphine ; Joseph, sur la banquette de devant en face 
de son frère, Louis en face de sa belle-mère. 

Joséphine est vêtue d'une robe, à manches longues, 
de satin blanc, semée d'abeilles d'or et brodée d'argent 
et d'or : au bas, broderie haute et crépines d'or ; sur 
le corsage et le haut des manches, semis de diamants. 
La robe seule, fournie par Pochet, Raimbaud et leur 
nouvel associé Leroy, a coûté 10 000 francs. Elle 
s'évase aux épaules en une chérusque de blonde che- 
nillée de 240 francs, et est accompagnée, à partir de 
la taille, d'un manteau de cour — ce qu'on appelle un 
bas de robe — en velours blanc brodé en or qui coûte 
7 000 francs ; ne le trouvant pas assez riche, on y a 
ajouté sept aunes de franges à 430 francs l'aune. Les 
souliers sont en velours blanc, brodés d'or, et ont 
coûté 650 francs. Ils sont chaussés sur des bas de soie à 
coins d'or. Les mains ont des gants blancs brodés d'or. 

L'Impératrice a sur la tête un diadème — différent 
de celui qu'elle portera à la cérémonie — qui est de 
perles fines et de diamants, très légèrement montés. 
Il est estimé 1 032 000 francs : un seul diamant au 
milieu vaut 165 000 francs. Son collier et ses boucles 
d'oreilles sont de pierres gravées entourées de brillants 
et sa ceinture est toute couverte de diamants. Elle 
porte sur elle des millions et n'en est ni alourdie, ni 
empêchée. Jamais elle n'a été plus jolie ; jamais elle 



250 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE EN REINE 

n'a paru mieux en beauté ; ses quarante et un ans en 
semblent trente à peine. Qu'importe si, de cet agré- 
ment, quelque chose est emprunté, si le fard avive les 
yeux et si le visage est fait? En ces cortèges de grand 
jour, sous la lumière crue, à la distance où l'on est 
de la foule, il faut de nécessité, pour lui faire illu- 
sion, quelque chose du théâtre. 

Et n'est-ce pas encore d'un art suprême — que ce 
soit l'invention de Joséphine ou des couturiers 
qu'elle inspire — d'un art tout approprié justement 
aux nécessités de telles cérémonies, ce décolletage en 
carré sur la poitrine, avec la haute collerette de den- 
telle se dressant aux épaules, encadrant le cou, justi- 
fiant aussi bien les manches longues que les courtes, 
gardé, par l'abattement du collet, contre les exagéra- 
tions de la fraise godronnée des Valois, mais sauvant 
cette nudité du dos, si peu convenable dans les toi- 
lettes de jour, on peut même dire dans toutes les toi- 
lettes de grand gala? 

On avance ; point de chaufferette dans la voiture 
où, seulement, un tapis de peau d'ours est étendu sous 
les pieds, et l'Impératrice, comme d'ailleurs toutes 
les femmes prenant part à la cérémonie, a la gorge 
largement à l'air. 

Le cortège se déroule : autour du carrosse de Leurs 
Majestés, une cavalcade : aides de camp à la hauteur 
des chevaux, colonels généraux de la Garde aux por- 
tières, écuyers aux roues de derrière, maréchal com- 
mandant la Gendarmerie suivant la voitnr*» 






LE SACRE ET LE COURONNEMENT 231 

Après, treize berlines à six chevaux, pour les offi- 
ciers et les dames de l'Empereur, de l'Impératrice, des 
princes, des princesses, des princes grands dignitaires ; 
puis les Grenadiers à cheval entremêlés de canonniers 
et un escadron de Gendarmes d'élite. C'est tout : 
mais, avec chaque corps de troupes, marchent des 
musiques qu'on a grossies pour l'occasion de tous les 
instrumentistes de Paris et de la province restés dis- 
ponibles après la formidable levée de trois cents musi- 
ciens faite par Lesueur pour les orchestres de Notre- 
Dame. Et l'immense machine serpente à travers les 
étroites petites rues du vieux Paris et de la Cité, entre 
la double haie des fantassins, contenant à peine 
la population, grossie des trois quarts par la pro- 
vince, évaluée par les plus modestes à cinq cent mille 
spectateurs ! 

A midi moins le quart, on arrive enfin à la tente 
dressée en face du pont de la Cité, au-devant de l'Arche- 
vêché qui, par une longue galerie de bois, décorée de 
tapisseries, communique au portique couvert dressé 
devant le portail de Notre-Dame. L'Empereur prend 
es ornements impériaux et revêt son grand costume, 
oséphine se fait attacher le manteau impérial et se 
oiffe du diadème d'améthystes ; puis, à pied, le cor- 
tège se met en marche : les huissiers, les hérauts 
d'armes, les pages, les aides et les maîtres des céré- 
monies ; le Grand maître en son costume de velours 
violet, clef au côté, bâton en main, le maréchal 
Scrurier portant le coussin sur lequel on posera tout 
à l'heure l'anneau de l'Impératrice, le maréchal 



232 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Moncey portant la corbeille qui recevra le manteau, 
le maréchal Murât portant sur un coussin la cou- 
ronne. Tous trois sont encadrés par des chambellans 
et des écuyers. L'Impératrice vient ensuite, ayant, à 
sa droite, son premier écuyer, à sa gauche, son pre- 
mier chambellan. Son manteau est soutenu par les 
cinq princesses belles-sœurs et sœurs de l'Empereur. 
Elles sont, à leur fantaisie, coiffées en plumes et dia- 
mants : leurs robes sont blanches, brodées d'or, à 
manches longues, avec un long bas de robe en velours 
de couleur brodé d'or, jouant le manteau : derrière 
chacune d'elles, portant la queue de ee manteau, 
marche le premier officier de leur maison. Après, 
seulement, viennent la Dame d'honneur et la Dame 
d'atours de l'Impératrice, puis ses six dames du 
Palais. 

Ensuite, c'est le cortège de l'Empereur : d'abord, 
les maréchaux portant les honneurs de Gharlemagne : 
la couronne, le sceptre et l'épée ; puis, ceux portant 
les honneurs de l'Empereur : l'anneau et le globe ; puis 
l'Empereur, la tête laurée de la couronne d'or, tenant 
d'une main le sceptre impérial de vermeil, de l'autre, 
la main de justice au bâton de vermeil orné de perles : 
les princes grands dignitaires soutiennent son man- 
teau ; le cortège se termine par les vingt-six grands 
officiers de la Couronne et de l'Empire qui n'ont point 
de fonction particulière dans la cérémonie et qui 
marchent par quatre de front. 

Gomme à l'Empereur par le cardinal de Belloy, 
l'eau bénite est offerte à Joséphine par le cardinal 



LE SACRE ET LE COURONS EM ENT 233 

Cambacérès ; comme 1 Empereur, elle s'avance, sous 
un dais porté par des chanoines, jusqu'au chœur où, 
comme l'Empereur, elle est encensée ; et tandis que 
les grands dignitaires et les grands officiers reçoivent 
les honneurs que portaitl'Empereur et qu'on les range 
sur l'autel, la Dame d'honneur et la Dame d'atours 
s'approchent de l'Impératrice, détachent son manteau, 
enlèvent la petite couronne et, sur l'autel, on place, à 
la suite des honneurs que portait l'Empereur, ceux de 
l'Impératrice : la couronne, le manteau et l'anneau. 
Et. après que le Pape a imposé à l'Empereur l'onction 
sacrée, la triple onction, il répète la même cérémo- 
nie, avec les mêmes prières, sur la tète et dans la 
paume des deux mains de Joséphine. Et, la messe 
commencée, quand, après le Graduel, le Pape bénit 
les ornements impériaux, il bénit ensemble les man- 
teaux, les anneaux et les couronnes; et, lorsqu'il a 
fait à l'Empereur la tradition de ses insignes, c'est 
avec les mêmes prières qu'il agit pour l'Impératrice. 
« Recevez cet anneau qui est le signe de la foi sainte, 
la preuve de la puissance et la solidité de votre 
Empire, par lequel, grâce à sa puissance triomphale, 
vous vaincrez vos ennemis, vous détruirez les hérésies, 
mus tiendrez vos sujets dans l'union et vous demeure- 
rez persévéramment attachée à la foi catholique. » 
Puis, il fait la tradition du manteau : « Que le Si i- 
gneur vous revête de sa puissance afin que, pendant 
que vous brillerez extérieurement de la splendeur de ce 
vêtement, vous brilliez intérieurement par les mérites 
de vos vertus aux yeux de ce Dieu qui n'ignore rien 



234 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

du passé, à qui rien n'est celé de l'avenir, par lègue* 
régnent les rois et les fondateurs des lois trouvent la 
Justice. » 

L'Empereur monte alors à l'autel sur lequel est 
posée la couronne impériale, la couronne d'or aux 
feuilles de laurier, il la place lui-même sur sa tête, 
selon le cérémonial que Charlemagne régla pour son 
fils, Louis le Débonnaire, lorsqu'il le fit sacrer; il 
prend ensuite dans ses mains la couronne de l'Impé- 
ratrice, s'en décore un instant, puis, redescendant 
les marches de l'autel, il vient à Joséphine agenouillée 
et, d'un geste très doux et très noble, avec une 
sorte de lenteur tendre et sacrée, il lui impose sur la 
tète cette couronne que les Dames d'honneur et d'atours 
attachent en une seconde. Et le Pape prononce la 
grande oraison : « Que Dieu vous couronne de la cou- 
ronne de gloire et de justice, qu il vous arme de force 
et de courage, afin que, par la vertu de notre bénédic- 
tion, avec une foi droite et grâce aux fruits multipliés 
de vos bonnes œuvres, vous parveniez à la couronne du 
règne éternel, par la grâce de Celui dont le règne et 
l'empire s étendent dans les siècles des siècles ». 

Ce n'est point assez encore ; voici que le cortège se 
remettant en mouvement traverse de nouveau le 
chœur et va vers le grand trône. Au milieu de la 
nef, en face de l'autel, au haut d'un escalier droit de 
vingt-neuf degrés tendu d'un tapis bleu semé 
d'abeilles, sous une sorte de temple où s'accroche un 
pavillon de velours rouge, une estrade est dressée. 
Au centre de cette estrade, un fauteuil épais et large, 






LE SACRE ET LE COURONNEMENT 235 

somptueux et lourd, richement décoré de broderies et 
de crépines d'or dont le dos arrondi en forme de cou- 
ronne antique, porte, brodée sur le velours rouge, l'N 
majuscule entourée des étoiles des seize cohortes de 
la Légion ; à droite, sur une marche plus basse, un 
fauteuil plus petit, de même forme, aussi riche de 
décorations, de broderies et de sculpture. Les cor- 
tèges gravissent les degrés roides où le poids de son 
manteau fait presque chanceler l'Empereur, où, 
entraînée par le sien, l'Impératrice, un instant 
s'arrête, incertaine, si elle ne va pas rouler en 
arrière. Napoléon et Joséphine s'assoient et le Pape, 
qui monte le dernier jusqu'à eux, les bénit : « Sur ce 
trône de F Empire que vous affermisse et que, dans son 
royaume éternel, vous fasse régner avec lui, Jésus- 
Christ, Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs, qui vit et 
règne avec Dieu le Père et le Saint-Esprit dans les siècles 
des siècles. » Puis, il baise l'Empereur sur la joue et se 
tournant vers l'assistance, il prononce le Vivat Impe- 
rator in sternum. Et ce Vivat éclate dans la musique 
de l'abbé Roze exécutée par les deux chœurs qui 
s'alternent, se croisent, se répondent, se confondent 
enfin dans un enthousiasme d'allégresse. 

C'est ensuite le Te Deum, puis une série d'oraisons, 
et la messe continuée : et, à l'évangile, à Joséphine 
comme à Napoléon, le Grand aumônier présente à 
baiser le divin livre ; à l'offrande, c'est pour elle que 
la maréchale Ney porte le cierge où sont incrustées 
treize pièces d'or, pour elle que M me de Luçay porte 
le pain d'argent. 



236 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Elle n'est de rien, sans doute, dans la cérémonie 
du serment que l'Empereur prête, après la messe 
dite, aux Constitutions de la République, et le chef des 
hérauts d'armes ne prononce point son nom lorsqu'il 
proclame : « le sacre et l'intronisation du très glorieux 
et très auguste empereur Napoléon », mais n'est-ce 
point assez d'honneurs pour un jour? 

Et, à présent, c'est le retour en traversant toute 
une autre moitié de Paris : du parvis Notre-Dame, 
par la rue de la Barillerie, le Pont au Change, la 
place du Châtelet et la rue Saint-Denis, l'on gagne les 
boulevards et l'on rentre aux Tuileries par la place 
de la Concorde. Il est trois heures lorsque l'on quitte 
iMotre-Dame, six heures et demie lorsqu'on arrive 
aux Tuileries. Il fait nuit. Toutes les fenêtres sont 
illuminées ; autour des cortèges, les torches se sont 
allumées et le spectacle est ainsi plus étrange encore 
et plus grandiose. 

L'Empereur jouit pleinement de son triomphe : il 
veut que, pour dîner en tête à tète avec lui, Joséphine 
garde la couronne qu'elle porte d'une façon si gra- 
cieuse; il fait ses compliments aux dames du Palais 
à chacune desquelles on a donné dix mille francs pour 
sa toilette et quelque vingt mille francs de diamants : 
car c'est un flot d'or que le Sacre a fait couler 
sur Paris, et du Trésor impérial, et de toutes les 
bourses particulières : pour le Trésor, cela fait si bien 
légende que Napoléon juge bon de déclarer dans 
le Moniteur que, loin d'avoir coûté cinquante à 
soixante millions, le Sacre n'en a coûté que trois à 



LES FÊTES DU SACRE 237 

la Couronne : à dix, il eût été plus près du vrai. 
Son costume seal et celui de l'Impératrice ont pris 
i 123 000 fr, 44 ; les dépenses imputées sur des crédits 
spéciaux vont à sept millions et demi, et celles sur le 
budget ordinaire à plus de trois millions, sans compter 
ce qui est au compte de l'Etat : 1 500 000 francs ; au 
compte de la Ville : 1 745 646 francs, sans compter le 
million dépensé pour préparatifs en l'an XII, les 
H7 000 francs des deux tableaux de David, les 
194 436 fr. 72 du Livre du Sacre, et les 45 000 francs 
de pension perpétuelle aux parents du Pape, et tous 
présents faits au Pape, aux cardinaux, aux monsi- 
gnors, aux officiers, — sans compter le reste ! 

Et la journée du Sacre, cette inoubliable journée 
du {{ frimaire, unique en splendeur et en dépense, 
unique par son objet et par son retentissement, est 
suivie de toute une série de jours et de soirs de fête 
qu'offrent à l'envi tous les corps de l'Etat, fêtes où, 
seulement par les uniformes et les toilettes, Paris 
gagne des millions, où les chiffres deviennent impos- 
sibles à évaluer, car ce n'est plus d'un seul trésor, 
c'est de toutes les bourses que coule l'argent et, pour 
en donner idée, c'est assez de l'exemple d'un général 
de simple brigade qui, venu à Paris pour un mois y 
mange 33 000 francs, rien qu'à l'indispensable ! Une 
mansarde se paie 15 francs par jour et un coiffeur 
prend 60 francs pour une coiffure de dame. 

Ce n'est rien, les réjouissances publiques, celles du 
12 frimaire, étendues sur la ville entière, de la place 



«38 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

de la Concorde à l'Arsenal, avec les spectacles forains, 
les salles de danse, les mâts de cocagne, les jeux de 
bagues, les chars de musique parcourant les rues, 
les hérauts d'armes jetant au peuple les médailles du 
Couronnement, treize mille d'or, soixante quinze mille 
d'argent, les ballons enlevés de la place de la Con- 
corde, et le colossal feu d'artifice sur le pont de la Con- 
corde. Qu'on passe encore la fête de la Distribution 
des aigles, remise de deux jours à cause de la fatigue 
qu'a éprouvée Joséphine, la fête terrible, sous une pluie 
mêlée de neige qui tombe sans interruption durant 
trente-six heures, où les spectateurs transis, parapluie 
en main, finissent par se sauver ; où l'armée défile, 
lamentable à voir, dans le lac de boue qu'est le Champ 
de Mars; où l'Impératrice elle-même n'y peut tenir, 
quitte l'estrade, se retire avec la princesse Louis ; où 
tout est gâté des toilettes et des uniformes — bonne 
aubaine pour les passementiers et les couturières. 
Qu'on passe les grandes audiences solennelles que 
l'Empereur donne sur son trône à tous les corps de 
l'Etat en grand costume (un habit de sénateur coûte 
2 400 francs et c'est presque autant pour les autres) ; 
qu'on passe l'ouverture de la séance du Corps légis- 
latif, grande occasion pourtant d'habillements somp- 
tueux ; il n'est à retenir que les fêtes que préside 
Joséphine, qui lui sont personnellement dédiées, qui 
ne sont point, comme la fête du Sénat, des fêtes 
populaires, mais des fêtes mondaines, extérieures si 
l'on peiit dire à la politique et où peut à souhait se 
déployer le luxe féminin. 



LES FÊTES DU SACRE 239 

C'est d'abord la fête offerte par la Ville de Paris 
dans la maison municipale où les salons sont triplés 
par un immense édifice en charpente dressé dans la 
cour, par une galerie vitrée en façade d'où l'on verra 
le feu d'artifice du pont Napoléon. Six cents dames 
invitées, tout ce que Paris compte de fonctionnaires, 
de grands industriels, de savants et d'artistes illustres. 
A midi, l'on arrive. A une heure et demie, les portes 
sont fermées et les maîtres d'hôtel annoncent le dîner : 
dans trois galeries, cinq tables où les dames seules 
s'assoient d'abord, puis les hommes, puis d'autres 
hommes : repas colossal. On repasse dans les salons 
et l'on attend Leurs Majestés. L'Empereur est parti 
des Tuileries à trois heures, avec le même cortège, 
les mêmes escortes, les mêmes voitures que le jour 
du Sacre ; il est, de même que Joséphine, en petit 
costume. Pour elle, c'est une des robes que Leroy a 
composées, manches courtes, chérusque de dentelles, 
bas de robe en velours de couleur : une des robes à 
douze mille francs la pièce : la robe en tulle d'argent 
et satin brodé d'or et d'argent avec le bas de la robe 
en velours lilas brodé en volubilis d'argent, ou la 
robe de tulle d'argent brodé, avec le bas de roLe en 
velours rose, ou mieux la robe en tulle d'or brodé, 
avec le bas de robe en velours blanc, brodé en bou- 
quets de violettes, la bordure haute brodée en or, 
garnie de franges et semée de 163 douzaines d'éme- 
raudes, qui, à 12 et lo francs la douzaine, augmentent 
la toilette de 2 160 fr. 75. 

Au Pont-Neuf, premier compliment du Corps muni- 



!40 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

cipal, le gouverneur à la tête ; puis, un second au 
perron. Tout ici semble pour Joséphine : quand, pour 
l'un des quatre tableaux des fêtes du Sacre, David 
esquisse cette arrivée à l'Hôtel de Ville, dans son 
dessin, c'est elle qui, debout sur le marchepied du 
carrosse, occupe le centre de la composition et tire à 
elle tout le regard. Des deux médailles frappées 
pour cette fête, une lui est consacrée : non par 
malheur celle, admirable, dont Prudhon a donné 
le dessin, mais la petite de Brenet, assez médiocre, 
où l'on voit les têtes conjuguées de l'Empereur et 
de l'Impératrice : — la première et l'unique mé- 
daille où elle soit officiellement représentée, car, 
même point pour ses visites à la Monnaie, même 
point pour le Sacre, Denon, son ingrat protégé, ne 
lui a dédié, ne lui dédiera jamais une seule de ses 
médailles. 

Après les discours et les présentations dans la salle 
du Trône, Joséphine, dans les appartements qu'on lui 
a préparés, trouve la toilette que lui offre la Ville de 
Paris, digne pour la perfection du travail d'aller de 
pair avec l'argenterie de table offerte à l'Empereur : 
en vermeil, un grand miroir, une grande aiguière avec 
sa jatte, un pot à l'eau avec sa cuvette, deux girandoles 
à trois branches, quatre carrés pour pelotes, quatre 
boîtes à poudre et à mouches, trois pots à pommade,, 
deux gobelets, une jatte; en or, deux étuis, deux 
paires de ciseaux, un couteau à poudre, un gratte- 
langue, puis la garniture des six flacons de cristal ; 
c'est le chef-d'œuvre de Germain, mais le poids esl 



LES FÊTES DC SACRE 241 

médiocre : la prisée des matières ne donne à l'inven- 
taire de 1814 que 14 600 francs. 

Et encore au Banquet, tous les honneurs sont pour 
elle, car, seule, elle y siège à la table de l'Empereur, 
de même que seule, elle est conduite avec lui dans 
la galerie vitrée pour voir de là le feu d'artifice. 

Encore pour elle, la fête donnée à la salle Chante- 
reine par les généraux des Armées de terre et de mer 
— la fête pour laquelle chaque divisionnaire verse 
3 000 francs et chaque brigadier 1 500, où le souper 
seul, servi par Véry, coûte 60 000 francs; pour elle, 
la fête donnée par les maréchaux d'Empire dans la 
salle de l'Opéra, toute décorée de gaze d'argent et de 
guirlandes de fleurs, la fête où , grâce aux 25 000 francs 
versés par chacun des dix-huit maréchaux et par 
Duroc, 475 000 francs sont dépensés en arrange- 
ments, en concert et en souper. 

La palme pour l'invention revient au Corps légis- 
latif, et Fontanes, pour en organiser la fête, a déployé 
plus d'imagination qu'en un chant entier de la Déli- 
vrance de la Grèce, plus d'adulation même qu'en un 
de ses discours. Ici, et c'est le particulier, Joséphine 
est seule : c'est à elle seule que la fête paraît dédiée : 
elle entre, accompagnée d'une députation de huit 
législateurs, dans la salle des séances, illuminée, parée 
de trophées d'armes, d'aigles, et d'écussons ; elle est 
saluée par ce chœur de Ylphigénie de Gluck qui est 
ûe\ena comme l'hymne banal des souveraines : 

O'ie d'attraits ! que Je majesté ! 

18 



24?, JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Elle prend place, en face du président, dans une 
tribune où l'entourent les princes, les princesses et 
les grands dignitaires : sur les bas gradins, les membres 
du Corps législatif en grand costume ; sur les plus 
élevés, les femmes les plus élégantes et les mieux 
parées de la Cour et de la Ville. Au centre de l'hémi- 
cycle, une statue voilée. 

L'Impératrice assise, le président fait donner lec- 
ture du procès-verbal de la séance du 3 germinal 
an XII où l'assemblée a voté l'érection de cette 
statue; puis, il invite les deux maréchaux législateurs, 
Masséna et Murât, à s'en approcher et à lever le voile 
qui la couvre. Tout le monde est debout ; l'orchestre 
attaque le Vivat de l'abbé Roze ; la statue apparaît. 

Elle est nue, selon la tradition antique ; mais Lii 
statuaire, Chaudet, a jeté une toge sur l'épaule gauche 
de l'Empereur qui, couronne en tête, sandales aux 
pieds, présente de la main droite le rouleau des Lois 
La tête, dit-on, est d'une ressemblance frappante : au 
moins, est-ce là le type, désormais officiel, du fonda- 
teur de la dynastie. 

Concours d'éloquence par Vaublanc et Fontanes ; 
chants guerriers et civils ; enfin, la séance est levée : 
on passe dans les salons du palais décorés en manière 
de poèmes pour célébrer la gloire du héros : salle des 
Grands hommes de l'Antiquité, salon de Mars, salle 
Aes Victoires, salon de Flore — ceci pour Joséphine ; 
— salon décoré de trophées d'instruments de musique ; 
salon « dans le goût de l'ancienne chevalerie », au 
papier semé d'abeilles, avec guirlandes de lierre, 



JOSÉPHINE A JIILAJS 24b 

feslons de fleurs, écussons, aigles et armures : là, 
sur une estrade, sous un dais de soie cramoisi, au- 
devant d'un trône, le couvert de l'Impératrice est 
dressé ; aux côtés du dais, bannières, aigles, croix de 
la Légion ; au fond une immense glace. Dans la salle, 
quatre tables pour les dames présentées. Et après, 
c'est le salon des Neuf muses, et encore, la salle de 
Lucrèce toute fleurie d'arbustes rares, toute parfumée 
de jonquilles et de jasmin. 

Joséphine s'assied sur son trône, le bal commence, 
et alors seulement, arrive Napoléon, qui reste une 
heure et se retire avec l'Impératrice. 

Sans doute, il a trouvé la flatterie trop grosse pour 
la recevoir en face ; il n'a pas voulu assister à l'inau- 
guration de sa propre statue ; il ne consent même 
pas, quelques jours plus tard, à recevoir la députa- 
tion qui veut lui offrir le procès-verbal de la céré- 
monie. Il veut que tout cela se passe en dehors de 
lui ; il en laisse tous les agréments à Joséphine : 
mais, n'est-ce pas comme une emblématique repré- 
sentation de toute sa vie d'impératrice, ces honneurs 
qui lui sont décernés en présence de cette haute sta- 
tue, blanche et muette, qui absorbe en réalité tous 
les regards et à qui s'adressent toutes les adulations : 
elle ne reçoit que les hommages qu'il repousse ; elle 
n'entend les discours que pour les lui reporter, ou 
mieux, parce qu'on sait qu'il les écoute à la canto- 
nade ; elle n'existe que parce qu'il veut qu'elle soit ; 
s'il cesse un instant de la soutenir, elle disparaît et 
on la chercherait en vain ; comme il a suffi d'un mot 



244 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

de sa bouche pour qu'elle reçût les honneurs souve- 
rains, il suffît de son silence pour qu'elle en soi f 
privée. 

Ainsi, après ce mémorable sacre de Paris, après 
ces onctions saintes et la couronne mise à son front, 
voici l'Empereur qui monte à un nouveau trône, il ne 
veut point faire près de lui une place à Joséphine ; 
cela suffit ; nul ne s'en étonne, nul n'en fait même 
la remarque ; pas même elle, peut-être. Ce sera pure 
courtoisie si on la traite d'Impératrice et Reine, car, 
de droit, elle n'est point reine d'Italie. Elle n'a point 
eu de part à l'audience où la Consulte est venue offrir 
à Napoléon la couronne des rois Lombards ; elle n'a 
point assisté à la mémorable séance du Sénat où l'Em- 
pereur a proclamé son acceptation ; si elle a été du 
voyage d'Italie, si elle y a mené une suite nombreuse ; 
si, à Milan, elle a reçu une maison d'honneur ita- 
lienne où figurent les dames les plus titrées du Mila- 
nais ; si, pour se rendre aux cérémonies, elle a eu le 
cortège qui l'accompagne en ces occasions, c'est un 
page qui y a porté la queue de sa robe, et la seule des 
sœurs de l'Empereur qui assiste au sacre, Elisa, à 
présent princesse de Piombino, a marché devant elle, 
accompagnée, comme elle, par son écuyer et ses 
chambellans, suivie, comme elle, par sa dame d'hon- 
neur et par ses dames. À la porte de l'église, le car- 
dinal archevêque de Milan qui l'a reçue ne lui a pas 
donné l'eau bénite comme avait fait le cardinal Cam- 
bacérès. On l'a conduite sous un dais, mais à une tri- 
bune préparée dans le chœur, où elle s'est trouvée 



JOSEPHINE A MILAN 245 

confondue avec tout un peuple. Nul insigne sur elle 
ou près d'elle pour marquer sa royauté, rien dans sa 
parure qui y fasse allusion. Et pourtant ce qui est 
insignes de France n'est pas insignes d'Italie, ce qui 
est couleurs de France n'est point couleurs d'Italie. 
Joséphine assiste simplement au couronnement de 
Napoléon comme une invitée de distinction, mais 
sans participer à aucune cérémonie. 

Il est vrai qu'elle est delà visite à Saint-Ambroise 
où l'Empereur va rendre ses actions de grâces au 
saint protecteur de la ville, mais cette dévotion, obli- 
gatoire pour Napoléon, n'est-elle point surérogatoire 
pour Joséphine? 

En ordonnant de sacrer sa femme, Napoléon s'est 
laissé entraîner ; par la suite, il a réfléchi, et il n'a 
voulu regarder le couronnement de Paris que comme 
un accident sans conséquence : avant, l'Impératrice 
n'avait point de place désignée dans les cérémonies 
politiques ; après, il n'en sera ni plus ni moins ; elle 
ne figurera plus auprès de l'Empereur dans les solen- 
nités publiques où l'on s'attendrait le mieux à la voir 
paraître. Ainsi, pour se rendre au Te Deum du 
15 août 1807, elle n'est ni dans la voiture, de 
l'Empereur, ni même dans son cortège ; elle part 
de son côté sous une simple escorte de la Garde ; 
elle est reçue uniquement par les maîtres des céré- 
monies ; elle n'a point les honneurs du dais et elle 
est assise dans la même tribune que sa belle-mère et 
Ses belles-sœurs. 



246 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

C'est donc comme un hasard, comme une surprise, 
le Sacre, et après le Sacre, c'est fini pour jamais pour 
Joséphine des grandes solennités nationales, mais du 
moins, à la Cour, dans ce qu'on peut appeler les 
cérémonies familiales, baptêmes et mariages, et sur- 
tout dans les fêtes : concerts, bals, ballets, représen- 
tations théâtrales, cercles, jeux et banquets impériaux, 
la* première place est pour elle et c'est là maintenant 
qu'il convient de la regarder. 

De baptêmes solennels, il n'en est en cette période 
qu'un seul, celui du deuxième fils d'Hortense et de 
Louis, le prince Napoléon-Louis. Quantité de fois sans 
doute Joséphine a été marraine : il est même passé 
en usage qu'elle ne le soit qu'avec l'Empereur ; mais 
les cérémonies s'accomplissent incognito, clans la 
chapelle du Palais, souvent par procuration, et, 
n'était la richesse des cadeaux que fait le parrain, les 
choses n'ont rien qu'on remarque. Mais ici, pour 
Napoléon, il s'agit de sa propre race, de sa dynastie, 
et le baptême de cet enfant que célèbre le Pape, 
revêt le caractère d'une affirmation à la fois fami- 
liale et dynastique. Justement, peut-être en ce but, 
Joséphine n'y a point le premier rôle : elle a été, avec 
Napoléon, marraine de Napoléon-Charles, le fils aîné 
d'Hortense : à présent, la marraine est, avec l'Empe- 
reur, M me Bonaparte, Madame, mère de Sa Majesté 
l'Empereur. Aussi les honneurs vont-ils à elle, mais 
Joséphine s'y prête volontiers : le baptême scelle la 
réconciliation, affirme la grandeur future de ses 



BAPTEMES. —'MARIAGES DE FAMILLE 247 

petits- fils et consolide sa propre fortune. C'est chez 
elle, dans ses appartements de Saint-Cloud, que se 
passe le premier acte de la cérémonie, et c'est elle 
qui, dans la salon bleu où est dressé le lit de l'enfant, 
reçoit Madame et l'Empereur ; elle les précède, ayant 
son cortège particulier composé de toute sa maison, 
son escorte de deux officiers supérieurs de la Garde 
et, dans la grande galerie, transformée en chapelle, 
si elle a son fauteuil au môme rang que le parrain et 
la marraine, elle n'a point de prie-Dieu. Après la céré- 
monie, elle reprend son rang, préside avec l'Empereur 
la table impériale, assiste, près de lui, à la représen- 
tation A'Athalie et tient le Cercle. 

De cette date jusqu'au divorce, plus de baptême 
solennel. Napoléon et Joséphine promettent bien de 
nommer quantité d'enfants, mais toujours l'Empereur 
ajourne la cérémonie, qui n'a lieu, enfin, pour 
tous les enfants ensemble, filles et garçons, qu'en 
novembre 1810, à Fontainebleau ; mais, c'est une 
autre marraine, c'est une autre cour ; on supprime 
pour le prince, troisième fils d'Hortense, tous les 
honneurs qu'avait reçus son frère : cela est tout 
simple : l'Empereur va être père. 

C'est ainsi, détail qui mérite d'être noté, que toutes 
les filles des grands de l'Empire, tenues par Marie- 
Louise le 4 novembre 1810, se nommèrent Joséphine. 

Les mariages sont plus fréquents : il en est deux 
célébrés aux Tuileries avec toutes les pompes offi- 
cielles, sans parler du mariage d'Eugène célébré à 



248 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Munich. Point d'autres : car le mariage de M lle Sté- 
phanie Tascher avec le prince d'Arenberg a lieu chez 
Hortense, à l'hôtel de la rue Cérutti, et celui de 
M Ile Antoinette Murât avec le prince de Hohenzollern, 
chez Caroline, à l'Elysée. Ce ne sont point là des 
fêtes de cour : ces mariages sont faits en forme pri- 
vée, bien que, par grâce souveraine, l'Empereur ait, 
pour un jour, donné de la princesse aux fiancées. Mais 
ce qui fait doctrine, c'est le mariage de Stéphanie 
Napoléon, fille adoptive de l'Empereur avec le prince 
héréditaire de Bade ; c'est le mariage de Jérôme 
Napoléon avec la princesse de Wurtemberg. 

On sait par quelle succession d'événements étranges 
et inattendus la ci-devant nièce de Joséphine, la fille 
du comte Claude de Beauharnais et de M lle de Lezay- 
Marnezia, abandonnée, par son père émigré, au cou- 
vent de Panthémont, recueillie et emmenée en Péri- 
gord, leur patrie, par deux religieuses du couvent, 
réduite aux aumônes d'une Anglaise, amie de sa mère, 
a été ramenée à Paris, presque de force, à la fin de 
l'an XII, sur l'ordre exprès de l'Empereur indigné que 
Joséphine laissât sa nièce à la charité. Elle a été placée 
en pension chez M me Campan dans les conditions où y 
étaient quantité d'autres petites parentes ou déjeunes 
filles auxquelles l'Impératrice portait intérêt : M lles de 
Bourjolly, Sainte-Catherine, de Castellane, Godt,Fer-, 
rari. Rien ne la distinguait et rien ne lui promettait 
d'autres destinées, lorsque, au début de 1806, l'Em- 
pereur, ayant fait épouser à Eugène la princesse de 
Bavière fiancée au prince de Bade, eut à pourvoir 



MARIAGES DE FAMILLE 249 

celui-ci, crut utile de le marier à quelqu'un qui lui tînt 
de près et, n'ayant point de fille nubile dans sa propre 
famille, se rejeta sur la famille de Joséphine : il pensa à 
Stéphanie Tascher ; Joséphine fit des objections, pro- 
posa Stéphanie de Beauharnais, et ce fut chose faite. 

A son retour à Paris, Napoléon fit installer aux 
Tuileries Stéphanie qu'il avait à peine entrevue jus- 
que-là ; et, tout de suite, il prit du goût pour elle : 
elle l'amusa. Avec ses cheveux d'un blond doré, ses 
yeux bleus, sa taille mince, son allure de jeune 
nymphe, ses enfantillages qu'elle exagérait plus 
qu'elle ne les réprimait, ces façons libres dont une 
année de pension Campan n'avait pu avoir raison, 
cette gamine de dix-sept ans lui plut justement 
parce qu'elle n'avait point de timidité en sa présence, 
qu'elle le traitait presque familièrement, qu'elle 
paraissait plus naturelle et semblait moins compli- 
quée. Cela fut fort court au reste : Stéphanie ne 
fut installée aux Tuileries qu'au début de février ; 
le 17 , le traité de mariage fut signé; le 2 mars, 
arriva le prince de Bade ; le 3, l'adoption de Stépha- 
nie fut chose officielle et le 4, l'Empereur en fît part 
au Sénat par un message. L'Empereur adoptait seul, 
par un acte politique contraire aux articles 343 et 
344 du Gode, mais personne ne fit d'objections : José- 
phine, bien qu'elle ne parût point, avait tout lieu 
d'être satisfaite de la dignité conférée à sa nièce et 
elle se prêta de fort bonne grâce à jouer les mères. 

Le 7 avril, à huit heures du soir, tout est disposé 
dans la Galerie de Diane pour les premières cérémo- 



250 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

nies : banquettes pour les dames de la Cour, tout au 
long, avec place, derrière, pour les hommes debout. 
Au fond, en face de la porte du Salon de l'Empereur, 
une estrade sous un dais; sur cette estrade, deux, 
fauteuils,- avec, au-devant, une table couverte d'un 
riche tapis et portant un encrier ; au bas, à droite, 
fauteuil pour Madame mère et pliants pourles princes ; 
à gauche, fauteuil pour la reine de Naples et pliants 
pour les princesses et le prince de Bavière. L'Impé- 
ratrice fait son entrée en cortège : précédée de ses 
pages, du chambellan de service, des commissaires 
de Bade, des princes de Bavière et de Bade, de toutes 
les princesses de la famille, suivie de sa dame d'hon- 
neur, de sa dame d'atours et de ses dames de service. 
Puis c'est le cortège de l'Empereur, Stéphanie mar- 
chant immédiatement devant lui. 

Après la lecture du contrat, le Secrétaire d'État 
présente la plume à l'Empereur et à l'Impératrice qui 
signent assis et sans quitter leurs places ; les fiancés 
s'approchent et, avant de signer, Stéphanie fait une 
profonde révérence à Leurs Majestés qui répondent 
par un signe d'approbation. Puis-, c'est le mariage 
civil célébré par le Prince archi-chancelier de l'Em- 
pire, et les fiançailles par le Cardinal légat. Et toujours 
des révérences à Joséphine. 

Et le lendemain, Joséphine encore a tous les hon- 
neurs dans ce radieux cortège qui, à huit heures du 
soir, sort des Grands appartements, et, entre deux 
haies de grenadiers, salué par la musique qui scande 
la marche, se déploie par le grand escalier, le grand 



MARIAGES DE FAMILLE 251 

vestibule, le portique à jour tendu des plus belles 
tapisseries du Garde-meuble et pénètre dans la cha- 
pelle par le perron qui, les dimanches, donne accès 
au publie. 

Huissiers à la masse d'argent, hérauts d'armes 
habillés tout de neuf pour l'occasion, aides et maîtres 
des cérémonies, officiers du prince de Bade, des 
princes, des princesses, de l'Impératrice, témoins de 
Bade, prince de Bavière; cela n'est rien : voici les 
princesses et les reines qui semblent vêtues de pierres 
précieuses : turquoises, diamants, rubis ; voici, don- 
nant la main au prince de Bade, l'Impératrice en une 
robe entièrement brodée de plusieurs ors, couronne en 
tête, au cou pour un million de perles. Derrière le 
page qui porte le bas de sa robe, se pressent, avec les 
Dames d'honneur et d'atours, les vingt-quatre dames 
du Palais, les vingt dames des princesses. Un éblouis- 
sement, cet escadron volant, si jeune, si clair, si bril- 
lant, si pailleté de diamants, si vibrant d'or, d'argent, 
de soie, de velours, si parfumé — car outre les fleurs 
que, sur leur tête, elles mêlent aux diamants, outre 
les guirlandes qui parent leurs robes, chacune tient 
en main un bouquet que le prince de Bade vient de 
leur faire offrir dans la Salle du Trône. 

Et ce qui encore ajoute à l'éclat, donne un caractère 
particulier, c'est outre, l'illumination du palais entier, 
de chaque côté du cortège, vingt-quatre pages mar- 
chant deux à deux, le flambeau de cire jaune au poing. 

Quel metteur en scène de génie a trouvé cette 
opposition? Après ces femmes, toutes vêtues de tons 



252 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

frais, clairs, lumineux, voici un groupe d'hommes 
aux habits de couleurs franches, les officiers des 
princes et les officiers de l'Empereur, du rouge, du 
bleu clair, du vert, du bleu foncé que piquent seule- 
ment des argents, et après cet entr'acte, en gamme 
remontante, les grands officiers de l'Empire, minis- 
tres, maréchaux, colonels-généraux, les grands offi- 
ciers de la Couronne, les princes ; enfin, l'Empereur 
en costume espagnol, donnant la main à la fiancée en 
sa robe de tulle blanc étoile d'argent, garnie du haut 
en bas d'épis de diamants et de bouquets de fleurs 
d'oranger, dont la traîne de gaze d'argent « semble 
la traîne de Peau d'Ane ». 

Et, à la porte de la chapelle, l'eau bénite présentée 
à l'Impératrice par le cardinal officiant et, pour elle, 
le trône pareil à celui de l'Empereur, pour elle, les 
révérences de la mariée comme à l'Empereur ; et, à la 
sortie, dans l'ordre nouveau du cortège où le prince 
de Bade donne la main à sa femme, l'Empereur con- 
duit Joséphine. 

Aux façades du Palais et dans les jardins, tout brille 
et resplendit : il y a pour 19 799 francs de lampions 
et pour 1 614 francs de lanternes et verres de couleur. 
A neuf heures, on ouvre les fenêtres de la Salle 
des maréchaux, et Leurs Majestés paraissent au bal- 
con pour voir le feu d'artifice que Ruggieri va tirer 
à la place de la Concorde — le feu d'artifice de 
19 975 francs, dont on ne voit que la fumée, le vent, 
soufflant du couchant, la rabattant toute sur le palais. 
On rentre, grand cercle, concert et ballet dans la 



BANQUETS IMPÉRIAUX 253 

Salle des maréchaux, souper pour deux cents dames 
dans la Galerie de Diane, et, après le cercle congédié, 
« Leurs Majestés reconduisent, suivant l'usage, les 
deux époux, avec une suite de quarante personnes 
désignées par Elles ». 

Au mariage de Jérôme, célébré l'année suivante, le 
22 août 1807, Joséphine n'agit plus comme mère, 
mais elle gagne un honneur supplémentaire. Jus- 
qu'ici, la reine de Naples, depuis sa royauté, a eu le 
fauteuil. Par une décision de ce jour, le fauteuil lui 
est retiré. « Ce n'est que par tolérance et pour ce 
voyage seulement qu'on le lui accorde encore, et, à 
l'avenir, cette princesse sera traitée selon le rang 
qu'elle doit avoir. » Quant à Madame, on lui laisse le 
fauteuil, mais sans avouer qu'elle y ait un droit et 
avec la ferme intention de le lui reprendre : l'Impéra- 
trice seule aura désormais cette prérogative. 

D'ailleurs, le cérémonial est le même qu'on a suivi 
pour Stéphanie, sauf que, seulement, Jérôme, après 
avoir salué Leurs Majestés, fait une révérence à 
Madame pour lui demander son consentement. 

Après le mariage, divertissements comme au ma- 
riage de Stéphanie, mais avant, banquet Impérial. 

C'est ici une cérémonie qui se rencontre rarement, 
bien que, au début de l'Empire, l'on dût croire qu'elle 
passerait en institution et remplacerait le grand cou- 
vert des Rois de France. Aux fêtes du Sacre, il y eut 
deux fois banquet impérial coup sur coup, aux Tui- 
leries et à l'Hôtel de Ville; il y en eut un, en 1807 



254 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

(celui-ci, qui réunit à peine quelques membres de la 
famille), et point d'autres après que ceux du 3 et du 
4 décembre 1809, aux Tuileries et à l'Hôtel de Ville, 
les plus mémorables peut-être, car on y vit ensemble 
aux côtés de Napoléon et de Joséphine, les rois de Saxe, 
de Hollande, de Westphalie et de Naples, les reines 
d'Espagne, de Hollande, de Westphalie et de Naples, 
sans compter Madame mère et la duchesse de Guastalla. 

Donc, x en tout, cinq banquets impériaux, mais leur 
fréquence importe peu : c'est là une des institutions 
caractéristiques du nouveau régime et on y rencontre 
une part nouvelle, non la moins curieuse, des hon- 
neurs spéciaux attribués à l'Impératrice 

Au début, l'Empereur a voulu sans doute imiter 
moins le grand couvert que les banquets inauguraux 
des Empereurs d'Allemagne ; puis, les formes caro- 
lingiennes, ou crues telles, s'effacent peu à peu devant 
l'étiquette bourbonienne, et l'on revient enfin aux 
règles adoptées par les derniers rois « lorsqu'ils man- 
geaient en public ». Au premier banquet, l'Empereur 
s'est fâché parce que Talleyrând, grand chambellan, 
a substitué dans les invitations le mot souper qui est 
vieille cour au mot dîner, et qu'il a daté selon le calen- 
drier grégorien et non selon le républicain. Au dernier 
banquet, le Grand maître des cérémonies se fait 
adresser par un vieil employé de la Ville le détail de 
la réception du Roi et de la Reine à l'Hôtel de Ville 
en décembre 1782; il calque ce cérémonial, et s'il le 
modifie, d'accord avec le Grand chambellan, c'est 
pour supprimer, au profit des gens de Cour, les pré- 



BAiNQUETS IMPÉRIAUX 255 

rogatives accordées jadis au Prévôt des marchands, 
au Corps de ville et au gouverneur de Paris. 

Aux banquets de l'an XIII, ne prennent point seu- 
lement part les personnages royaux ou princiers, 
comme il arrive en d 809 ; les assistants n'ont point 
uniquement pour régal de voir manger l'Empereur et 
l'on n'est point invité seulement pour s'asseoir ot 
défiler à bonne distance de la table des souverains s 
cette montée de l'étiquette, cette gradation des pré 
tentions, c'est encore, par un petit côté, l'histoire 
entière de l'Empire. 

Pour le banquet du 14 frimaire an XIII (5 dé- 
cembre 1804), le soir de la Dislribution des aigles, 
la table de l'Empereur est dressée sur une estrade et 
sous un dais, au milieu de la Galerie de Diane. Cette 
table est oblongue : l'Empereur, l'Impératrice et le 
Pape s'y placent sur le côté long, le Pape à gauche 
de Joséphine, l'Empereur à droite ; l'électeur de Ratis- 
bonne est au retour de la table. Le maréchal colonel- 
général de la Garde, le Grand chambellan et le Grand 
écuyer se tiennent debout derrière l'Empereur; un 
peu en avant, à droite, le Grand maréchal et le Pre- 
mier préfet du Palais ; sur le même rang-, à g-auche, 
le Grand maître des cérémonies et un maître. Les 
pages servent. Cette table n'est point seule dans la 
galerie : à droite et à gauche, quatre autres tables 
sont disposées : une pour les princes et les princesses, 
une pour les membres du corps diplomatique, une 
pour les ministres et les grands officiers de l'Empire, 
une pour les dames et les officiers de Leurs Majestés, 



256 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

des princes et des princesses. Elles sont servies par la 
livrée. Personne, durant le banquet, ne défile dans la 
galerie. 

A la fête de l'Hôtel de Ville, même cérémonial, sauf 
que les invités, qui ont dîné avant l'arrivée de l'Em- 
pereur, défilent dans la Salle des Fastes. La table impé- 
riale y est dressée au milieu, sur une estrade, sous 
un dais; l'Empereur et l'Impératrice seuls y prennent 
place ; les grands officiers de la Couronne l'entou- 
rent, les pages servent ; dans la même salle, table de 
quatorze couverts pour les princes et princesses, table 
de trente-cinq couverts pour les grands officiers de 
l'Empire ; dans deux salles voisines, table de quarante- 
deux couverts pour les officiers et les dames de la 
Maison, table de vingt-sept couverts pour les officiers 
et les dames des Maisons princières. 

Dès cette fête, outre le défilé nouveau, l'étiquette 
s'enrichit d'une suite de paragraphes : dans l'argen- 
terie que le Corps de ville a offerte à l'Empereur, se 
trouvent comprises quatre pièces qui sont, si l'on peut 
dire, représentatives de la souveraineté, car l'usage, 
de temps immémorial, en est réservé au souverain 
et comporte un cérémonial spécial : deux nefs et deux 
cadenas. 

La nef est une pièce d'orfèvrerie affectant la forme 
d'un navire, en représentation, dit-on, des armoiries 
de la Ville de Paris, et que la Ville est en usage 
d'offrir à chaque nouveau roi lorsque, après son 
sacre, il vient dîner à la maison commune. La nef 
^st d'étiquette au moins depuis le temps de Charles V 



BANQUETS IMPÉRIAUX 2?7 

et « l'on y mettait, alors, quand le roi était à table, 
son essai, sa cuiller, son couteau et sa fourchette *• 
Elle contenait en outre les assaisonnements, les épices 
et ce qu'on nommait les épreuves — c'est-à-dire des 
fragments de corne de licorne ou des langues de 
serpent avec quoi l'on éprouvait les mets de crainte 
du poison — et l'essai, une petite coupe fort ornée, 
servant de même à faire goûter les boissons par un 
gentilhomme de confiance. 

Au xvi e siècle, lorsque le cadenas fut entré dans le 
cérémonial, on utilisa la nef pour y serrer, entre des 
coussins de senteur, les serviettes dont le souverain 
devait se servir à table, mais cette nef devenue, sur 
tout à partir de Louis XIV, l'attribut essentiel de la 
royauté, n'en fut pas moins ornée et pas moins bril- 
lante : on a les dessins de celle de Louis XIV modelée 
par Magnier et exécutée par Jean Gravet, où il entra 
pour 80 000 livres d'or, sans compter les pierres 
précieuses, et de celle de Louis XV, composée par 
Meissonnier, un des chefs-d'œuvre de ce grand artiste. 

Lorsque le Roi mangeait à son grand couvert, la 
nef était placée sur un bout de la table royale; autre- 
ment, elle était posée sur le buffet que l'on nommait 
la table du prêt, où le gentilhomme servant faisait, 
avec le chef du gobelet, Yessai du pain, du sel, des 
serviettes, de la cuiller, de la fourchette, du cou- 
teau et des cure-dents du Roi. « En quelque endroit 
que la nef fût posée, toutes les personnes qui 
passaient devant, même les princesses, lui devaient 
ie salut de la même manière qu'on le devait, au lit 

17 



258 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

du Roi quand on passait par la chambre de Sa Ma 
jesté. » 

Quand au cadenas, qui n'était point réservé aux 
personnes royales, mais dont les princes et même les 
cacs et pairs avaient usurpé la distinction en leur 
Particulier, c'était une sorte de plateau en argent 
doré ou en or, sur lequel on disposait, après qu'on 
les avait sortis de la nef, le pain, la fourchette, la 
cuiller, le couteau, la salière, la poivrière et la boîte 
à épices, et le tout était recouvert par la serviette 
pliée à gaudrons et petits carreaux. 

La nef offerte par la Ville à l'Empereur, modelée et 
ciselée par Henri Auguste, orfèvre, place du Carrou- 
sel, était en vermeil comme tout le service. Elle avait, 
selon l'usage, la forme d'un vaisseau, supporté par 
deux figures de fleuves adossées, assises sur un socle 
soutenu par quatre griffes. Sur ce socle, deux bas- 
reliefs, l'un représentant le Couronnement, l'autre le 
préfet et les maires offrant leur présent à l'Empe- 
reur : douze figures de relief — les douze municipa- 
lités de Paris — étaient debout, séparées par des 
trophées antiques, autour de la chambre de poupe. 
Une tête de loup ornait la proue où se dressait la 
figure delà Victoire, tandis que, sur la poupe, étaient 
assises la Justice et la Prudence, tenant d'une main 
le gouvernail, soutenant de l'autre la couronne impé- 
riale au-dessus de l'aigle aux ailes éployées. 

La nef de l'Impératrice faisait pendant. Aux bas- 
reliefs, Minerve décernant des encouragements aux 
artistes et la Bienfaisance apportant des consolations 



BANQUETS IMPÉRIAUX 259 

aux malheureux; à la proue, la figure de la Bienfai- 
sance ; à la poupe, les trois Grâces. 

Les cadenas étaient deux plaques, semées d'abeilles 
ciselées dans des losanges en relief; au centre, les 
armoiries impériales ; en bordure, des couronnes, des 
feuillages et des enseignes antiques : à l'une des 
extrémités, une boîte à trois compartiments (sel, 
poivre, épices), ornée de bas-reliefs représentant des 
Renommées couronnant Je chiffre de l'Empereur, ou 
des Zéphirs balançant l'Amour sur une guirlande de 
fleurs. Le couvercle portait, dans un cas, la couronne 
impériale entre deux casques antiques, dans l'autre^ 
la même couronne entre deux touffes de roses. 

Pour utiliser ces présents d'une façon qui fût con- 
forme à l'étiquette, mais qui ne retournât point aux 
formes de l'ancien régime, il fallut introduire dans le 
cérémonial des articles dont la rédaction fut singu- 
lièrement compliquée : il fut statué que les nefs con- 
tiendraient seulement les serviettes ; que, Leurs 
Majestés mangeant au grand couvert, l'Empereur 
étant placé à droite et l'Impératrice à gauche, la nef 
et le cadenas de l'Empereur seraient posés à droite 
de son couvert, la nef et le cadenas de l'Impératrice 
à gauche du sien. A l'arrivée de Leurs Majestés 
devant la table, le Grand chambellan donnerait à laver 
à l'Empereur, le Grand écuyer lui offrirait le fauteuil, 
le Grand maréchal lui présenterait une serviette prise 
dans la nef. Le Premier préfet du Palais, le Premier 
écuyer et le Premier chambellan de l'Impératrice rem- 
pliraient respectivement près d'elle les mêmes offices. 



260 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Au petit couvert dans les Appartements d'honneur, 
les nefs seraient posées sur les tables de desserte à 
portée de Leurs Majestés. 

Ce fut là ce qui prévalut, même pour les banquets 
impériaux les plus solennels : la table étant disposée 
en fer à cheval, les nefs furent placées sur deux tables 
de desserte aux deux retours- Il en fut ainsi en 1807 
et en 1809. 

Napoléon, d'ailleurs, après avoir sérieusement 
hésité quelque temps à rétablir d'une façon courante 
et habituelle le grand couvert des Rois et à en donner 
chaque dimanche le spectacle, avait fini par renoncer 
presque même aux banquets impériaux. Revenant 
plus tard sur ce sujet, et le discutant sans vouloir 
avouer que le principal motif qui l'avait déterminé, 
c'était la contrainte qu'il eût éprouvée, « il est peut- 
être vrai, disait-il, que les circonstances du temps 
auraient dû borner cette cérémonie au Prince impé- 
rial, et seulement au temps de sa jeunesse, car c'était 
l'enfant de toute la nation ; il devait donc dès lors 
appartenir à tous les sentiments, à tous les yeux ». 

Dans tout le règne de Napoléon, il ne se trouve 
qu'un seul grand bal qui ne soit pas exclusivement 
réservé aux personnes de la Cour et aux personnes 
présentées, qui ait le caractère des bals officiels qu'on 
vit sous Louis-Philippe et sous Napoléon III. A partir 
de 1810, il y a bien d'autres bals, mais l'assistance 
y est partagée en acteurs qui sont de la Cour et en 
spectateurs qui sont de la Ville ; les bourgeoises sont 



GRANDS BALS 261 

conviées à regarder danser les grandes dames ; elles 
n'entrent ni ne sortent par les mêmes portes; elles 
n'ont droit ni aux mêmes salons, ni aux mêmes cos- 
tumes, ni au même souper, et elles doivent, en petit* 
souliers, la poitrine à l'air, aller, sous la pluie, cher- 
cher sur le Carrousel leurs voitures qu'on ne laisse 
point entrer dans les cours d une maison impériale. 
En 4814, les bourgeoises de Paris devaient en mon- 
trer leur rancune. 

En 1806, sans doute grâce à Joséphine dont le 
tact et la bonne éducation savaient, à des moments 
opportuns, arrêter l'excès de zèle des affolés d'éti- 
quette, l'on n'en était point là ; l'on ne faisait point 
deux catégories : si la Cour dansait, ce n'était point 
une faveur de regarder ses ébats ; s'il y avait cercle, 
concert ou souper, l'étiquette était la même pour tous ; 
c'étaient seulement les gens de la Cour, ceux de la 
Ville n'avaient rien à y voir et l'apprenaient par les 
gazettes ; mais, lorsque ces mêmes gens étaient 
admis à un bal, on ne prenait point à tâche de les y 
blesser par des humiliations combinées comme à des- 
sein pour les exaspérer. 

(le bal qui est donné le 20 avril 1806, très peu de 
jours après le mariage de Stéphanie de Bade, c'est une 
politesse rendue : l'Empereur rend à la Ville le bal 
quelle lui a offert lors du Couronnement. Le voyage 
d'Italie et les deux campagnes de l'an XIV ont 
empêché de le faire plus tôt. La Ville, c'est déjà une 
foule, deux mille cinq cents personnes, et la disposi- 
tion des Grands appartements des Tuileries est tell» 



262 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

que, pour réserver les salons nécessaires à l'Empereur 
et à sa suite et éviter des constructions provisoires qui 
eussent gâté les façades, il faut deux bals pour un, deux 
bals en tout semblables : l'un dans la Galerie de Diane 
où Von accède par l'escalier du Pavillon de Flore, 
l'autre dans la Salle des Maréchaux, où l'on arrive 
par le grand vestibule. Les invités de la Galerie des 
Diane verront d'abord un quadrille exécuté par la 
princesse Caroline à la tête de trente-deux femmes et 
autant d'hommes, dont un quart officiers ; ils danse- 
ront ensuite des contredanses à volonté et ils soupe- 
ront après dans les salles du Pavillon de Flore , les 
invités de la Salle des Maréchaux verront un quadrille 
pareil dirigé par la princesse Louis et souperont dans 
la Salle du Conseil d'Etat : il leur faudra descendre 
un escalier, traverser le grand vestibule, monter un 
étage ; mais comment agir différemment, sous peine 
de livrer les Grands appartements qui, comme on sait, 
sont alors simples en profondeur? Il faut garder pour 
la Cour, pour le cortège de l'Empereur, les salons qui 
précèdent la Salle du Trône et cette salle même : 
c'est là que les invités de marque se réuniront pour 
attendre Leurs Majestés, lesquelles pourront ainsi, 
sans être pressées par la foule, honorer successive- 
ment les deux bals de leur présence. Quand elles 
seront parties pour Saint-Cloud, liberté d'aller d'un 
bal dans l'autre : « à onze heures et pas avant, les 
huissiers laisseront toutes les portes libres ». 

Pour les deux bals, même tenue : les dames en 
fourreaux à queue en étoffes de Lyon, celles qui se 



GRANDS BALS 263 

proposeront de danser seules en robes courtes ; les 
hommes en habits habillés, ou brodés à Lyon, ou de 
drap et d'étoffes de printemps non brodées. Dans les 
deux bals, même composition d'orchestre ; c'est Julien 
le mulâtre, le violoniste à la mode qui en est chargé 
et il touche, pour ses soins et peines, 2 862 francs. Il 
ne joue que des contredanses, car on ne valse pas 
devant l'Empereur, mais il les joue en maître. Pour 
chaque française, il fait exécuter six ou huit motifs 
différents, en variant chaque fois la cadence ; il com- 
mence le motif pianissimo et continue crescendo avec 
une délicatesse extrême. A chaque fois, un de ses 
musiciens annonce la figure qu'on va danser. Dès 
longtemps, Julien est assuré de la protection de José- 
phine qui ne veut point d'autre chef d'orchestre à 
ses petits bals, mais alors on le paye simplement 
quatre louis (96 francs) et, aux grands jours, dix 
(240 francs). 

Même souper pour les deux bals et l'Empereur 
traite bien ses invités : on a prévu pour 600 francs 
de potages et il en est de quatre espèces ; il y a cent 
grosses pièces à un louis, savoir : seize jambons, seize 
daubes, seize pâtés, seize longes de veau, neuf biscuits 
de Savoie, autant de brioches, de babas et de gâteaux 
de Compiègne ; il y a soixante entrées à 12 francs 
chacune, et ce sont, par douze plats, des chapons au 
riz, des fricassées de poulet à la gelée, des mayonnaises 
de poulet, des salmis de perdreaux ; il y a soixante 
plats de rôti à 12 francs, et ce sont, quinze de chaque 
sorte, des poulardes, des dindonneaux, des poulets et 



264 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

des campines, qui sont de petites poulardes fines ; il 
y a deux cents entremets à 6 francs, cent de pâtis- 
serie variée, et, par vingt-cinq, blanc manger, gelée 
de citron, gelée d'orange et crèmes. 

L'office fournira soixante-douze assiettes de bonbons 
& 5 francs, autant de compotes à 4 francs, cent as- 
siettes de petits fours à 4 francs, cent d'oranges et 
cent de poires et de pommes à 5 francs. Il y aura trois 
mille glaces moulées et pour 1 000 francs d'orangeade, 
de limonade, d'orgeat et de punch. On compte qu'il 
se boira mille bouteilles de vin de Beaune à 2 francs, 
cent bouteilles de Bordeaux, autant de Champagne et 
de vin de dessert et vingt bouteilles de rhum. La 
dépense du buffet va à 14 688 francs. A vrai dire, 
dans ce menu, l'on ne trouve rien de recherché, ni 
poissons, ni entremets chauds, ni ces extrêmes déli- 
catesses qu'on entendait si bien à l'Elysée, au temps 
de Caroline Murât, mais autre chose est douze cents 
invités et trois mille : or, compris les gens de la Cour, 
l'on ne va gu^re à moins. 

Les quadrilles sont des mieux réussis ; dans celui 
que mène la princesse Caroline, danseurs et dan- 
seuses, vêtus à l'espagnole, forment des groupes dis- 
tingués par la couleur des écharpes. Sur les robes 
blanches, la garniture de satin bleu se porte aveu des 
saphirs et des turquoises, rouge avec des rubis, vert, 
avec des émeraudes, blanc avec des diamants. Les 
hommes, en habit de velours blanc, que traverse 
l'écharpe assortie à la garniture de robe de leur dan- 
seuse ont en tête une toque de velours ornée de 



GRANDS BàLS 265 

plumes blanches. Au quadrille de la princesse Louis, 
ce sont des fleurs qui remplacent le satin et les pierres 
de couleur ; toutes les femmes sont coiffées en épis de 
diamants. Chacun des costumes d'homme, confec- 
tionnés par le tailleur Sandoz, revient à 518 francs : 
gros prix pour les officiers de la Garde désignés 
de service : peu s'en faut, pourtant, par suite d'un 
malentendu, qu'on ne leur en retienne le prix sur 
leur solde : le mémoire qui leur en est présenté et 
qu'ils remettent à leur chef, Bessières, est renvoyé 
par Bessières au Grand maréchal, parle Grand maré- 
chal au Grand chambellan, et n'est soldé que le 
2o mai 1808, sur un ordre donné directement par 
l'Empereur. 

Pour Leurs Majestés, toute la fête prend exacte- 
ment soixante minutes. A neuf heures battant, tous 
les invités sont arrivés et sont ainsi partagés en trois 
groupes, Salle des maréchaux, Galerie de Diane, Salle 
du Trône et Grands appartements. L'Empereur, qui, 
de ses Appartements d'honneur, est venu, avec l'Im- 
pératrice, dans les Grands appartements, tient cercle 
quelques instants et voit les gens de la Cour. A neuf 
heures et demie, accompagné de l'Impératrice et suivi 
de tout ce qui s'est réuni pour lui faire cortège, il 
débouche, de la Salle du Trône et du Grand Cabinet, 
dans la Galerie de Diane ; il en fait le tour, parlant 
à toutes les femmes, dit-on, et à la plupart des hommes 
puis il s'assied sur le trône qui lui a été préparé, 
l'Impératrice près de lui, la Cour derrière, et la prin- 
cesse Caroline danse son quadrille. Il repasse ensuite 



266 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

dans les Grands appartements qu'il traverse et, par 
la Salle des gardes, fait son entrée dans la Salle des 
maréchaux; il en fait le tour, s'assied, assiste au 
quadrille de la princesse Louis et, à dix heures et 
demie, il monte en voiture pour regagner Saint-Cloud. 
Ce tour dans le bal, avant que les danses ne soient 
commencées, c'est le triomphe de Joséphine, à l'Hô- 
tel de Ville, comme aux Tuileries. Sans même parler 
aux gens qu'elle connaît le mieux, elle sait à chacun 
adresser un sourire, un signe de tête, simplement un 
regard qui conquiert le cœur; à chaque femme, même 
inconnue, elle dit le bout de phrase complimenteur 
qui la touche davantage, qui tombe le plus juste sur 
sa vanité ; elle jette en passant des mots que le ton 
fait valoir et dont se parent ensuite mari et femme. 
Douée pour reconnaître les visages féminins de cette 
prodigieuse mémoire que Napoléon applique à ses 
soldats, elle met juste le nom qu'il faut sur toute 
figure qui a une fois passé devant elle ; chaque ques- 
tion qu'elle pose prouve ainsi, non seulement une 
intention de politesse, mais une réminiscence véritable 
et prend une apparence d'intérêt qui flatte la vanité et 
émeut même la sensibilité. Elle sait le nombre des en- 
fants, leur nom et leur âge au besoin, les mariages, 
les deuils, les avancements ; elle s'en souvient à temps, 
au moment qu'il faut, et elle dit cela, non comme 
une leçon apprise, mais comme une expansion de 
cœur. Elle possède, au superlatif, cette qualité ou ce 
défaut des femmes bien élevées qui semblent, dans un 
salon, porter une affection véritable à ce qui, en réalité 



GRANDS BALS 267 

les touche le moins et n'est pour elles qu'une formule 
de politesse, mais cette politesse plaît, quoiqu'on en 
connaisse le vide — comme des acteurs se laissent 
prendre aux applaudissements qu'ils ont payés. 

Elle excelle à ce glissement le long d'une haie de 
femmes, dans l'immense vide des parquets cirés. Aux 
révérences jolies et longues qui font, à son passage, 
comme un scintillement de diamants, un remou cha- 
toyant de satins et de velours, elle répond d'un salut 
des yeux, du sourire, de la tête, du buste, selon les 
instants et les personnes, s'arrête un instant, reprend, 
s'arrête encore, sans embarras, sans fatigue, d'un air 
toujours intéressé et toujours attentif, sans jamais 
laisser voir cette lassitude profonde qui devrait lui 
venir de ses questions, de ses réponses, de tout ce 
néant indifférent et vulgaire — comme la vie. 

Elle n'éprouve, à se mouvoir sur cet immense 
théâtre et sous ces milliers d'yeux, rien de cet embar- 
ras qui, chez Napoléon comme chez la plupart des sou- 
verains, se traduit en dandinements ; elle n'a, pour 
parler, rien de cette timidité qui, chez lui, se tourne 
en brusquerie ; la phrase qui vient à ses lèvres est 
aimable et relevée de la banalité par cette pointe de 
connaissance mondaine et de personnel souvenir, 
tandis que lui pose des questions à brûle-pourpoint 
« Gomment vous appelez- vous ? Que fait votre mari? 
Combien d'enfants? » ne varie point ces thèmes, ne 
se rappelle point les visages, n'attend point les ré- 
ponses, qu'il a parfois du sous-lieutenant dans les pro- 
pos, parce qu'il croit ainsi être aimable et que son 



268 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

génie ne lui donne pas plus la mesure dans la plaisan- 
terie qu'il ne le rend capable de comprendre ni de 
juger la plaisanterie même. 

C'est pourquoi un bal, si court que soit le temps 
qu'il y passe, ne peut manquer de lui paraître une 
insupportable corvée : il en accepte encore le supplice 
à la Ville, aux très rares jours où il s'y rend — deux 
fois en cinq ans — parce qu'il croit faire ainsi la con- 
quête de Paris, mais, dans son palais, il s'y soustrait 
entièrement. La fâcheuse distribution des Tuileries y 
est sans doute pour quelque chose, mais plus encore 
l'étiquette, chaque jour renforcée, qui lui fait trouver 
hors de sa dignité, hors des usages reçus par les rois 
ses prédécesseurs, de faire traverser ses appartements 
par des gens qui ne sont point présentés, de rompre 
pour eux les barrières du cérémonial, et, même lui 
parti, de tolérer que des bourgeoises passent dans la 
Salle du Trône. 

Logiquement, il a raison : il ne saurait admettre 
deux disciplines. Dès qu'il a établi que certaines digni- 
tés, certaines fonctions, certains grades donnent seuls 
l'accès dans certaines salles, dès qu'il a formulé cela 
en privilège et en complément d'honneurs, il ne peut, 
à certains jours, pour plaire aux gens de Paris, ouvrir 
toutes les portes, supprimer toutes les consignes et 
tolérer l'invasion de son palais par les marchands de 
la rue Saint-Denis. Dès qu'on invite la Ville, il faut 
tout prendre pêle-mêle, et, ce qui y est le plus influent 
peut n'y point être le mieux élevé, le plus distingué 
de formes et le plus propre à parer un bal. Il a été 



PRÉSENTATIONS 269 

choqué par des mots, des phrases, des attitudes ; il 
ne consent qu'à grand'peine à ce bal de 1806 ; il se 
refusera à tout autre. Au reste, ne fît-il pas mieux? La 
bourgeoisie a de telles façons de marquer sa grati- 
tude aux souverains qui le plus souvent la firent 
ianser, qu'il est préférable d'économiser les violons. 

Donc, plus va Napoléon, plus il se tient unique- 
ment dans la société qu'il voit et qu'il laisse, voir à 
l'Impératrice, aux personnes présentées et la présen- 
tation est une cérémonie qui, chaque jour, prend 
une plus grande importance. Sans doute, ce n'est 
point ici comme dans l'ancienne Cour, il n'y peut 
être question de quartiers, mais on n'est que [dus 
strict pour les grades : Pour qu'une dame ait le droit 
d'être présentée, il faut que son mari occupe une 
place dans le service d'honneur de Leurs Majestés, 
des princes et princesses, qu'il soit ambassadeur ou 
ministre dans les cours étrangères, général, colonel, 
président de Collège électoral ou de Collège d'arron- 
dissement, membre de Collège électoral de départe- 
ment, préfet, maire d'une des trente-six Bonnes villes, 
président ou procureur impérial près les Cours d'ap- 
pel et de justice criminelle ou président de Consis- 
toire. Les autres Françaises peuvent le demander, 
mais si elles ne tiennent point à l'ancien régime et 
ne sont point ci-devant titrées, il est rare qu'on le leur 
accorde. Quant aux étrangères, ce sont leurs ambas- 
sadeurs ou ministres qui répondent d'elles et il s'in- 
troduit en usage que celles-là seules qui, dans leur 



«0 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

pays, ont été présentées à leur souverain, le soient 
à l'Impératrice. 

Le Grand chambellan prend, sur les présentations 
demandées, les ordres de l'Empereur et adresse à la 
dame du Palais qu'il choisit et qui doit assister la 
nouvelle présentée, une lettre dont la formule est 
imprimée : 

Le Grand Chambellan a l'honneur de 
prévenir Madame 
que Madame 

sera présentée à S. M. l'Empereur et Roi 
Dimanche prochain après la 

messe, au Palais 

Le Grand Chambellan prie Madame 
d'agréer ses respectueux hommages. 

La dame, prévenue, fait ses visites à la Dame 
d'honneur ou à la dame du Palais, son introduc- 
trice, qui a soin de se renseigner des tenants et 
aboutissants de famille, afin de fournir, au besoin, 
quelques notes à l'Impératrice. 

Au dimanche fixé, après la messe, la dame arrive 
seule, vêtue, selon l'étiquette, d'une robe de belle 
étoffe française, lamée, brodée, brochée d'or ou d' ar- 
gent, sur laquelle est appliqué un bas de robe de 
velours à dentelle d'or ou d'argent, long de trois 
aunes. Sur la coiffure qu'on fait à son gré, il faut 
trois belles longues plumes blanches qui tombent sur 
le cou et les épaules; les diamants sont à discrétion. 



CERCLES CHEZ L'IMPÉRATRICE 271 

La dame attend dans le premier salon ; annoncée 
par un chambellan, elle traverse encore un long salon 
avant d'arriver à celui où se trouve Sa Majesté. L'Im- 
pératrice est debout devant la cheminée, elle est entou- 
rée d'un cercle de femmes debout. A la porte d'en- 
trée, première révérence ; quelques pas, seconde 
révérence ; quelques pas encore, troisième révérence. 
L'Impératrice fait un léger salut de la tête, approche 
un peu, dit quelques mots, pose des questions, et, 
très doucement, regagne sa place. Il faut alors se 
retirer, sans tourner le dos, et en faisant, aux 
mêmes endroits, les mêmes révérences : à la pre- 
mière, on tremble ; à la deuxième, on brouille ses 
jambes dans l'immensité de la traîne, si l'on n'a 
point attrapé de Despréaux l'art suprême du coup 
de pied qui remet les étoffes en place ; et, très sou- 
vent, à la troisième, l'on tomberait si le chambellan 
n'était preste à vous retenir. C'est pis encore peut- 
être pour les militaires que leur sabre embarrasse à 
l'égal d'une traîne et qui préféreraient se trouver 
sous le feu d'une batterie que dans le rayon de ces 
beaux yeux, car, si l'Impératrice trouve pour cha- 
cun des mots de bonté, les regards et les moqueries 
des dames du Palais, attentives à la chute, font con- 
traste. 



Être présenté habilite à être reçu à la Cour, mais 
ne donne nul droit à y venir; c'est parmi les dames 
présentées que sont les invitées, mais, pour chaque 



Ï12 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

cerele, une liste spéciale est dressée et des billets 
imprimés sont adressés aux favorisées. 

Des Cercles, il en est de deux sortes : ceux de moindre 
importance se tiennent chez l'Impératrice dans les ap- 
partements du rez-de-chaussée et l'étiquette y est moins 
sévère. Les invitations sont faites par la Dame d'hon- 
neur et ne vont pas à cent personnes, dont quarante 
à quarante-cinq de la Famille ou du service ordinaire 
et extraordinaire, et cinquante hommes et femmes 
présentés. Jamais qui que ce soit du corps diploma- 
tique : c'est là une règle dont l'Empereur ne s'est 
jamais départi. L'assistance est donc presque toujours 
la même: dignitaires, grands officiers, gens de la Cour, 
hauts fonctionnaires et généraux. Rien du monde exté- 
rieur : nul homme ayant une valeur mondaine, intel- 
lectuelle, artistique ou sociale qui n'ait point la consé- 
cration d'un uniforme et un rang dans la hiérarchie. 

Ces soirs-là, l'Impératrice s'installe à jouer avec 
quelque dignitaire, les femmes sont assises, les 
hommes debout. L'Empereur descend, parle aux 
femmes qu'il connaît toutes et*, après un court inter- 
rogatoire, va causer avec quelques hommes à son goût 
— causer, non, poser des questions. — Parfois, après 
avoir ordonné le cercle, il ne vient pas ou il ne fait 
que passer dans les salons et remonte travailler. 

L'année du Sacre, on danse quelquefois avec l'or- 
chestre de Julien ; les invitations sont alors un peu 
plus étendues — guère. Il faut se souvenir que ces 
dignitaires, ces grands officiers de l'Empire, à de rares 
exceptions près, sont très jeunes — de trente à qua- 



CERCLES CHEZ L'IMPÉRATRICE 273 

rante ans — et mariés à des femmes plus jeunes 
encore, dont les vieilles ont vingt-cinq ans. 

Dans l'hiver de 1806, plus souvent on fait de la 
musique. C'est alors, régulièrement, le mercredi et le 
samedi. On commence à dix heures : presque pas 
d'instruments, juste ce qu'il faut pour accompagner 
le chant. Rigel, qui a été de l'Expédition d'Egypte, 
touche le clavecin ; Kreutzer, protégé par Bonaparte 
dès 1797, après l'avoir été par Marie-Antoinette, tient 
le violon et Dalvimare, ancien garde du corps du Roi, 
qui, dès avant la Révolution, était, pour ses talents, 
reçu dans le beau monde et y avait connu les Beau- 
harnais, pince de la harpe. 

Pour les chanteurs, l'Empereur n'a pas encore 
recruté sa troupe : il n'a encore qu'une étoile, mais 
elle est de première grandeur et fait à ce point pâlir 
les autres artistes engagés ci-devant pour la Musique 
de la chambre qu'on les a licenciés. On ne trouve plus< 
en 1806, ni M me Strinasacchi, ni Nozari, ni Aliprandi, 
ni Marlinelli, ni Grucciali : l'on a Grescentini et c'est 
assez. C'est, à tienne, où il l'a entendu, que Napoléon 
l'a fait engager par Rémusat aux appointements de 
30 000 francs par année, sans compter des gratifica- 
tions de 6 à 10 000 francs. Mais aussi c'est le plus 
illustre soprano de toute l'Italie, le seul de tous les 
artistes de cette sorte « dont la voix, en se rappro- 
chant d'une belle voix de femme ait un timbre doux et 
agréable ». 

Pourfaire un programme de concert, même en petit 
comité, l'on est encore réduit, en 1806, aux musiciens 

18 



274 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

de la Chapelle, lesquels à la vérité ne sont pas à dé- 
daigner, car ce sont les premiers sujets de l'Académie 
impériale de musique, Lays, Roland, Nourrit, Charles, 
Albert Bonnet, et, en femmes, M me Branchu. Martin, 
le baryton le plus en vogue à l'Opéra- Comique, partage 
avec Lays la place de premier chanteur, et ce sont ces 
ileux que Napoléon demande de préférence. Mais, lors- 
qu'un artiste en réputation passe à Paris, il faut qu'on 
l'entende d'abord aux Tuileries. Ainsi fait-on pour la 
Catalani. Après qu'elle a chanté, l'Empereur s'ap- 
proche : 

— Où allez-vous, Madame, lui dit-il ? 

— A Londres, Sire. 

— Il faut rester à Paris. On vous paiera bien et 
vos talents seront mieux appréciés. Vous aurez cent 
mille francs par an et deux mois de congé. C'est 
entendu, Madame. 

La Catalani ne réplique point, mais quelques jours 
après, elle part à la muette pour Morlaix où elle s'em- 
barque. Elle n'avait pourtant pas à se plaindre de 
l'Empereur. Pour deux auditions, 6 000 francs d'ar- 
gent et une pension viagère de 1 200 francs ; la salle 
de l'Opéra à sa disposition pour deux concerts où i! 
paie sa loge 3 600 francs et où, les places de balcon 
étant à 30 francs, et celles d'orchestre et d'amphi- 
théâtre à 18, la recette est de 49 000 francs. En deux 
mois, la Catalani emporte de Paris 100 000 francs, 
mais elle eût voulu, de l'Empereur, au lieu d'ar- 
gent, un bijou à chiffre dont elle eût pu se dé- 
corer et elle ne l'obtint point. Elle s'en consola en 



CERCLES CHEZ L'IMPÉRATRICE- — CONCERTS 27 L 

gagnant à Londres, dans la saison, 240 000 francs. 

Encore en 1806, d'autres Italiens, oiseaux de pas- 
sage, paraissent dans les petits concerts. C'est en 
hommes, Tarulli et Barilli; en femmes, M raes Cana- 
vassi, Barilli et Ferlendis, mais, si bien qu'on les 
paye, ce n'est rien auprès de la Catalani ; 5 400 francs 
à la Ganavassi, 2 200 à la Barilli, 1 400 francs à la 
Ferlendis, et pour les petites, comme une demoiselle 
Salucci, on descend à un cachet de 400 francs. 

A Vienne, l'Empereur a conquis Grescentini. De 
Pologne, après Iéna, il ramène un premier ténor, 
Brizzi, un compositeur, Paër, et une prima donna : 
M me Paër. Paër était à ce moment maître de chapelle 
du roi de Saxe; sa femme, Françoise Riccardi, était 
première cantatrice et Brizzi premier ténor. Napoléon 
les a entendus dans Y Achille de Paër et il a pris, du 
talent de tous trois, une idée si avantageuse qu'il a 
ordonné au Grand chambellan de les engager à tout 
prix. Paër, nommé compositeur de la Chambre, aura 
à vie 28000 francs de traitement annuel, 12 000 francs 
de gratification assurée par contrat, voiture et appar- 
tement ; à chaque œuvre nouvelle qu'il donnera aux 
Tuileries, il recevra une boîte avec chiffre en dia- 
mants contenant quelque 10 000 francs de billets. Cer- 
taines années, ses gratifications supplémentaires ont 
monté à 50 000 francs. 

M me Paër a 30 000 francs par an et Brizzi 28 000. 

En 1807 enfin, la Musique de la Chambre est défini- 
tivement constituée par l'engagement, aux appointe- 
ments annuels de 36 000 francs, de Joséphine Gras- 



276 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

sini, la cantatrice que Napoléon a entendue à Milan 
en 1791, qu'il y a revue en 1800, qu'il a alors attirée 
k Paris, mais qu'il n'a pu y retenir. La Grassini reçoit, 
en dehors de son traitement, des gratifications allant 
certaines années à 22 000 francs : elle a un congé de 
quatre mois et, chaque hiver, la salle de l'Opéra pour 
un concert ou une représentation à son bénéfice. 

Avec de tels éléments, l'on peut bien affirmer que 
les concerts donnés par l'Impératrice, de 1807 à 1809, 
ont dépassé comme attrait artistique tout ce que, en 
n'importe quelle cour, on a pu imaginer jusque-là. 
Jamais souverain n'a dépensé autant d'argent que 
Napoléon pour sa musique particulière; jamais con- 
quérant n'a, pour son plaisir intime, groupé de tels 
chanteurs et il a fallu en effet, à l'imprésario qu'il 
était, quelques voyages et certaines batailles pour 
mettre sa troupe au point. D'ailleurs, il n'est point 
exigeant : le concert ne dure jamais plus d'une heure 
et il est presque uniquement vocal. 

Aussitôt après le concert, on soupe dans la grande 
salle à manger du rez-de-chaussée : les tables sont 
dressées selon le nombre de dames invitées ; à la 
table de l'Impératrice, fauteuil pour elle, fauteuil pour 
l'Empereur, qui ne s'y assied jamais, chaises pour 
les dames désignées. L'Impératrice est servie par deux 
pages ; les dames par les maîtres d'hôtel et par les 
valets de chambre d'appartement. L'Empereur, s'il se 
trouve là, va de l'une à l'autre et dit à beaucoup des 
mots piquants pour paraître à l'aise. Les hommes 
restent debout, comme toujours, et un buffet est 



CERCLES DANS LES GRANDS APPARTEMENTS 277 

dressé pour eux. Après souper, l'on rentre dans les 
salons ; l'Impératrice passe encore quelque temps à 
causer et ne se retire que vers une heure du matin. 

Aux Cercles dans les Grands appartements, l'éti- 
quette est tout entière développée et parfois même, 
ne la trouvant pas assez sévère, Napoléon relève et 
prévient les omissions par un ordre spécial. Les 
Grands cercles sont assez fréquents : dans l'hiver de 
1806, chaque lundi; plus tard, un peu moins souvent, 
mais le cérémonial reste le même. 

Un chambellan est chargé du service des invih 
tions ; il tient à jour une liste de toutes les personnes 
qui peuvent être admises aux fêtes de la Cour, c'est- 
à-dire des personnes présentées. Cette liste, contrôlée 
et approuvée par l'Empereur lui-même, est partagée 
de façon que tous ceux qui y sont inscrits soient 
invités successivement. Il n'y a d'invitées pour toute 
la saison, à tous les cercles, que les princesses, les 
dames de l'Impératrice et des princesses, et certaines 
femmes de grands officiers de la Couronne. Toutes les 
autres reçoivent un billet pour un jour marqué. Si 
l'Empereur prend son costume — s'entend le petit 
costume du Sacre — les invitations en font mention ; 
les hommes arrivent alors dans le grand costume de 
leur charge et les femmes en grand habit avec traîne. 
A défaut, les hommes sont souvent, dès 1806, en habit 
à la française, de soie ou de velours, de couleurs 
claires, de broderies vives, avec au côté l'épée de cour ; 
mais, quel que soit leur costume, ils portent sur I habit 



278 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

la décoration du grade qu'ils occupent dans la Légion — 
et cette décoration doit être du modèle réglementaire, 
la croix ne peut être pins petite qu'à l'ordonnance et 
le ruban ne peut être passé seul à la boutonnière. 

Les femmes, si elles n'ont pas le bas de robe qui 
n'est requis qu'aux grands jours, ont au moins la 
chérusque. Selon l'étiquette, leur robe ne doit avoir 
ni broderie ni frange ou n'en avoir qu'au bas seule- 
ment, et la broderie, dont d'ailleurs le dessin est libre, 
ne peut excéder un décimètre de hauteur ; mais, en 
réalité, pourvu que l'on suive la forme adoptée, 
toutes les broderies sont permises et toutes les cou- 
leurs — sauf le noir. L'on ne paraît en deuil devant 
Leurs Majestés qu'avec une autorisation expresse. 
Par contre, s'il y a deuil de cour, chacun est tenu 
d'obéir aux instructions du Grand Maître : pour une 
reine, même douairière, c'est quinze jours de soie 
noire, et huit jours de petit deuil ou de blanc; point 
de pierres de couleur alors, mais les diamants. 

Le chambellan, après avoir pris les ordres de l'Em- 
pereur sur le nombre des personnes qui doivent être 
averties — invitées est proscrit du Cérémonial — fait 
imprimer des lettres selon une formule arrêtée et où 
ne varient que l'objet et le lieu de la réunion. 

M. 

Le Grand Chambellan, d? après les ordres de 
S. M. l'Empereur, a l'honneur de vous prévenir 
qu'il y aura cercle à la Cour, au palais de 
le à 



CERCLES DANS LES GRANDS APPARTEMENTS 279 

Papier et impression vulgaires, rien d'élégant là, 
ni d'agréable. Aux princes et princesses, on n'envoie 
point de billet imprimé, mais une lettre écrite à la 
main et qui est portée par un valet de chambre de 
l'Empereur. Les autres billets sont jetés à la poste. 

Le soir de la fête, à sept heures et demie précises, 
les chambellans de service et deux dames du Palais 
sont rendus dans les Grands appartements pour véri- 
fier si tout est dans l'ordre, recevoir les arrivants et 
leur faire les honneurs. A huit heures battant, voici 
les princes et les princesses, les grands officiers et les 
officiers et dames des Maisons de Leurs Majestés. 
Les princes, les princesses avec leur dame d'honneur 
et leur dame de service, pénètrent ainsi que les 
grands officiers et leurs femmes dans la Salle du 
Trône. Le reste se réunit dans les salons. 

A huit heures et demie, ce sont les ministres, qui, 
avec leurs femmes, ont droit à la Salle du Trône, et 
les personnes des maisons des princes et princesses 
et a autres composant la Cour » qui n'ont droit 
qu'aux salons. 

A neuf heures — ces heures sont d'obligation et 
sont marquées sur les billets — les avertis arrivent. 
Il y a 6 à 700 personnes réunies dans la première et 
la seconde antichambre des Grands appartements. 
Les femmes ont le droit de s'asseoir, elles ont môme 
celui de causer entre elles. Les tables de jeu sont 
dressées, portant les sixains de cartes et les jetons 
d'argent à l'effigie de l'Empereur — ce ne sera qu'en 
1812 que Denon fera frapper, à l'usage exclusif des 



280 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REljNE 

résidences, les jetons spéciaux à l'exergue Heur et 
Malheur — mais on ne joue point. 

Vers neuf heures, l'Impératrice, accompagnée de sa 
dame d'honneur et de ses dames de service, entre 
dans la Salle du Trône, où, par respect, il n'y a point 
de tables de jeu. Elle fait le tour du cercle, reçoit 
les hommages, distribue des mots aimables ; puis, les 
chambellans viennent prendre ses ordres et intro- 
duisent, pour la saluer, les personnes qui se trouvent 
dans les premiers salons, 

Au bout d'un temps assez court, l'Impératrice passe 
avec les princesses dans le Salon de l'Empereur, qui 
fait suite à la Salle du Trône et précède la Galerie de 
Diane. Des tables de jeu y sont dressées pour elle, 
pour les princesses, pour la Dame d'honneur. Le 
chambellan de jour a prévenu les personnes « aux- 
quelles l'Impératrice fait l'honneur de jouer avec 
elles » ; il a de même désigné celles qui doivent 
s'asseoir aux autres tables. Tous les avertis peuvent 
circuler librement, même dans ce salon, mais on ne 
présente plus. 

Dans la première et la seconde antichambre, les 
chambellans et les dames du Palais forment des 
parties : on tient les caftes par contenance et sans 
porter au jeu nul intérêt; on ne joue point d'argent. 
Le jeu dure une demi-heure à peine. 

Un peu avant dix heures, l'Empereur sort de ses 
appartements et parcourt les salons. Les joueurs ne 
se lèvent point et n'interrompent point leur partie, à 
moins que l'Empereur ne s'approche : en ce cas, on 



CERCLES DANS LES GRANDS APPARTEMENTS 281 

pose les cartes et l'on reste debout tant que l'Empe- 
reur vous parle. Les hommes qui ne jouent pas, étant 
debout toute la soirée, n'ont pas cet embarras. 

A dix heures, les chambellans commencent à 
faire passer en ordre les avertis dans la salle de con- 
cert qui est la Saile des maréchaux. Ils vident succès 
sivement les salons, la première, la seconde anti- 
chambre, la Salle du Trône, le Salon de l'Empereur. 
Ils placent les femmes sur les deux côtés d'un quadri- 
latère oblong dont le troisième sera occupé par 
l'Empereur et sa cour et le quatrième par l'orchestre. 
Les femmes sont assises sur deux rangs de tabourets, 
les premiers du premier rang réservés aux dames de 
l'Impératrice et des princesses qui ont le pas sur 
toutes les autres dames ; puis, les places selon le rang 
des maris. Derrière les tabourets, les hommes sont 
debout. 

Entre dix heures et quart et dix heures et demie, 
lorsque tout le monde est placé et casé, l'Empereur 
entre, suivi de l'Impératrice, des princes et prin- 
cesses, des princes étrangers et des grands digni- 
taires. Il s'assied sur son fauteuil disposé, au fond de 
la salle, sur une estrade richement décorée. Le fauteuil 
de l'Impératrice est à gauche, et ensuite des chaises 
pour les princesses selon leur rang de famille ; le 
fauteuil de Madame mère (si elle est présente) est à 
droite avant les chaises des princes. Les beaux-frères 
de l'Empereur ont le pas sur les grands dignitaires, 
mais, pour éviter les contestations de rang que pour- 
raient élever les princes étrangers, ceux-ci sont 



282 JOSÉPHINE IMPERATRICE ET REINE 

assis à la gauche, après les princesses sœurs de Sa 
Majesté, lesquelles ne viennent qu'après les belles- 
sœurs. 

Derrière l'Empereur, les grands officiers et les offi 
ciers de service debout. 

L'orchestre prélude. Voici, au hasard, le programme 
d'un des concerts de 1806 : 

Ouverture des Deux Jumeaux de Guilelmi. 
Air de Roméo et Juliette ... de Zingarelli. 
Par M me Duret. 

Air des Horaces de Cimarosa. 

Par M. Crescenlini 

Air détaché de Grescentini. 

Par M rae Barilli. 

Duo de Cléopdtre de Nasoliui. 

Par M me Barilli et M. Crescentini. 

Air détaché avec chœurs . . . de Jadin. 
Par M. Lays. 

Duo délie Cantatrice villane . de Fioraventi. 
Par M me et M. Barilli. 

Grand final du Roi Théodore à Venise, de Païsiello. 

Le concert fini, dans le grand carré resté vide, 
s'avancent les danseurs et les danseuses le plus répu- 
tés de l'Opéra. L'Empereur a son corps de ballet qu'il 
paye à l'année ; Gardel en est le maître à 6 000 francs ; 
Despréaux, comme maître à danser et compositeur 
des divertissements, reçoit 3 000 francs; puis viennent, 
comme danseurs, Vestris, Duport et Saint-Amand; 
comme danseuses, M mes Gardel, Bigoltini et Louise 



CERCLES DANS LES GRANDS APPARTEMENTS 283 

Courtois. Cela n'empêche point qu'on ne requière au 
besoin d'autres sujets, mais ceux-là sont à appointe- 
ments fixes. 

La première fois qu'on a fait appel à leurs talents, 
c'a été le i4 frimaire an XIII, le soir de la Distribu- 
tion des aigles, où, après le concert, le Pape recon- 
duit par l'Empereur jusqu'à la Galerie de Diane, il y 
a eu, en présence des cardinaux fort amusés, un diver- 
tissement où M me Gardel, Vestris et Duport se sont 
Distingués de telle sorte que l'Empereur a envoyé à 
chacun une gratification de 3 000 francs. La chose 
ayant plu, il fut donné, dans l'hiver et le printemps 
de 1806, cinq ballets dont les frais montèrent à 
15 234 francs — sans parler des petits divertissements 
à l'occasion. 

Malgré que l'on ait dit « que cette partie des fêtes 
amusait tout le monde et même l'Empereur », les 
délicats trouvaient « que ces ballets vus de si près, 
faisaient perdre l'illusion que l'on éprouve en les 
voyant sur le théâtre » avec le prestige de l'éloigne- 
ment et de l'éclairage. Il y avait désillusion en bien 
des cas, et, de plus, le terrain mal préparé se prêtait 
moins aux danses qu'aux chutes, interdisait les effet, 
de force qu'affectionnaient Gardel et Vestris et ne 
permettait guère que les attitudes et les ensembles. 
Néanmoins, cela était neuf et cela plut assez lorsque 
les divertissements eurent été expressément réglés 
pour ce théâtre. 

Durant le concert, l'Impératrice a composé sa table 
de souper et elle a envoyé son chambellan prévenir 



284 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

les personnes qu'elle a désignées. Les princesses ont ! 
fait de même. 

Après le ballet qui ne dure pas plus d'une demi- 
heure, l'Empereur et l'Impératrice, suivis des princes 
et princesses, des dames du Palais, puis de toutes les 
autres personnes repassent par la longue enfilade des 
salons jusqu'à la Galerie de Diane. Là, des tables 
rondes sont dressées, étincelantes d'argenterie et 
de cristaux : une, celle de l'Impératrice, un peu 
plus grande, de dix ou douze couverts ; puis, de huit 
à dix couverts, table de chacune des princesses, table 
de la Dame d'honneur, de la Dame d'atours, douze à 
quinze autres tables présidées par autant de dames du 
Palais. Les femmes seules s'asseyent; les hommes 
vont à un buffet dressé à l'extrémité de la galerie et 
font le cercle autour de l'Empereur qui se promène 
en disant un mot aux uns et aux autres. Parfois il va 
parler àquelque dame, mais cela est rare et l'on en jase. 

Le souper est servi en ambigu : deux pages se 
tiennent derrière le fauteuil de l'Impératrice ; deux 
derrière le fauteuil vide de l'Empereur. Le maître 
d'hôtel de l'Impératrice découpe à sa table et fait 
offrir par les pages; aux autres tables, le service est 
fait par les maîtres d'hôtel, les valets de chambre 
d'appartement, les coureurs et, s'il y a trop de monde 
par la livrée. Au bout d'un quart d'heure, l'Impéra- 
trice se lève, repasse avec l'Empereur dans la Salle 
du Trône ; les avertis suivent, nul ne peut se retirer 
que l'Empereur n'ait congédié le cercle ; il est alors 
minuit et demi ou une heure du matin. 



THEATRE DE LA COUR 285 

Tel est l'aspect des grandes fêtes, des fêtes com- 
plètes, celles où il y a à la fois jeu, concert, ballet 
;et souper, mais, le plus souvent, on n'a point tous ces 
jplaisirs ensemble et le jeu avec cercle est ce qu'on 
{voit le plus ordinairement. 



Ce ne fut qu'en 1808 qu'il y eut, aux Tuileries, une 
(salle de spectacle où l'on pût, selon les temps, donner 
[l'opéra italien, buffa et séria, l'opéra-comique, la tra- 
gédie et la comédie. Joséphine en jouit donc à peine 
durant deux hivers et combien écourtés ! Néanmoins, 
le théâtre des Tuileries, à partir de cette date, 
devient le principal des plaisirs qu'on y trouve, la 
base même des réjouissances qu'on y donne et c'est 
Joséphine qui a présidé à son inauguration et à ses 
premières gloires. 

Dès le début de 4806, l'Empereur, revenant de sa 
campagne d'Allemagne et ne voulant point rester au- 
dessous de ces petits princes qui chacun lui ont donné 
l'opéra dans le théâtre de leur palais — à Carlsruhe, 
comme à Stultgard et à Munich — a décidé de faire 
construire un théâtre aux Tuileries. Cela est sans 
doute le motif principal ; il en est d'autres : d'abord 
il trouve quelque peu indigne de sa gloire les diver- 
tissements qu'il offre à sa cour ; le spectacle lui 
semble d'étiquette et s'il peut, à Malmaison et à 
Saint-Cloud, le joindre au cercle, il ne le peut faire à 
Paris. Pour lui-même, il aime le théâtre, surtout 
lyrique, mais il aime aussi le tragique. Or, pour en 



286 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

avoir l'agrément, il faut qu'il affronte chaque fois le 
public payant, l'usage étant établi que, à l'entrée du 
souverain dans sa loge, on applaudisse et qu'il salue, 
Napoléon n'aime point se mettre en cette représenta- 
tion, jauger sa popularité à la fréquence des batte- 
ments de main ; il trouve cette farce, surtout répétée 
diverses fois la semaine, indigne de son rang, dange- 
reuse pour son prestige, susceptible de graves incon- 
vénients au dedans et au dehors ; cela doit être 
réservé pour de grandes occasions, faire un événe- 
ment dans la vie de Paris. Puisqu'il aime la tragédie 
et qu'il ne peut l'avoir où on la donne, il la prendra 
chez lui. Pour toutes ces raisons et d'autres, il décide 
qu'une salle de spectacle remplacera dans l'aile droite 
du palais des Tuileries, l'ancienne Salle de la Conven- 
tion, établie elle-même sur l'emplacement de cette 
Salle des machines où Louis XIV a dansé ses ballets. 
Il ouvre à cet effet un premier crédit de 250 000 francs ; 
mais les travaux sont plus importants et plus longs 
qu'on ne pense. Fontaine rêve de disposer le méca- 
nisme de façon à pouvoir monter sur la scène, comme 
au Grand opéra de Versailles, une décoration répétant 
celle de la salle, afin de permettre ainsi, dans toute 
l'étendue, des bals et des fêtes que la mauvaise dispo- 
sition des lieux a empêché jusqu'ici de combiner dans 
le palais. Gela allonge encore le labeur : il faut, 
en 1807, un nouveau crédit de 150 000 francs : en 
juillet de celte année, pour le retour de Tilsilt, rien 
n'est encore achevé et ce n'est qu'en novembre qu'on 
est prêt. 



THEATRE HE LA COUR ,?87 

Joséphine a vu ces retards sans grand'peine ; peut 
être les eût-elle suggérés, car le spectacle, au dehors- 
était une de ses seules distractions et son véritable 
amusement. Sous le Consulat, avant le traité de 
Lunéville, elle y allait presque tous les soirs; au 
début de l'Empire, très fréquemment encore. Il est 
vrai que ce n'était qu'en grande loge, avec cortège 
et piquet autour de la voiture, uniquement dans les 
théâtres impériaux ; que, si l'Empereur l'accompa- 
gnait, comme il voulait être rentré à dix heures, elle 
n'entendait jamais la fin des pièces, mais elle n'en 
prenait pas moins un peu d'air du dehors, apercevait 
d'autres gens que les personnes présentées, recevait 
la distraction des toilettes, des visages nouveaux, se 
mêlait, de si haut que ce fût, à la foule. Sans doute, 
elle eût préféré des spectacles plus gais et moins 
pompeux que ceux qu'elle était condamnée à voir. Si 
elle se plaisait à son théâtre, « le Théâtre de l'Impé- 
ratrice » où Picard la faisait rire, elle se fût amusée 
encore davantage au Vaudeville et au théâtre Mon- 
tansier ; elle eût volontiers fréquenté à la Porte-Saint- 
Martin, à l'Ambigu, à la Gaîté, aux Jeunes Artistes, 
aux Jeunes Elèves, à la Cité et n'eût point même 
méprisé le Théâtre sans prétention et les Jeunes 
Comédiens. Cela l'eût sortie des pompes un peu 
lourdes sous lesquelles, à des jours, elle succombait. 
A défaut de telles fêtes, de telles escapades, dont on 
ne trouverait peut-être qu'un ou deux exemples, 
n'ayant point le spectacle, elle se contentait du 
théâtre. Par un goût qu'ont bien des grandes dames, 



i88 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

qui n'est guère explicable chez elles et qui Test mieux 
chez Joséphine par la vie qu'elle mène, elle était 
fort au courant du tripot dramatique et se mêlait 
même, de plus près qu'il n'eût convenu, aux riva- 
lités des princesses de la Comédie-Française. M Ue Rau- 
court était, durant le Consulat, sur le pied de lui 
écrire, et comme elle était fort connaisseuse en fleurs 
rares, cela fît un nouveau lien qu'elle forma avec 
l'Impératrice qui, en 1809, lui offrit les ouvrages de 
Redouté, qui, plus tard, la reçut à Navarre, lui fît les 
honneurs de ses serres, et la retint à déjeuner. A 
M lle Georges, elle donne ses premiers costumes de 
tragédie ; elle a assez de goût pour M lle Contât pour 
l'inviter à Malmaison et c'est le tact de l'actrice qui 
sauve seul l'Impératrice de la position embarrassante 
où elle s'est placée. Elle accorde des audiences à 
M" e Duchesnois, à M 110 Volnais, à M" Bourgoin, pro- 
met à l'une un congé, à l'autre une part entière, se 
défend mal contre des familiarités qu'on exagère, se 
rend la fable de la Comédie, l'espoir des factieuses, 
la terreur de l'administration et se fait rappeler à 
l'ordre par M. de Rémusat. 

Cela la distrait au moins et l'amuse. C'est le seul 
moyen qui lui reste de s'encanailler et de voir des 
irrégulières dont elle compte que le jargon l'amusera, 
car on est toujours disposé à attendre des actrices 
tout l'esprit que leur prêtent les auteurs. 

Fini ou presque, ce dernier divertissement; finie bien 
plus, la joie de sortir et de se montrer dans les théâtres, 
à partir du moment où la salle des Tuileries sera 



THEATRE DE LA COl'R 289 

achevée. L'on va retomber de plus en plus dans 
l'officiel, dans l'étiquette, dans les cortèges, et plus 
même une petite porte par où s'en évader à des soirs ! 
Certes, elle est belle celte salle qui va être achevée 
à la fin de novembre 1807. Très longue par rapport 
à sa largeur, elle est, dans tout son pourtour, garnie 
de colonnes ioniques en brèche violette, dont les fûts 
et les chapiteaux sont rehaussés d'or. Au fond, elle se 
termine par une partie circulaire où se trouve la loge 
diplomatique, flanquée des loges des princes et des 
princesses et reliée à l'amphithéâtre où prendront 
place les plus qualifiés de la Cour. Sur l'avant-scène, 
dans deux avant-corps formés par quatre colonnes 
dont l'entablement supporte la retombée du cintre du 
proscenium, sont, en face l'une de l'autre, la loge de 
l'Empereur et la loge de l'Impératrice : sur le devant, 
grand fauteuil doré, galonné à la Bourgogne, au mur, 
grande glace, drapée de soie cramoisie, où la salle 
se reflète à volonté. C'est pour les jours ordinaires; 
en grand gala, l'Empereur occupe la loge diploma- 
tique. Des deux côtés longs du parallélogramme, 
règne une sorte de balcon où les spectateurs se déta- 
chent sur une très haute tenture vert d'eau semée 
d'abeilles d'or; au-dessus de cette tenture, presque 
à la hauteur de la colonnade, s'ouvre un rang de 
loges, presque inaperçues ; d'autres, grillées, sont 
ménagées au rez-de-chaussée, des deux côtés du par- 
terre ; d'autres, au-dessus de la loge diplomatique, 
tout en haut, d ans l'arc doubleau supportant la cou- 
pole ; mais rien de cela n'est visible : l'œil n est 

19 



290 JOSÉPHINE IMPÉRATH1GE ET REINE 

frappé que par le parterre, l'amphithéâtre, les deux 
balcons, les avant-scènes : c'est là uniquement que 
se tiendront les gens de la Cour. 

Point trop d'or,, point d'écrasantes sculptures; 
partout un ton de brèche violette avec quelques 
rehauts d'or, et des accotoirs de soie cramoisie. La 
coupole, en forme de calotte sphérique régulière, 
décorée, sur un fond vert d'eau, d'aigles, de figures 
et d'arabesques dorés en relief, repose sur quatre arcs 
doubleaux très épais, d'une ornementation semblable, 
et, aux angles, sont placés les bustes de Corneille, 
de Racine, de Molière et de Voltaire. Du centre de la 
coupole pend un lustre de cinquante lumières, 
bronze doré et cristaux taillés. Veut-on transformer 
la salle de spectacle en salle de bal ? On monte sur la 
scène un décor répétant exactement les dispositions 
de l'amphithéâtre : un escalier fait communiquer l'am- 
phithéâtre et le parterre ; un autre le parterre et la 
scène ; l'on a ainsi une salle de trente-cinq mètres de 
long sur quinze mètres de large, qui, par ses diffé- 
rences de niveau, se prête singulièrement aux pompes 
des cortèges, des banquets et des bals impériaux. 

Précédant la salle, à la hauteur des loges prin- 
cières, s'étend, dans toute la profondeur du Palais, 
un foyer de forme oblongue, enrichi de portiques, 
éclairé par trois lustres et décoré de grandes glaces ; 
les tentures y sont bleues, à galons et franges d'or, 
le plafond bleu lapis avec figures dorées en relief ; une 
sorte de portique, aux colonnes de stuc blanc veiné, 
fait l'ouverture sur la salle. 



THÉÂTRE DE LA COUH 291 

Pour arriver à ce foyer, en venant des Grands 
appartements ou simplement de la Salle des maré- 
chaux, il faut descendre le grand escalier, traverser la 
Salle des gardes, remonter l'escalier du Conseil d'Etat, 
passer la première antichambre, la Salle même du 
Conseil, qui est encore séparée du foyer par la 
seconde antichambre servant de salle de commis- 
sions : c'est un long trajet dans des pièces peu 
chauffées, avec des changements de température qui 
ont leurs dangers, mais on n'a point l'air de s'en 
occuper. 

De fait, Fontaine a montré une ingéniosité singu- 
lière, car, dans cette aile du Palais, se trouve déjà la 
Chapelle qu'il a construite en 1804 et qui occupe, 
au rez-de-chaussée et au premier étage, toute la 
longueur de la Salle du Conseil d'Etat et de ses 
annexes : il s'agit de ne point mêler le profane au 
sacré ; il a fallu, au rez-de-chaussée, ménager des 
accès et des vestibules pour les gens de la Ville, pro- 
curer des dégagements qui empêchent la fusion ou 
même le contact des deux mondes différents : le monde 
officiel qui viendra parle foyer, et le monde non pré- 
senté qui, du Carrousel, gagnera ses loges par d'autres 
couloirs, par d'autres escaliers et sans entrer en 
contact avec la Cour. 

A son retour d'Italie, le 1 er janvier 1808, l'Empe- 
reur s'empresse de visiter la nouvelle salle ; il la 
trouve trop grande, craint que les spectateurs ne 
voient mal et n'entendent pas; toutefois, c'est un 
triomphe à la première représentation, le samedi 



292 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

9 janvier. On joue la Griselda, de Paër, et tout paraît 
à souhait, chanteurs, costumes, décors, le livret spé- 
cialement imprimé chez Fain « imprimeur des théâtres 
de la Cour » avec le texte français en regard de l'italien, 
surtout la salle. On ne revient pas de l'effet que pro- 
duisent dans ce cadre les toilettes et les diamants ; 
on trouve un agrément particulier à la majesté des 
dispositions, à leur ampleur, à leur étendue, surtout 
à la sobriété des décorations qui n'écrasent point les 
ajustements des femmes. Habitué qu'on est, dans les 
salles de spectacle, à ces loges superposées, pressées 
les unes contre les autres pour ménager au public 
payant un plus grand nombre de places, on se plaît 
i ce plan neuf et ingénieux, vraiment approprié à un 
théâtre de Cour, cette salle aux grands espaces vides, 
aux hardies colonnades, où l'on ne présente le spec- 
tacle qu'à quelques privilégiés, où l'on méprise le 
public, où, par l'architecture, est annoncée la rareté 
du plaisir qu'on va prendre. 

L'Empereur est si satisfait qu'il charge le Grand 
maréchal de complimenter l'architecte ; mais, huit 
jours après, il faut déchanter. Soit que les mesures 
aient été mal prises, soit que, au dehors, le froid soit 
devenu très vif, il fait dans la salle une température 
cruelle. On joue Cinna, ce qui ne réchauffe point 
l'atmosphère. Les dames se plaignent si haut et les 
toux deviennent si alarmantes que l'Empereur quitte 
la salle sans attendre la petite pièce : une comédie 
d'Etienne : Brueys et Palajrrat. Grands reproches. 
Fontaine s'ingénie, place sept poêles nouveaux sous 



THEATRE DE LA COl'R 293 

le théâtre au risque du feu, lambrisse la loilure, cal- 
laie les ouvertures, rehausse dans les loges le gradin 
pour les sièges du second rang et, le 23, on joue 
Bruliis et la pièce d'Etienne dans une salle où il fait 
trop chaud, mais où, par souvenir de l'autre aven- 
ture, toutes les dames sont couvertes de fourrures. 

Désormais, durant les séjours de l'Empereur à 
Paris, les spectacles prennent un cours habituel ; le 
samedi eu 1808, le lundi en 1809, régulièrement, l'on 
donne soit tragédie et petite comédie, soit un acte 
d'opéra séria ou buffa, suivi d'airs italiens et parfois 
d'une entrée de ballet. 

Quoique théâtres impériaux, l'Opéra-Comique et 
le Théâtre de l'Impératrice, ne sont jamais, pour ainsi 
dire, admis alors à paraître aux Tuileries. Aussi, mal 
gré la beauté de la salle et la perfection du jeu des 
acteurs, on s'amuse peu et tout est froid : on n'ap- 
plaudit point en présence de Sa Majesté 

Comme on se rend directement à la salle de 
théâtre, le cérémonial se trouve allégé ; il n'est plus 
question des entrées dans la Salle du trône. Au retour, 
l'Empereur et l'Impératrice tiennent cercle quelques 
instants, puis saluent et se retirent. Il devient singu- 
lièrement rare que l'on soupe après le spectacle. 
Durant les entr'actes, les valets de pied passent des 
rafraîchissements et l'on compte qu'il y en a plus 
qu'il ne faut, avec 250 glaces moulées, un bol d# 
punch et 20 carafes de sirops variés. 



294 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Ce sont là les plaisirs : l'on peut croire que José- 
phine en eût préféré de plus gais, de plus conformes à 
son genre d'esprit et à l'éducation qu'elle avait prise 
au temps du Directoire, mais, quoi qu'elle en dît, elle 
se prêtait assez volontiers à cet ennui que lui imposait 
son métier d'Impératrice et s'y plaisait même. Elle se 
plaignait de l'étiquette et l'aimait, elle y trouvait 
comme l'affirmation de sa fortune, la preuve maté- 
rielle de son élévation. A l'occasion, elle y eût ajouté 
des détails, quitte, en des circonstances, à en suppri- 
mer le principal. Comme à beaucoup de choses, elle 
n'y portait pas de suite, et il en résultait des inconvé- 
nients, mais, sur le moment, tout était sauvé par le 
spectacle qu'elle donnait. 

Elle portait dans les cérémonies un air qu'on a 
d'autant mieux remarqué et d'autant plus loué, 
qu'elle ne l'avait point reçu d'éducation, et qu'on ne 
pouvait penser qu'elle l'eût de naissance. Jamais 
pourtant souveraine ne fit mieux en France que cette 
petite créole ; jamais aucune ne montra tant de 
dignité, d'à-propos et d'aisance. Jamais, comme elle, 
aucune ne sut marcher, tenir sa place dans les cor- 
tèges, avancer sous les regards, de façon à déployer ses 
toilettes et ses costumes sans que rien en dérangeât 
l'harmonie. Elle avait, de naissance, cette grâce qui 
ne s'acquiert point ; mais, amoureuse de son corps, elle 
en avait perfectionné les attitudes et les avait mises 
au point par cette constante étude que les femmes 
vraiment femmes consacrent à la joliesse de leurs 
mouvements. Elle n'y avait point accentué le laisser- 



JOSÉPHINE DANS LES CÉRÉMONIES 295 

aller etla nonchalance qu'on attend des femmes de son 
pays; loin de là, elle y avait introduit, par l'attention 
et l'observation, une dignité des gestes et de l'allure 
qui n'avait rien de roide et d'empesé et qui était si 
bien apprise qu'elle en était devenue naturelle, une 
façon d'être qui était si bien celle que devait prendre 
la souveraine et qui en Uiême temps lui était à 
ce point personnelle, que c'était tout le Régime nou- 
veau qu'elle incarnait : tant il importe à une femme 
d'être agréable à voir ei plaisante à regarder, de 
savoir s'habiller, marcher et sourire, de parer son 
visage et son corps, de promener sur les êtres qui 
l'avoisinent la banalité de sa grâce, d'avoir de la 
mémoire, de l'à-propos et du tact. N'est-ce pas en 
effet tout ce qu'on lui demande et tout ce qu'on peut 
au mieux espérer délie ? 



IV 



MALMAiSON 



De quel poids Trianon , le Trianon gouffre des 
Finances, le Trianon théâtre des orgies royales, le 
Trianon plus grand que Versailles, de quel poids la 
légende créée autour du palazzino préféré de la Reine 
par les courtisans qui en étaient exclus a écrasé 
Marie-Antoinette; de combien de jours l'invention de 
se retirer hors de l'Étiquette et de l'obligatoire entou- 
rage, de jouer des pastorales à la Sedaine et de fournir 
des tableaux à la Greuze a avancé pour la reine de 
France, le Roi, cette société entière, l'heure de la 
chute inévitable, de la dégradation, de la mort à la 
place de la Révolution, qui peut le dire et le compter? 
On avait prétendu s'affranchir des devoirs que la 
Royauté impose, on avait prétendu se libérer de cette 
servitude à laquelle la Reine est soumise à chaque 
heure de sa vie et qui étend sur elle, comme une pro- 
tection contre elle-même, comme une garantie pour 
la Nation, la constante surveillance de l'Étiquette ; on 



898 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

avait voulu être à soi, se retirer chez soi, ne plus vivre 
sous l'œil du public. La conclusion tirée par tous : 
qui se cache, a quelque chose à cacher. Et avec les 
rivalités des gens de cour, les jalousies, les haines, 
une légende terrible formée, grossie, accrue, tombant 
en avalanche sur le palais et, sinon une des causes 
directes de la Révolution, au moins l'une des armes 
les mieux trempées que les ennemis de la Reine aient 
fournies aux ennemis de la Royauté. 

L'exemple est tout frais encore, mais il ne saurait 
arrêter Joséphine : dans les conditions particulières, 
où elle est placée, elle n'a point à craindre qu'on 
tourne contre elle son désir de se retirer parfois hors 
des palais, de se mettre en demi- caractère, de déposer 
son fardeau, de s'en délasser. Parvenue à la couronne 
sans être née pour la porter, obligée par son âge de 
renoncer à l'espérance de donner des héritiers au 
trône, ne recevant de la souveraineté que les honneurs, 
sans les privilèges ni les charges, elle ne prête plus à 
la médisance, et la calomnie contre elle est à présent 
sans intérêt. Au contraire des reines qui, étant de 
droit partout chez elles, n'y sont en fait nulle part, elle 
possède comme un bien propre, une maison qui n'est 
point un palais, qui n'a rien de royal dans ses dehors, 
qui était sa propriété t.vant qu'elle devînt une per- 
sonne publique, et où, lorsqu'elle s'y retire, elle 
semble redevenir une personne privée. 

Nul ne s'inquiète de ce qu'elle y fait ; nul ne fait le 
compte de ce qu'elle y dépense ; nul n'en glose ni ne 
le critique. Elle est chez elle et c'est son argent qui 



SÉJOURS DE JOSÉPHINE A CROISSY 299 

roule : à cette dernière allégation, nul ne résiste et, 
ce qui est le plus étrange, elle-même en paraît con- 
vaincue, et Napoléon n'en disconvient pas. 

En cette maison qui est son bien, elle accourt, 
chaque fois qu'elle en a le loisir, chaque fois que l'Em- 
pereur est en voyage ou en campagne, et qu'elle ne 
se tient point obligée par ses inquiétudes, par sa santé 
ou par les ordres de son mari, d'adopter une autre 
résidence, chaque fois en un mot qu'elle a sa liberté 
d'esprit et d'action. Là, chez elle, elle satisfait ses 
goûts, elle déploie ses manies, elle étale son caractère : 
cette terre la raconte toute, la montre toute, telle qu'il 
convient de la voir : n'est-il pas vrai que pour juger 
des êtres, la connaissance des cadres qu'ils se sont 
composés est plus décisive encore que celle des milieux 
où, peut-être par hasard, ils se sont trouvés vivre et 
n'en sait-on pas plus d'une femme en inventoriant ses 
tiroirs qu'en essayant de deviner son âme? 



Au temps où elle était M me de Beauharnais, peut-être 
•'es le temps de sa lune de miel, à coup sûr tout 
de suite après sa séparation, Joséphine a fait connais- 
sance avec le pays de Groissy, cette jolie campagne 
plaisante et verte, où la Seine s'attarde en décrivant 
ses courbes lentes au milieu des prés fleuris qu'a 
chantés M me Deshoulières. Par-dessus les grands arbres 
de l'île, par delà la bande claire des prairies lon- 
geant la rivière, elle apercevais une maison à haute 



300 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

toiture qu'entouraient des arbres, puis, çà et là, dans 
un enclos assez vaste, des potagers, des champs de fro- 
ment, des vignes, des petits bois, distrayant l'œil de, 
l'échiquetage de leurs tons variés. A gauche, le massilj 
dénudé du mont Valérien fermait l'horizon, à droite 
les hautes collines boisées deLouveciennes et de MarlyJ 
piquées çà et là de la blancheur des villas et des palais, 
— un paysage qui n'a rien de mélancolique, qui semble 
décoré exprès pour les villégiatures des habitants d'une 
grande ville, où la nature n'a point d'àpretés sauvages 
ni de violentes beautés, mais où pourtant elle garde 
assez de robustesse et, dans ses bois, conserve assez 
de mystères pour que, à trois lieues de Paris, l'on 
puisse prendre l'idée qu'on est à la campagne. 

Joséphine revient à Croissy en 1792, chez une de 
ses amies, M me flosten ; elle s'y installe en septembre 
1793 et y passe plusieurs mois : elle s'y naturalise, 
faisant connaissance avec quantité de gens, plaçant 
son fils en pension chez un menuisier du lieu, l'ins- 
crivant dans la garde nationale. Y eût-elle échappé à 
la prison qui l'attendait? Non sans doute; Croissy 
était trop près, et, en même temps qu'elle à Paris, ses 
amis y étaient arrêtés. 

A sa sortie de prison, encore Groissy ; puis, par 
intervalles, quand la vie où elle se lance lui en laisse 
le loisir, des parties dans la petite maison qu'elle a 
conservée et où Barras envoie des victuailles et 
^.mène ses amis. 

Bientôt, c'est le mariage avec Bonaparte, le voyage 
au travers de l'Italie conquise où elle est plus que 



EXTÉRIEUR DE MALMAISON 301 

reine, et, au retour, comme le général cherche une 
campagne, elle le mène tout droit à la maison de ses 
rêves, cette grande maison aux toits ardoisés, qu'elle 
regardait de Croissy, qui faisait alors toute son envie 
et qu'elle avait si longtemps désirée sans espoir, du 
fou désir du rêve irréalisable. 

Rien pourtant qui dût formellement attirer ni 
séduire : une sorte de caserne, sans caractère d'ar- 
chitecture, avec, aux deux extrémités, deux pavillons 
légèrement en saillie, où sur la haute charpente tran- 
chaient des mansardes de pierre. Au bâtiment central, 
neuf croisées, à chaque pavillon deux; après les pa- 
villons, encore deux petits bâtiments ajoutés, moins 
élevés de toiture que le centre et percés d'une ouver- 
ture à chaque étage. Au total, avec ces hauts et bas, 
quinze fenêtres en façade ; deux étages sur sous-sol 
et rez-de-chaussée; mais le second, sous le toit, très 
bas de plafond, sauf dans les deux pavillons ; tout 
hormis à ces pavillons, simple en profondeur. C'est là 
la façade sur le jardin. 

Sur la cour, deux ailes d'une sorte de style grec à 
fronton sont venues se coller aux deux pavillons, en 
forme d'annexés. Elles sont assez longues pour porter 
trois ouvertures sur la cour et sur le parc, mais n'ont 
que la largeur du pavillon auquel elles s'adossent. 
Dans le prolongement du château, en retrait, les 
bâtiments de la ferme, assez spacieux pour sept 
chevaux, douze vaches, cent cinquante moutons, des 
cochons en nombre et une basse-cour. C'est la forme 
idoptée dans presque tous les demi-chàtcaux à pré- 



802 JOSÉPHINE IMPêkATRICE ET REINE 

tention de terres qui se trouvent aux environs de Paris. 
Le faire-valoir n'en est point séparé et, de la maison, 
r*on surveille le métayer. 

Le parc attenant a soixante-quinze arpents assez 
médiocrement plantés, mais il y a en plus trois cent 
douze arpents en culture et qu'on peut louer : prés, 
terres arables, vignes surtout. La vigne domine : on 
y fait, année moyenne, cent vingt pièces d'un vin suret, 
proche cousin de lArgenteuil et du Suresne. D'au- 
cuns en font assez de cas pour que la pièce trouve 
preneur à cinquante francs. Le lieu s'appelle Mal- 
maison. On dit que c'est à cause des Normands qui, 
au ix e siècle, s'y établirent et lui donnèrent mauvais 
renom : malus portas, mala mansio, mala domus ; le 
vocable est commun. Il se trouve, en France, au 
moins sept villages ou écarts pour le porter. En 1244, 
ce Malmaison-ci est une grange dépendant de l'église 
de Rueil et fieffée à l'abbaye de Saint-Denis. Au milieu 
du xvi e siècle, un conseiller au Parlement de Paris, 
Christophe Perrot, y établit sa campagne et s'en dit 
seigneur. Un siècle après, par une Perrrot qui en est 
héritière, elle passe aux Barentin ; mais ceux-ci, 
quoique se parant de la seigneurie, n'habitent point, 
et ce sont des locataires qu'on voit durant la fin du 
xvn e et la plus grande partie du xviu e siècle : La Jon- 
chère, le trésorier de l'Extraordinaire des guerres, en 
achète l'usufruit et y dépense deux cent à deux cent 
cinquante mille livres ; puis c'est M. de Boulogne, 
receveur général et parent de l'intendant des finances; 
puis une M me Harenc, qui s'y fait une société fort 



ANCIENS PROPRIÉTAIHES 303 

aimable et y établit Marmontel d'abord précepteur de 
Son petit-fils, puis commensal, amuseur et homme de 
lettres. 

En 1764, après plus de deux siècles. de possession, 
neuf générations d'hérédité, Barentin, le futur garde 
des sceaux, vend Malmaison à M me Daguesseau, née de 
Nollent, veuve tout récemment de Henri-François-de- 
Paule, l'aîné des fils du chancelier. Celle-ci la garde 
sept ans à peine et, le 23 mars 1771, la revend à M. e! 
M mo Le Gouteulx. Ces Le Couteulx — Le Couteulx du 
Moley pour se distinguer des Le Couteulx de la 
Noraye qui ont Louveciennes, des Le Couteulx de 
Canteleu, des Aubrys, de Vertron, de Verclives, de 
bien d'autres encore et qui tous s'allient les uns aux 
autres — sont d'une famille de robe et surtout de 
finance, se piquent d'être gens d'esprit et reçoivent 
grande compagnie. Ils ont presque à demeure un 
comte d'Olivarès à qui l'on fait la gracieuseté de 
Lapliser Sierra-Morena une allée du haut du parc; 
et leur table est ouverte à des héros comme le duc de 
Crillon, à des poètes comme Jacques Delille et à des 
peintres comme M me Lebrun. Pour la fête de M me du 
Moley — la comtesse du Moley, dit-on pour être bien 
accueilli — Delille chante le ruisseau de Malmaison, 
nonneur peu mérité; mais que ne doit pas, après dîner, 
un poète gourmand à un fermier général des eaux 
de Paris? La Révolution survient et M. du Moley, qui 
attire fort chez lui M. l'abbé Sieyès, est des plus vifs 
contre cette noblesse qui ne sert à rien. — Est-ce à 
cause de la savonnette de secrétaire du roi que son 



304 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

grand-père a achetée en 1702 ; ou à cause du titre de 
comtesse que sa femme a pris sans nul droit; il ne sait 
point de mesure à ses rancunes et, pour la calmer, il 
ne faudra rien moins qu'un titre de baron qu'il se fera 
octroyer par le Roi le 6 janvier 1815. 

La noblesse détruite, la royauté décapitée, vient le 
tour des fermiers généraux. Du Moley, qui est seul 
de son espèce, échappe au grand massacre des gens 
d'argent d'ancien régime et, grâce à des amis qu'il 
a su se ménager en divers endroits, il passe assez 
tranquille à sa campagne les jours, du plus grand 
péril, tandis qu'on perquisitionne et qu'on arrête tout 
à l'entour, mais les protecteurs sous la République 
coûtent plus cher, paraît-il, que les protégés sous la 
monarchie, et, advenant l'an VII (1798), il se trouve 
fort désargenté et souhaiterait fort vendre sa terre, 
ne serait-ce que pour se débarrasser des vingt-cinq 
personnes qu'il entretient à la ferme et qu'il n'ose 
pas congédier. 

Bonaparte, poussé par sa femme, vient visiter et 
offre 250 000 francs; mais, tenté d'un autre côté, 
occupé des préparatifs de son expédition en Egypte, 
il ne pousse pas la négociation et part. L'affaire en 
reste là. M. du Moley revient à la charge, fait parler 
à Joséphine qui, de son côté, meurt d'envie d'acheter 
et ne résiste pas à revoir et à revisiter. Des négo- 
ciations s'engagent. M me du Moley affirme qu'on lui 
propose 200 000 francs comptant, plus un domaine 
national de 11 000 francs de revenu, mais est-ce vrai? 
Rien ici pour tenter les nouveaux riches : une bonne 






MOBILIER DE MALMAISON 305 

vieille maison, à la bourgeoise : au rez-de-chaussée, 
vestibule au centre, trois pièces à gauche, quatre à 
droite ; au premier, où l'on accède par un seul vilain 
escalier étroit, un long couloir carrelé régnant sur 
toute la façade, et, ouvrant sur ce corridor, une ving- 
taine de chambres, carrelées elles aussi, étranglées 
à l'entrée de garde-robes, où, par les petites portes 
vitrées, glisse à peine un rayon de jour ; des entre- 
sols, ici et là, pris sur la hauteur, permettant d'entas- 
ser du monde ; et, au second étage, pareille distribu- 
tion avec le toit chauffant ; nulle hauteur, point d'air. 
On se contente de peu pour le matériel de la vie et 
pour ce qu'on appelle le confortable — le mot n'est 
point inventé, ni la chose. 

Là dedans, des meubles qui ne tirent point l'œil et 
dont l'élégance est bien passée : ceux du boudoir 
ovale, trois canapés et six chaises garnis en mous- 
seline; ceux de la chambre à coucher, en toile de 
Jouy rose sur blanc ; ceux du grand salon, canapés, 
fauteuils et bergères, en quinze seize vert ; ceux du 
salon turc, en nankin avec les rideaux de gaze bro- 
chée, des panneaux de glace au-dessus des portes et, 
pour tenir lieu de tableaux, huit panneaux de papier 
arabesque. C'est là le grand luxe ; est-ce en vérité 
pour séduire les Madame Angot en un temps où, tout 
à l'entour de Paris, ce n'est que châteaux à vendre, 
châteaux royaux, châteaux princiers, châteaux des 
ducs et pairs, châteaux de la noblesse, de la robe et 
de la finance : Ecouen, Chantilly, Brunoy, le Raincy, 
Bercy, Sceaux, Berny, Bagatelle, La Muette, Anet, 

20 



506 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Trianon, tout ce qui est le plus magnifique et le 
plus rare de la France passée, tout ce que la pioche 
révolutionnaire a épargné, tout ce que la Bande noire 
n'a pas encore pris le temps de démolir pour en 
rendre le plomb des gouttières et des jeux d'eau, le 
bois des charpentes et les ardoises de la toiture ! En 
vérité, pour que Joséphine envie Malmaison, il faut 
que, buvant pour la première fois à la coupe de la 
fortune, elle ne s'y soit point enivrée, il faut qu'elle 
n'ait pris au contact nul goût de financière, qu'elle 
soit restée une Dame, avec le sens juste des propor- 
tions et le tact des convenances sociales. Etant la 
vicomtesse de Beauharnais, elle eût pu, mieux argen- 
tée, habiter Malmaison sans que la demeure l'écrasât 
ou que, dans le cadre, elle parût hors de proportion. 
Étant la générale Bonaparte, elle n'y est en rien 
déplacée, car si, pour y vivre honorablement, il faut 
joindre au revenu de la terre, quelque 25 à 30 000 
livres de rente, l'on peut y dépenser 100 000 francs 
par an, avec un train d'élégance. 

Grâce à Ghanorier, seigneur de Groissy, qui s'entre- 
met en homme d'affaires, par le désir qu'il a de recon- 
quérir une aussi agréable voisine, l'on finit par s'en- 
tendre. M. du Moley, bien qu'il affirme que, avant son 
départ, le général lui a offert trois cent mille, cède à 
deux cent quatre-vingt-dix, et ce qu'il vend ainsi, c'est 
non seulement le château, le parc et les terres, mais 
les glaces qu'il estime vingt mille livres et le mobilier 
rural comprenant tous les animaux de la ferme. 
Pour le mobilier, on s'arrangera à dire d'expert, t.'ela 



ACHAT DE MALMAISON 307 

esi du 11 venlôse an VII (1 er mars 1799) et Ton passe 
contrat le 2 floréal (21 avril), Joséphine stipulant 
en son propre et privé nom, vu qu'elle est mariée 
séparée de biens. Le prix apparent, déclaré aux 
notaires pour les droits du fisc n'est que de 
225 000 francs. Le mobilier monte à 37 516 francs 
que Joséphine paye comptant, sur la vente, dit-elle, 
de diamants et de bijoux lui appartenant, formule 
commode pour éviter d'énoncer l'origine des sommes. 
Barras a prétendu en avoir fourni une partie. José- 
phine paye encore 9111 fr. 68 pour droits de muta- 
tion, mais, lorsqu'il s'agit de donner un acompte sur 
le principal, il ne lui reste rien et elle est obligée 
d'emprunter 15 000 francs au citoyen Lhuilier, qui 
est régisseur des du Moley et qui, moyennant ce 
prêt, s'assure sa place dans la maison. Trois mois 
après, le 15 messidor (3 juillet), elle obtient à grand 
peine de son beau-frère Joseph dépositaire de tous 
les biens du général, que ces 15 000 francs soient 
remboursés à Lhuilier, mais Joseph en tire quittance 
et privilège pour son frère. 

Aussitôt le contrat signé, Joséphine s'installe. 
Elle a hâte de jouer à la dame de château, de se 
sentir chez elle en cette maison si longtemps et si 
ardemment convoitée. Et là, le premier hôte qu'elle 
installe, c'est le citoyen Charles, l'ex-adjoint aux 
adjudants généraux de l'armée d'Italie, Charles le 
boute-en-train, le calembouriste avec qui elle se plaît 
à prolonger tard dans lu nuit, sous les rayons indis- 
crets de ia lune, les promenades sentimentales dans 



308 JOSÉPHINE IMPERATRICE ET REINE 

les grandes avenues. « Comme elle aime son frère l » 
disent des paysans de Rueil qui, passant pour porter 
leurs légumes aux Halles, la voient par la grille; 
d'autres, mieux informés, sourient. 

Il faut vivre : la pension que fait le général est 
mangée d'avance et Joseph ne se prête point aux 
fantaisies de sa belle-sœur qui, de son côté, ne se 
résout point à vendre ses bijoux d'Italie dont elle 
pourrait trouver pour le moins 700 000 francs. Elle 
doit aux du Moley les intérêts des 210 000 francs ; 
elle doit à la Recette de Versailles les contributions 
foncières qui, de 6 931 en l'an IV ont été, il est vrai, 
abaissées, Tan V où le papier monnaie a cessé d'avoir 
cours, à 4 818 francs; elle doit à tous ses fournis- 
seurs, elle doit à ses gens, elle doit à tout le monde, 
mais si, à des jours, elle s'inquiète, se désole, se 
répand en plaintes contre sa belle-mère, ses beaux- 
frères, son mari, qui la laissent manquer de tout, elle 
ne change rien à sa vie, elle ne diminue point son 
train, elle continue à acheter ce qui lui plaît et, aux 
dames des environs qui la viennent visiter, elle n'en 
montre pas moins avec une joie d'enfant, ses perles, 
ses diamants, ses camées, son écrin fait des dons 
plus ou moins volontaires de l'Italie et, dans ses 
salons, les tableaux, les statues, les mosaïques qui 
ont été sa part de la conquête et qui, entassés à la 
diable, semblent attendre la saisie. 

Il est temps en vérité que Napoléon revienne d'Egypte 
car, un créancier malappris, et c'est la banqueroute, 
mais il arrive, et tout de suite, après la grande, la 



INSTALLATION DU CONSUL 309 

terrible scène de la Rue de la Victoire, reconquis par 
cette femme qu'il aime toujours et à qui il ne sait que 
pardonner, il visite le château et le parc, s'y plaît et 
s'y installe. C'est une demeure pour lui qui n'a 
jamais fait que passer dans des collèges, des écoles, 
des casernes, des chaumières, des palais, auberges de 
hasard et de passage où il n'avait à lui que ce qu'il 
portait sur le corps ; il tient avant tout à présent à 
posséder une habitation qui soit à lui, avec un jardin 
où il puisse promener l'ardeur bouillonnante de son cer- 
veau, avec quelques bouts de terre dont il se puisse dire 
qu'il est le maître. Et il paye, mais en son nom, non 
pas au nom de Joséphine, les 210 000 francs restant 
dus aux du Moley, et il paye le reste, les dettes 
criardes, les terres de Belgique, tout ce qu'on lui 
demande alors de payer. 

Tout de suite, c'est Brumaire, et dès lors, aussitôt 
qu'il a la liberté d'un jour, c'est à Malmaison qu'il 
accourt se distraire, se détendre, se reposer même. 
Là, il a un jardin où il marche à son aise et où la 
foule ne le presse point à son passage. La maison lui 
convient ; il n'y faudrait que des pièces un peu plus 
vastes. Sans doute, il prétend n'y être qu'un simple 
particulier ; il fait le rêve de s'y retirer, d'y mener la 
vie campagnarde, d'y devenir le juge de paix de son 
canton ; mais, en attendant, il manque d'air et vou- 
drait pousser les murs. Joséphine, aussitôt, appelle 
Fontaine, l'architecte à la mode, qui a déjà restauré 
l'hôtel de la rue ChantereinA, et dès le printemps, on 
commence les travaux. 



310 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

D'abord, c'est une salle à manger plus grande 
qu'il faut et rien ne paraît plus simple que de la 
faire en réunissant à l'ancienne salle à manger les 
petites pièces qui précèdent la chambre que Bonaparte 
habite au rez-de-chaussée ; mais, comme il arrive 
dans les vieilles maisons, dès qu'on met la pioche 
on a des surprises : poutres pourries, murs en délabre, 
mauvaise construction. Les architectes qui ont entre- 
pris d'ouvrir par des arcades les pièces du rez-de- 
chaussée de façon à ne faire, en quelque sorte, au 
moyen de glaces mouvantes et sans tain, qu'une seule 
grande pièce des trois qui forment le corps de logis 
entre les pavillons, désespèrent d'avoir terminé pour 
le retour du Consul qui est à l'Armée de réserve. 
Joséphine est venue s'installer au milieu des ouvriers 
et sa présence est une complication nouvelle. A la 
nouvelle de Marengo, malgré les travaux en cours, 
elle donne un grand souper sous des tentes qu'elle 
se fait prêter. Tous les jours, elle a des gens à déjeu- 
ner et à dîner, car elle hait la solitude, et il faut 
constamment faire, défaire et refaire des organisations 
provisoires. Pourtant, à son retour, le Premier Consul 
trouve la salle de billard, le vestibule et la salle à 
manger, presque achevés ; il paraît satisfait, mais il 
faut à présent qu'on lui décore le salon, qu'on fasse 
une salle du conseil sur l'emplacement de la chambre 
qu'il occupait au rez-de-chaussée et que, dans le 
pavillon d'angle à la suite, du côté du midi, on lui 
organise et on lui décore une bibliothèque. Puis, au 
premier étage, au-dessus du salon, on lui pratiquera 



LES TRAVAUX D'AMÉNAGEMENT 311 

un petit appartement selon ses goûts avec une salle 
de bain, un cabinet de toilette, une chambre de valet 
de chambre et les petites pièces nécessaires. 

C'est fort bon, mais, lorsqu'on s'occupe de la biblio- 
thèque, il faut rétablir les gros murs, puis il faut 
détourner les tuyaux de cheminée de la cuisine qui 
est dans le sous-sol, puis c'est le chauffage, les poêles 
à dissimuler dans les piédestaux des colonnes. « C'est 
une sacristie, » dit le Premier Consul, mais on compte 
pour sauver l'aspect sur les peintures de la voûte. 

On peint donc et les plafonds de la bibliothèque, 
et la frise dans la chambre du Consul, mais voici 
qu'on s'aperçoit que tous ces travaux, les percements, 
les remaniemenrs, les passages de cheminées nou- 
velles, les coups de marteau portés sans précaution ont 
ébranlé les murs de façade. Ainsi est-il des vieilles 
gens qu'on ne transporte pas impunément dans une 
maison nouvelle. Avec les distributions mainte- 
nues telles que jadis, les murs des Perrot auraient 
encore été solides deux siècles durant : ils croulent 
à présent et il faut les reprendre, et comme encore 
l'on n'est point certain de leur solidité, crainte qu'ils 
ne fléchissent, il faut les soutenir extérieurement par 
des pieds-droits en pierre de taille, sur lesquels on 
placera, comme ornements, des vases et des statues. 
Cela fait, l'on peut percer un petit escalier pour faire 
communiquer la chambre du Premier Consul avec le 
petit salon qu'on nomme la Galerie, et, à l'autre extré- 
mité, un second petit escalier, du premier étage à la 
bibliothèque. Pour aborder cette bibliothèque, Bona- 



812 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

parte n'en devra pas moins traverser toute la maison, 
soit au rez-de-chaussée, soit au premier étage. 

Après, il faut arranger des logements dans les 
étages ; outre l'appartement du Consul et celui de 
M me Bonaparte, on en fait six assez commodes au 
premier ; dix plus médiocres au second. On enlève 
les cuisines des sous-sols, pour les porter dans les 
bâtiments de la ferme ; on reconstruit, on aménage, 
on orne même les écuries et les remises : à la paix, 
on bâtit un corps de garde, une maison de jardinier 
sur la route ; on pose une grille, on construit un 
tourne-bride, on établit une orangerie, et l'on com- 
mence les plantations, sujet d'éternelles querelles 
entre Fontaine qui prétend au moins sauver quelques 
belles avenues et M me Bonaparte qui ne veut rien 
qu'à l'anglaise, rien que du tortueux, du mouve- 
menté, de l'accidenté, avec précipices, rivières, tem- 
ples, comme à Méréville, comme à Morlefontaine, 
comme au Désert, une fausse nature qui ferait prendre 
la vraie en horreur î 

Le 1 prairial an IX (27 mai 1801), vingt mois à 
peine après qu'il est revenu d'Egypte, Napoléon veut 
voir ses comptes. Les architectes récapitulent les 
dépenses faites sur des acomptes donnés, soit par le 
secrétaire Bourrienne, soit par l'intendant Pfister ; 
cela va au delà de 600 000 francs; on ira au double 
et l'on n'aura pour cette immense dépense qu'une 
mauvaise maison étayée et légèrement rétablie. Bour- 
rienne met cet état sous les yeux du Consul qui 
demande à quoi et comment une telle somme a été 



LES TRAVAUX D'AMÉNAGEMENT 313 

employée. Vingt fois allant et venant dans l'allée, il 
répète le même reproche. Fontaine, qui reçoit la 
bourrasque, répond de temps en temps : « Je vous 
avais prévenu, Général, et, après cela, je devais 
obéir. » 

Il avait en effet présenté un plan, bien autrement 
complet, agréable et imposant; sur le rampant de la 
colline, il aurait construit un pavillon isolé, en belle 
vue, que le Premier Consul et M me Bonaparte auraient 
occupé seuls avec leur suite ; et qui, placé d'équerre 
avec le vieux château changé de forme, restauré, 
réservé à la famille et aux amis, aurait communiqué 
avec lui par une galerie à colonnades; en face du 
vieux château, à une distance égale du pavillon, un 
corps de logis semblable aurait servi au travail des 
ministres et des fonctionnaires de l'État ; une cour, 
longue de plus de cent mètres, large de soixante- 
quatorze eut séparé les trois bâtiments; quantité de 
détails jolis, pittoresques et bien conçus eussent 
complété cette ordonnance qui eût eu de la majesté 
et où « le Premier Consul, dit Fontaine, eût trouvé 
une existence assez large pour n'avoir ni le goût ni 
e désir de changer de campagne ». Mais, au premier 
aspect du devis, Bonaparte avait reculé ; le chiffre 
présenté en bloc l'avait effrayé; de plus, il eût fallut 
renoncer, au moins durant une saison, avenir, comme 
il faisait, passer deux jours chaque décade — ce 
pourquoi, les architectes avaient, pour faire leurs 
changements et poser leurs décorations, tout juste 
neuf jours. Ce n'était point assez pour bâtir deux 



814 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

châteaux, mais ces médiocres travaux, constamment 
interrompus et repris, coûtèrent en une année ce 
qu'on eût dépensé au total pour réaliser le projet de 
Fontaine. 

Pour ces 600 000 francs qui, joints au prix d'achat 
et à diverses acquisitions de mobilier, mènent bien 
près du million, qu'a-t-on à présent? 

Au-devant de la maison, sur la cour d'entrée, une 
sorte de vestibule en forme de tente, dont le toit est 
porté par des faisceaux de lances, sur qui d'autres 
lances s'abattent ; au fronton, des trophées sont figu- 
rés et, au-dessous, des rideaux en toile peinte blanc 
et bleu s'ouvrent sur un lacis de lances de zinc et de 
ronds de cuivre. « Cela a l'air d'une loge pour les 
animaux à montrer à la foire, » dit Bonaparte; mais, 
répondent les architectes, il a bien fallu trouver un 
endroit où faire attendre les domestiques, puisque 
le vestibule intérieur est devenu une pièce des appar- 
tements. Ce vestibule, soutenu par quatre colonnes 
stuquées, a ses murs stuqués et seulement, au-dessus 
des portes et sur quelques panneaux, de légers motifs 
de décoration à l'antique. Les jours où il y a affluence, 
c'est là qu'on déjeune et qu'on dîne et, à dater du 
Consulat à vie, ce sera la salle à manger ordinaire 
des officiers et des dames de service. Ce vestibule 
assez vaste, occupant toute la profondeur du bâtiment, 
ouvre de l'autre bout sur le parc, au moyen d'un 
pont jeté sur le fossé, sous une modeste marquise de 
tôle, en forme de tente ; par deux portes à double 
battant encadrant une arcade que ferme une glace 



LES TRAVAUX D'AMÉNAGEMENT 315 

sans tain, il communique à droite avec la salle de bil- 
lard et les salons, à gauche, avec la salle à manger, 
la salle du Conseil, le cabinet de travail et la biblio- 
thèque. Les quatre portes ouvertes, les trois pièces ne 
semblent en former qu'une seule. La salle de billard, 
fort nue et sans nulle recherche d'ornement, percée 
d'ailleurs de portes sans nombre qui ne laissent pour 
ainsi dire pas un panneau libre, est décorée seule- 
ment des portraits de scheicks auxquels Napoléon, 
comme il dit, « a eu affaire en Egypte », et d'une 
grande glace qui, à travers la glace sans tain, reflète 
le vestibule et la salle à manger ; elle ouvre à droite 
sur une antichambre où aboutit l'ancien escalier, tout 
droit, tout simple et des plus modestes ; une autre 
porte donne accès au salon décoré en dix jours, par 
Jacob, de lambris en acajou plein avec encadrements 
en velours et draperies en étoffe sur les portes. Gela 
paraît triste au Consul et, pour l'égayer, Ton demande 
des tableaux à Gérard, à Girodet, à Bidault, à Taunay, 
à Duperreux et à Lecomte. Gérard peint : Ossian 
évoquant les fantômes au son de la harpe sur les bords 
du Lora, et Girodet : Ossian et les guerriers recevant 
dans le Walhalla les guerriers français morts pour la 
Patrie. Ceci plaît infiniment à Bonaparte : « Vous 
avez eu une grande idée, dit-il à Girodet, les figures 
de ce tableau sont véritablement des ombres ; je recon- 
nais les généraux. » Les autres sujets, qui les choisit? 
C'est le Premier Consul couché, dormant de fatigue 
au passage des Alpes et le Général Bonaparte sur le 
tomme l des Alpes : on met les cadres en place, le 



316 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

jour où le roi d'Etrurie doit venir visiter le Premier 
Consul. Bonaparte entre, regarde les deux toiles avec 
humeur et ordonne que de suite on les enlève. Il 
resta la Joséphine au lac de Garde de Lecomte, et 
un Taunay représentant le Général recevant des pri- 
sonniers autrichiens. Plus tard, les portraits de José- 
phine et de Madame Mère, par Gérard, remplacèrent 
les tableaux condamnés. 

Ce Salon ne garda pas longtemps cette décoration. 
Il reçut, avec une belle cheminée en marbre blanc à 
incrustations de mosaïque et de pierres antiques — 
présent du Pape Pie VII — une vive et claire peinture 
murale, encadrée dans de hautes colonnes peintes et 
dorées ; les panneaux aimables, aux sujets mytholo- 
giques étaient soutenus par des grecques et des chi- 
mères ; au plafond, couraient des motifs analogues, 
très légers, entre des caissons de feuilles de laurier, 
au-dessus d'une frise plus chargée et plus sombre, 
coupée çà et là de masques antiques. Deux belles 
tables en stuc, ouvrage de Florence, sur lesquelles 
prirent place les vases de la manufacture de Berlin, 
présent de la Reine de Prusse ; aux murs, les grands 
tableaux de Girodet et de Gérard; le meuble d'aca- 
jou, couvert en tapisserie faite par Joséphine et ses 
dames, fond en soie blanche avec le double J entre» 
lacé en roses pompons, n'apparaissant en sa splen- 
deur qu'aux grands jours et, d'ordinaire, protégé par 
des housses en gros de Naples gris ; sur la che- 
minée une penduh en pierres précieuses — jaspe 
fleuri, malachite, lapis-lazuli, lumachelle chatoyante, 



LES TRAVAUX D'AMÉiN AGEM ENT 317 

pierres de labrador, — rappelant par sa composition 
l'Arc de triomphe de Septime Sévère et offerte aussi 
par le Pape. 

De ce salon de compagnie, l'on entrait dans une 
pièce appelée Galerie ou Salon de Musique, exécutée 
et décorée en dix jours par Jacob et Moënch, tout au 
début du Consulat, et qui, avec ses meubles d'aca- 
jou recouverts en drap gris souris et ses rideaux 
de mousseline brodée, fit l'amorce, d'un côté de la 
Grande galerie construite en 1808, de l'autre de la 
petite chapelle édifiée postérieurement au divorce. 

En revenant dans le vestibule et en prenant à gauche, 
c'est d'abord la salle à manger aux panneaux peints 
par Laffite représentant des danseuses pompéiennes; 
ces panneaux où, sur fond blanc, s'enlèvent les figures 
dansantes, sont encadrés d'une large bande noire 
appliquée sur une plus large, rouge antique, et sont 
séparés par des colonnes de stuc engagées. Au-dessus 
de chaque figure, un vase ou une patène fait un orne- 
ment très simple. 

Après la salle à manger, vient la Salle du Conseil, 
décorée en manière de tente avec des trophées a 
l'antique appliqués sur les panneaux réservés, tandis 
que, suspendues à des faisceaux de lances devant les 
fenêtres, des armures et des casques de carton pâte 
simulent le moyen âge. La pièce est comme séparée 
en deux parties par une sorte de balustrades que ter- 
minent d'autres faisceaux de lances accommodées de 
drapeaux ; derrière cette balustrade est la table du 
Conseil. 



318 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REIiNE 

Puis c'est un cabinet circulaire, revêtu de bois 
d'acajou, disposé en rayons pour y placer des livres, 
et portant sur les montants quelques bustes d'hommes 
célèbres ; dans l'embrasure de la fenêtre, la table «lu 
secrétaire intime ; au-dessus de la boiserie, un beau 
portrait de Frédéric II. 

La Bibliothèque, qui suit, est la pièce principale de 
cette aile du logis. Yu la disposition des lieux, les 
pièces dont on l'a composée et le peu de solidité du 
bâtiment, il a fallu la diviser en trois parties avec des 
colonnes doriques à jour supportant des arcs qui 
forment pignon. On a donné une forme circulaire 
aux deux extrémités dont lune est terminée par la 
cheminée, surmontée d'une glace sans tain donnant 
vue sur la campagne, l'autre par une porte-croisée 
accédant à l'avenue du parc par un petit pont jeté 
sur le fossé. Les colonnes sont disposées deux à deux 
comme pour supporter un édicule, sur une base extrê- 
mement large et épaisse Où sont dissimulés les poêles. 
La décoration à fresque du plafond a, pour motif cen- 
tral, Apollon et Minerve ; autour, médaillons des 
yrands poètes, dans un joli cadre d'antiquité ; sur les 
arcatures, fort larges, autres médaillons de plus 
grande dimension, et décor nourri sur les retombées 
des voûtes; des rappels de même style aux panneaux 
et aux portes ; celte salle de grande dimension el 
tenant toute la profondeur du pavillon, est, peut-on 
dire, la pièce type, celle où les architectes ont le 
mieux exercé leur goût et où ils ont eu le plus de 
temps pour le satisfaire. C'est la seule aussi où l'on 



LES TRAVAUX D'AMÉNAGEMENT Mt 

«ente un effort vers le grandiose, mais cet effort est 
arrêté par l'obligation de soutenir le bâtiment. 

Voilà donc ce qu'on a obtenu pour 600 000 francs, 
et, à vrai dire, cela ne passe guère la banalité cou- 
rante et eût semblé pauvre à des financiers ; c'est 
pourtant dans ce décor médiocre, c'est en cette habi 
tation restée bourgeoise malgré tout, que Joséphine 
a fait ses délices et que, toujours, elle est revenue 
avec empressement s'abriter, s'y trouvant mieux à 
son gré qu'en n'importe quel palais. Et ce n'est point 
pour les souvenirs qu'elle y trouve, c'est pour le lieu 
même. Certes, elle a passé là des journées inoubliables, 
celles des deux premières années du Consulat, quand 
B maparte, aussi amoureux qu'elle de Malmaison, pre- 
nait plaisir à restaurer le vieil édifice comme ailleurs 
il faisait de la France, mais ce n'est bientôt devenu 
pour sa taille grandissante qu'une demeure d'attente 
où il se sentait à l'étroit ; il lui fallait d'autres 
horizons, des salles plus vastes, des décorations plus 
somptueuses et, mesurant sa fortune aux logis où 
elle le menait, c'étaient des palais qu'il lui fallait. Arri- 
vant germinal an IX (mars-avril 1801), lorsque, sur 
l'ordre du Ministre de l'Intérieur, Lenoir eut livré, 
du dépôt des Grands-Augustins, pour orner les pieds- 
droits, le vestibule, le château, le parc entier, une 
quantité d'œuvres d'art : douze bustes en porphyre 
avec draperie dorée, représentant les douze empereurs 
romains, un buste en porphyre d'Alexandre, et un de 
Minerve ; vingt bronzes d'après l'antique, sept s ta lu ;s, 
dont l'Apollon et la Diane chasseresse, dix autres sta- 



320 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

tues en marbre provenant la plupart de Marly, deux 
grands vases en marbre blanc, huit bustes en marbre 
blanc d'après l'antique, deux colonnes de douze pieds en 
brèche violette, deux têtes de philosophe en bronze, 
deux bustes de marbre blanc d'après l'antique, un bas- 
relief de Girardon représentant la Mélancolie, un bas- 
relief du premier style grec venant de la salle des 
Anliques au Louvre, une statue de grandeur naturelle 
de Germain Pilon représentant un capucin, six têtes 
colossales d'empereurs romains en marbre blanc, un 
groupe en albâtre de Jean Bullant, Sainte Anne mon- 
trant à lire à la sainte Vierge, un Neptune colossal 
de Puget, une nymphe, une Diane, un Amour de 
Tassaërt, puis des colonnes, quatorze colonnes de 
marbre blanc, de marbre grand antique, de granit 
gris, de marbre rance ; lorsque, des deux côtés da 
petit pont, sur le parc, se dressèrent l'Apollon et la' 
Diane, que le Capucin eut trouvé logis dans une 
grotte du parc, que les colonnes de brèche violette 
eurent été destinées à la serre, que les colonnes de 
marbre eurent fait un temple pour lequel on trouva 
aussi un pavage de marbre, que les statues, alternant 
avec les vases, occupèrent les pieds-droits de la 
façade, qu'un peuple de divinités de marbre se fut 
dispersé dans les perspectives des avenues, que, dans 
le vestibule et la salle à manger, eurent été disposés 
ces bustes d'empereurs qui semblaient des figures 
d'ancêtres, il sembla au Premier Consul que Malmai- 
son était fort complet ainsi, qu'il n'était besoin d'y 
rien dépenser de plus, et qu'il était temps d'enrayer. 






LES TRAVAUX D'AMÉNAGEMENT 321 

N'avait-il pas donné tout ce qu'il fallait, même, pour 
la jeunesse, les jeux d'exercice, jeux de bague, escarpo- 
lettes, bascules, jeux de quille, aux formes emprun- 
tées de l'Egypte ou de la Chine, et qui semblent des 
temples abolis ; n'avait-il pas, après les paravents 
entre lesquels l'on donnait les charades, fait construire 
pour ses acteurs de société un théâtre portatif qu'on 
montait à chaque représentation à côté du salon, et, 
cela ne suffisant pas encore, n'avait-il pas livré aux 
architectes la grande pièce au second étage dans le 
pavillon du nord, pour y faire une salle de spectacle? 
C'est vrai qu'on était obligé de quitter le salon, de 
grimper l'escalier, et que la salle, pour foyer, déga- 
gement et sortie, n'avait que le palier. Mais n'y 
était-on pas assez bien pour rire et faire des farces? 
Qu'on ne lui demande plus d'argent ; s'il pense à 
donner encore une fête, un grand repas à Malmaison, 
le 8 prairial (28 mai), quand l'architecte qui a com- 
mandé une tente octogonale de cinquante pieds de 
long à placer au sortir du vestibule, au bout du petit 
pont, vient lui présenter le devis, il décommande tout. 
Déjà il pense à Saint-Cloud et, au mois de fructidor 
(septembre), il en adopte le projet de restauration, que 
soutient Berthier et que combat vainement Joséphine. 
A partir de ce moment, c'est presque fini pour lui 
de l'intérêt qu'il a porté à Malmaison ; comme c'est 
tout de même son habitation pour une année au moins 
et qu'il peut y revenir, il fait à la vérité achever le 
bâtiment à l'entrée du parc, du côté de Rueil, pour y 
loger un piquet de cavalerie ; il fait construire à 

21 



322 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Rueil même des casernes pour la Garde consulaire 
et pour la Gendarmerie d'élite parce que cela sera 
toujours utile ; mais, lorsqu'il s'agit d'une fantaisie, il 
résiste : la troupe de Malmaison voudrait un vrai 
théâtre pour y donner la comédie et l'opéra-comique. 
Hortense le demande si gentiment qu'il faut céder; 
mais il veut que ce soit fait le plus économiquement 
possible ; que, pour trente mille francs, on lui bâtisse 
en un mois, dans les cours, du côté de la ferme, une 
petite salle entièrement isolée : pour ce prix, nulle 
prétention monumentale ; la salle sera d'une solidité 
médiocre, faite de planches et de torchis, couverte en 
ardoise, presque transportable au besoin; mais elle 
aura, à l'intérieur, un parterre, un rang de loges, une 
galerie, un orchestre, deux petits foyers et donnera 
place à deux cents personnes au moins. Reliée aux 
salons par un passage tendu en coutil, elle achèvera, 
semble-t-il, de donner à Malmaison son caractère par 
le démesuré et le provisoire de son établissement. 

Au reste, quelque économie qu'il prétende y faire 
en l'an X, il y dépense encore en bâtiments dont près 
que rien ne doit subsister, une somme de 260 000 francs 
Il est vrai que cette somme comprend les travaux 
entrepris dans les jardins et que, ici, ce n'est plus lui 
qui commande, mais Joséphine. Selon elle, Fontaine 
et Percier n'ont pas ombre de goût et n'entendent 
rien au sentiment. Aussi, après avoir engagé un jardi- 
nier anglais, nommé Howatson, qui trouve mal tout 
ce qu'on a fail avant lui et qui suggère des transports 
d'arbres de Bellevue à Malmaison à un prix inflni et 



JOSÉPHINE ENTRE EN SCÈNE 323 

avec un succès médiocre, elle a fait appel, sur un mot 
hasardé par Fontaine lui-même, à celui qu'on appelle 
le Patriarche des jardins anglais, Morel, qui dès 4 757 
prônait l'Art de distribuer les jardins selon les usages 
des Chinois, et qui, en 1776, a édicté les règles de l'Art 
des jardins de la nature. Morel, « septuagénaire imbé- 
cile », qui vit retiré à Lyon, est arrivé en pompe, a 
condamné tout doctoralement, même le projet de jar- 
din botanique entièrement adopté par Joséphine et 
dont une des serres est déjà construite ; Joséphine a 
fait grise mine aux architectes qui ont voulu se retirer ; 
Napoléon lui-même a dû intervenir. Ce n'est pas qu'il 
aime les jardins anglais qui lui paraissent « des niai- 
series », mais il pense aussi que les architectes n'en- 
tendent rien aux jardins et qu'il y faut des horticul- 
teurs. Il a justement un ancien camarade de régiment, 
M. Lelieur de Ville-sur- Arce, qui a toujours eu le goût 
des fleurs; il fait de lui l'intendant de ses jardins et 
pépinières et croit mettre Malmaison dans son ressort 
mais Joséphine ne l'entend point ainsi et le prouve. 
Elle aussi fait son coup d'Etat : le 42 messidor 
an X (1 er juillet 1802), elle remercie les architectes 
du Premier Consul, Fontaine et Percier, chargés 
jusque-là de l'exclusive direction des travaux, et, en 
dehors de Morel, chargé des jardins, elle prend pour 
diriger ses nouvelles constructions un architecte de 
son choix nommé Lepère. Lepère, qui a fort voyagé 
en Turquie et qui a été de l'Expédition d'Egypte, est 
assez mal préparé à une telle mission ; mais ce que 
veut Joséphine, c'est un homme à elle, qui ne se 



324 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

retranche point derrière les volontés de Bonaparte 
pour esquiver ses ordres et ses contre-ordres, qui se 
soumette à ses fantaisies et qui ne lui témoigne 
point par son humeur qu'il les désapprouve. 

A partir de ce moment qui coïncide avec l'établis- 
sement du Premier Consul à Saint-Gloud (2 vendé- 
miaire an XI — 24 septembre 1802), Joséphine est 
reine et maîtresse à Malmaison et c'est sou règne 
qu'il faut voir. 

Déjà, le domaine primitif s'est singulièrement 
agrandi. En bois, il s'y trouve joint 163 hectares (bois 
de la Fontaine-aux-Prêtres, des Vingt-deux, du Glos- 
de-la-Selle, bois Bachelier, bois Dardayette, vente 
des Malards, bois de l'Eglise, bois Saurin, bois 
Brûlé, garenne des Gardes, etc.). Partie sont encore 
au domaine de l'Etat, mais l'échange en est préparé. 

Le pavillon de la Jonchère qui peut d'autant 
mieux être considéré comme une dépendance que, 
avant la Révolution, il relevait en fief de Malmaison, 
a été, au nom d'Eugène, acheté le 14 germinal 
(4 avril 1801), moyennant 40 000 livres métalliques, 
d'une dame Raynal qui habite Paris et dont le mari 
vit à Toulouse ; mais il n'y a là que 4 hectares de jar- 
din anglais et deux acquisitions d'une autre impor- 
tance ont été faites en l'an X. . 

C'est d'abord, à distance presque égale de Malmai- 
son et de Saint-Cloud, de Versailles et de Marly, au 
milieu de ce massif boisé qui, des bois de Meudon, 
rejoint presque sans interruption la forêt de Marly, un 
pavillon de chasse que Louis XV a commencé de 



LES ANNEXIONS 325 

construire en 1751 et qui, très médiocre en étendue, 
car il n'a que quatre pièces à chaque étage, com- 
prend, outre le bâtiment de la conciergerie, des 
dépendances assez vastes pour qu'on puisse y loger 
vingt-deux chevaux et deux voitures ; un parc de 
soixante-quatre hectares y attient. Ce pavillon — le 
Butard — i été vendu comme bien national à un 
M. Pérignon, notaire, et il est racheté au nom de 
Joséphine, le 3 floréal an X (23 avril 1802), moyen- 
nant la somme de 54 000 francs. Comme il faudrait y 
construire pour loger la Vénerie du Premier Consul, 
on trouve plus simple d'acheter, Tan d'après, une 
propriété toute voisine, le Clos-Toutain, qui après 
avoir appartenu en 1745 à M. Astruc, président au 
Parlement, est passé en 1773 à M. Leschevin, premier 
commis de la Maison du Roi, et est encore à sa veuve. 
Moindre comme étendue que le Butard, car il n'en 
dépend que vingt-deux arpents, le Clos-Toutain — 
appelé jadis la Chapelle-Rainfoin — est bien autre- 
ment vaste en bâtiments, car on y peut loger tous les 
officiers et les hommes de la Vénerie, trente chevaux, 
quatre voitures et cent chiens. 

Ainsi peu à peu se prononce la marche de la 
propriétaire de Malmaison vers Saint-Cloud, à travers 
bois, parcs, châteaux, vignobles, et ce fut bien mieux 
quand, installée à Saint-Cloud, le premier soin du 
Consul ayant été de faire établir un bon chemin 
jusqu'à Malmaison, elle poursuivit le rêve de s'y 
rendre sans sortir de ses terres. 



326 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

A ce moment où elle prend possession de son 
royaume, il n'est point inutile de dénombrer ses 
sujets. Leur nombre ne paraît point hors de propor- 
tion avec les besoins, d'autant que plusieurs sont de 
vieux serviteurs qui ont trouvé là une retraite, et| 
leurs gages en totalité ne s'élèvent qu'à 20 760 francs. 

Le seul qui sorte des domestiques est le Père 
Dupuy, bibliothécaire à 3 600 francs par an, cet ancien 
minime de Brienne en qui le lieutenant Bonaparte 
avait gardé assez de confiance pour lui confier ses 
premiers essais de littérature politique : on a dit que, 
à Malmaison, il s'occupait moins à classer les livres 
de la bibliothèque qu'à acheter, à champagniser 
et à vendre des vins de Suresne et d'Argenteuil; 
pourtant, l'ordre établi dans les matières, les divi- 
sions ingénieuses et les appropriations délicates, 
révèlent de la part de celui qui organisa la bibliothèque 
de Malmaison des qualités supérieures comme biblio- 
graphe : ce fut sur ce modèle que furent composées 
par la suite les bibliothèques des diverses résidences 
et cela ne prouverait point de la part de Dupuy de 
médiocres talents, si l'on ne devait penser qu'il avait 
été précédé par un citoyen Bernard, secrétaire de la 
section de la guerre, au Conseil d'Etat, qui rédigea 
un premier catalogue de la bibliothèque en thermidor 
an VIII, et si l'on ne savait que, selon toute appa- 
rence, Fain, plus tard secrétaire intime, eut d'abord 
la charge spéciale des livres. 

Cette bibliothèque, dispersée aux enchères en 4829 
par les héritiers de Joséphine, eût constitué assuré- 



LE PERSONNEL. — LE BIBLIOT HÉCAIH E 327 

ment, par son ensemble, le plus précieux document 
sur les relations de Bonaparte avec les gens de 
lettres de son temps, car tous les livres qui lui 
avaient été offerts ou qu'il avait achetés, de l'an V 
à l'an XI, étaient venus successivement y prendre 
place et avaient, même sur leur reliure ancienne, 
reçu au dos le monogramme P . B . entrelacé (La 
Pagerie Bonaparte). Si un petit fonds conservé à 
la bibliothèque de Marseille et composé de volumes 
portant le même monogramme provient, comme on 
l'affirme, de la bibliothèque emportée par le général 
en Egypte, cette marque était déjà adoptée par lui 
pour les livres de la rue Chantereine. Le fait est 
d'ailleurs rendu presque certain par la connaissance 
que l'on a d'un volume de Riouffe, publié en l'an VI, 
adressé cette même année « à Bonaparte l'Italique » 
et portant, outre le monogramme P. B. sur la reliure, le 
timbre humide : Bibliothèque de Malmaison. Pauvres 
d'aspect et d'habillement, reliés en veau plein, car- 
tonnés seulement parfois en papier granité, ces livres, 
par les dédicaces qu'ils portent, par les coups de plume 
et de crayon qu'on trouve aux marges de plusieurs, 
méritent plus d'attention et de respect que s'ils avaient 
reçu, sur un maroquin précieux, des mosaïques 
compliquées et la parure des petits fers ; mais il est 
impossible de se faire même une idée approximative 
de leur nombre, car le catalogue publié lors de la 
vente, ne contient qu'une énumération des ouvrages 
principaux et ne renferme aucune désignation. 
Tous les genres : histoire, voyages, théâtre, poésies, 



328 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

romans, dictionnaires, livres de science et d'arl, se 
trouvaient largement représentés. Outre les dons, 
les envois des ministères, une somme de 6 000 francs 
au moins était consacrée, jusqu'en l'an XI, à com- 
pléter les séries et à les tenir à jour. Donc, beau- 
coup de livres, et combien précieux, si l'on pens» 
que, durant la période peut-être la plus importante 
de la vie de Napoléon, ils furent tous maniés par 
lui ; ils furent ses amis, ses compagnons, ses évo- 
cateurs de pensées. Et à présent, dispersés pour 
quelques francs, ils traînent par le monde, inconnus 
et méprisés ! 

Dès que Napoléon quitte Malmaison pour Saint- 
Cloud, la décadence commence pour la bibliothèque. 
Joséphine n'achète point de livres. Dans ses comptes 
on en trouve une année pour 125 francs, une autre 
pour 96 fr. 20 centimes; ce qu'elle achète, ce sont 
des recueils de gravures, car elle se plaît aux images, 
comme les enfants, et cela masque l'oisiveté : elle en 
achète une année pour 1 300 francs, et en fait relier 
pour 1 200. En dehors des périodiques auxquels elle 
est abonnée, car c'est la pâture qu'il faut au salon 
de service, elle reçoit les grands ouvrages publiés par 
l'Imprimerie impériale. — Description de l'Egypte 
ou Iconographie grecque. — Elle a part aux sous- 
criptions prises par le Cabinet de l'Empereur aux 
publications à gravures, telles que le Musée français ; 
mais, d'elle-même, elle ne dépense rien pour un livre ; 
elle n'admet point qu'on paye le plaisir de la lecture ; 
elle, la plus folle en gaspillage, fait cette économie 



LA BIBLIOTHEQUE DE MALMAISON 329 

entière : c'est le bibliothécaire de l'Empereur qui la 
fournit « de romans et d'autres lectures amusantes». 
Barbier tient, à son usage, cabinet de lecture et si ce 
n'était point au Louvre, ce serait au coin de la rue 
qu'elle se fournirait de brochures graisseuses et de 
volumes maculés. 

Donc, point d'achats et, à partir de vendémiaire 
an XII, guère d'ouvrages offerts, aucun presque pré- 
senté en dédicace. Il faut, pour que l'on puisse dédier 
un livre à M me Bonaparte, une expresse permission du 
Premier Consul : c'est qu'en effet, sans que Joséphine 
le sût peut-être, à coup sûr sans qu'elle y eût jeté les 
yeux, un« Histoire du Consulat de Bonaparte, fort 
plate apologie grossie de pièces sans intérêt, a été mise 
sous la réclame de son nom : Rewbell, qui y étaii 
malmené, a riposté par une lettre directe àM me Bona- 
parte, lettre très vive, pleine d'allusions sanglantes 
au passé, et qui — chose assez étrange — a été insé- 
rée dans la plupart des journaux et a beaucoup ému 
Bonaparte. Désormais, c'est fini des dédicaces : si 
elle a promis d'en accepter, elle s'en tire comme avec 
M. Vallon, auteur de la Relation des campagnes de Sa 
Majesté, en lui faisant donner une indemnité de cinq à 
sept cents francs. Plus de livres d'histoire, de politi- 
que, plus même de romans. Seulement des livres 
spéciaux, comme les Peintures des vases antiques gra- 
vées par Cleuer, avec explications par Millin, ou les 
Lettres sur les Arts imitateurs et sur la Danse en particu- 
lier par Noverre, ou encore des almanachs tels quApol- 
lon et les Muscs. Pour les traités horticoles, pleine 



330 JOSÉPHINE IMPERATRICE ET REINE 

liberté, c'est qu'aussi l'on ne cherchera point des 
allusions dans le Bon Jardinier ou dans le Traité des 
arbres et des arbustes que l'on cultive en pleine terre. 
C'est là ce qui entre à présent et fait nombre dans la 
bibliothèque. 

Aussi, le Père Dupuy étant mort en 1807 pen- 
dant que l'Empereur était eu Pologne, Joséphine ne 
songe nullement à le remplacer ; les portes de la 
bibliothèque sont fermées pour le travail : elles 
s'ouvriront, après le divorce, au désœuvrement des 
gens de la Cour et l'on sait ce qu'alors deviennent 
les livres. 

A la suite de Dupuy, le personnage le plus impor- 
tant de la maison était toujours Lhuilier, le maître 
valet qui venait de M. du Moley, et qui, en prêtant ses 
économies à Joséphine, n'avait pas fait un médiocre 
placement. Depuis deux générations au moins, ces 
Lhuilier régissent à Malmaison : n'est-ce point qu'ils 
doivent, au dedans d'eux, regarder comme leur chose 
cette terre où ils demeurent et où passent, après 
quelques mois ou quelques années, ces Parisiens qui 
n'y connaissent rien ? Lhuilier « espèce de personnage 
grossièrement malin », dit Fontaine, auquel il fait 
ombrage, a su s'acquérir par son bagout de paysan 
madré et entendu, certaines bonnes grâces de Bona- 
parte qui s'amuse à le faire causer et à raisonner 
avec lui sur les revenus de Malmaison : pour ses 
15 000 francs prêtés, il a 2 400 francs de gages et des 
profits qui sont à compter. 

Le concierge Idale a 1200 francs par an, et sa 



LE PERSONNEL. — GENS DE SERVICE 331 

femme autant comme lingère. C'est un concierge 
comme on l'entend dans les Maisons impériales, 
avec la responsabilité du mobilier, et, en l'absence 
des chefs de service, la direction des gens à demeure. 
Chaque année, Napoléon lui-même lui octroie une 
gratification de o à 600 francs. A la grille intérieure, 
Hautex, l'ancien portier de l'Ecole de Brienne, est 
portier avec 600 francs dégages, mais Napoléon, qui 
lui dit bonjour au passage, lui donne de temps en 
temps un pourboire de 2 à 300 francs. A la grande 
grille et à la grille des écuries, deux autres portiers, 
Laurent et Gex à 120 et à 600 francs. Pour les ani- 
maux qui déjà font une sorte de petite ménagerie, 
un homme, Tancré, à 600 francs par an. Chaque 
jour, si on laissait faire, ce seraient de tous les 
points du monde, arrivage de bêtes rares et curieuses 
que les fonctionnaires, les marins, les généraux em- 
ployés aux colonies s'empressent d'adresser à José- 
phine dès qu'est devenu public « son goût pour les 
sciences naturelles ». Mais on dirige les plus en- 
combrantes sur le Jardin des Plantes, et, jusqu'à 
l'an XI, l'on ne garde que des amusements de parc : 
cygnes noirs, canards de la Caroline, biches de 
diverses espèces. De même, il n'y a encore que quel- 
ques vaches d'espèce française, à qui suffit une lai- 
tière, la femme Hardon, et le personnel se trouve au 
complet avec deux frotteurs et une fille de maison. 
Pour le parc, un jardinier, un Anglais, Howatson à 
2 400 francs de gages, et six garçons ; pour les vignes, 
un vigneron. C'est tout. 



332 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Tel est l'état des choses au moment où Joséphine 
prend possession : jusque-là, elle a pu, pour certaines 
fantaisies médiocres, prélever quelques sommes sur 
;sa pension, mais cela ne compte point : c'est Bona- 
parte quia tout commandé, ordonné et payé. Mainte- 
nant pour commander, c'est son tour. 

Elle aime le» fleurs, elle le* a toujours aimées, 
elle y a porté même un goût autrement vif et décidé 
qu'on ne le rencontre chez les Françaises de son temps. 
Par là, elle est restée de son pays de naissance. De 
la vie en plein air, baignée de soleil, il est entré dans 
ses yeux une familiarité avec la nature, qui n'a eu 
pour se développer nul besoin d'éducateurs littéraires. 
Longtemps elle se contente, à défaut d'autres, de 
nos pâles fleurs d'hiver; tous les jours, M rae Bernard, 
la bouquetière à la mode, fleurit son appartement ; elle 
y met aux murs les fleurs en aquarelles et en tableaux 
de Redouté, de Van Daël et de Van Spaendonck, 
mais, bien plus qu'à nos fleurs tendres et légères, aux 
pétales voltigeantes qui semblent des ailes de papil- 
lons, son goût va aux fleurs de son enfance, plus 
épaisses et brutales, ces fleurs qui semblent faites en 
chair et nourries de viande, d'une vie si intense 
quelles font peur et qu'on n'ose y toucher. Ces 
fleurs-là qui n'ont ni les mélancoliques douceurs, ni 
les tons fins, ni les nuances dégradées des nôtres, 
mais qui sont joyeuses, étranges et rares, l'attirent 
de préférence et dès qu'elle a liberté de se livrer à 
ses goûts, c'est à ces fleurs exotiques qu'elle se con- 
sacre. 



JOSÉPHINE ET LES FLEURS 333 

Quel a été son premier instituteur? Napoléon, qui 
s'est plaint de la dépense, a accusé M. Soulange- 
Bodin, qu'il aimait peu; c'était un neveu de ce Cal- 
melet, qui a joué un si grand rôle dans la vie de 
Joséphine et a été durant la Révolution son conseil, 
son ami, son banquier, lié avec elle au point d'être 
le témoin de son mariage et le subrogé-tuteur de ses 
enfants. Joséphine et ses enfants ont une pareille 
confiance en M. Soulange, qui fut d'abord l'intendant 
d'Eugène à Paris, puis son secrétaire privé en Italie. 
Or, M. Soulange avait dès lors cette passion d'horti- 
culture dont il a donné des marques en son parc de 
Fromont, au point d'y fonder plus tard, sous la Res- 
tauration, son « Institut royal horticole ». Il se plai- 
sait à faire des prosélytes et Joséphine était toute 
disposée à se laisser séduire. 

Quand elle eut, pour le plaisir de ses yeux, recueilli 
et fait recueillir de divers côtés des fleurs rares, on 
lui fit entendre que rien ne serait plus distingué que 
d'illustrer Malmaison, en tant que jardin botanique, et 
qu'il fallait que le monde savant profitât de ses raretés. 
Endoctrinée par Ventenat qu'elle nomma son botaniste 
et par Redouté qu'elle promut au rang de son peintre 
de fleurs, elle les autorisa à peindre et à décrire ses 
plantes rares. On passa ensuite à la gravure et, bientôt, 
ce fut la mise en souscription du Jardin de la Mal- 
maison — vingt livraisons à deux louis pièce, cha- 
cune de six planches avec texte. De fait, ce fut 
elle qui paya : d'abord 12 000 francs par an à Ven- 
tenat pour ses souscriptions personnelles, puis 



334 JOSÉI'IILNE IMPERATRICE ET REINE 

16 000 francs par an à Redouté pour les modèles : de 
l'an XII à 1808, VenlemU a louché 42 862 ir. 24 et 
Redouté 85 923 fr. 40. Il est vrai que le livre est fort 
beau et qu'il contient nombre de plantes non décrites 
que l'Impératrice a bien voulu baptiser. C'est un pré- 
sent agréable et rare à offrir aux princes qui visiteront 
Paris ou de qui plus tard on recevra l'hospitalité. 
Joséphine ne manquera point de distribuer ainsi son 
jardin ; n'en aurait-on qu'une preuve, elle suffit : et 
ce sont les vers que, sous le nom de la déesse Flore, 
M me Fanny de Beauharnais adresse a s. a. e. monsei- 
gneur l'électeur archichancelier de l'empire germa- 
nique sur l'envoi que lui a fait s. m. l'impératrice de la 
flore de Malmaison. 

Ecoutez, Monseigneur, voulant vous rendre hommage, 
Joséphine dans ce beau jour 
De fleurs dégarnit son séjour, 
Pour vous envoyer son image, 
C'est me jouer an joli tour... 

Cela ne vaut-il pas 130 000 francs? 

Dès qu'est public ce penchant de l'Impératrice, 
tous les découvreurs de fleurs nouvelles et tous 
les explorateurs de pays à fleurs s'empressent à 
offrir des dédicaces : et c'est la Bonapartea et la 
La Pageria de la flore du Pérou présentées par 
Ruiz et Pavon ; c'est, par Palisot Beauvais, la Napo- 
leone Impériale de la flore du Bénin; c'est la Calo- 
meria (Bonaparte Kalo^epos), c'est la Josephinia Im- 
peratrix, celle-ci avec sa fleur d'un blanc de perle, 



JOSÉPHINE ET LES FLEURS 335 

nuancée de pourpre au dehors et piquée de points 
rouges au dedans, que des poètes s'empressent à 
chanter. 

Pour joindre aux lauriers de César, 
Il ne fallait pas moins qu'une fleur immortelle. 

s'écrie l'ingénieux Dussausoir. 

Rien de plus cher qu'un tel goût et nul ne peut 
dire où il entraîne, d'autant que ce n'est point assez 
des arts pour illustrer ce jardin, il faut la science 
pour le diriger. 11 se trouve que des personnes de la 
connaissance de Joséphine sont en relations avec une 
M me Brisseau de Mirbel dont le mari s'occupe d'his- 
toire naturelle. Il a fait bien d'autres choses: brigadier 
dans le train d'artillerie, il a déserté, s'est fait employer 
au Comité de Salut public, a été dénoncé comme 
réfractaire, s'est sauvé, a parcouru la France en her- 
borisant, souvent arrêté, toujours relâché, et, finale- 
ment, il a trouvé asile au Muséum où Chaptal lui a 
fait régler un traitement de 125 francs par mois. Il a 
mieux de Joséphine : 6 000 francs par an, et c'est une 
place d'intime confiance que l'on crée pour lui. N'est- 
il point intéressant d'en trouver les attributions réglées 
p Lr Joséphine elle-même? 

« M me Bonaparte donne ses pouvoirs à M. de Mirbel 
pour surveiller en son absence ses établissements 
botaniques et ruraux de la Malmaison. 

« Il dressera le catalogue de toutes les plantes ren- 
fermées dans les serres ou établies en pleine terre, 
pépinières, etc. 



33rf JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

« De même, il mettra en ordre les papiers et rensei- 
gnements relatifs aux établissements botaniques, 
suivra les correspondances nécessaires. 

« Il choisira les emplacements et fera établir les 
abris nécessaires aux animaux. A cet effet, il est auto- 
risé à demander des ouvriers et autres secours con- 
venables, tels que charrois, menuisiers, etc., à ceux 
auxquels il appartient. 

« La responsabilité dont il est chargé exige que les 
personnes étrangères à la Malmaison ou sans mission 
de M me Bonaparte n'aient entrée dans les serres 
qu'après l'en avoir prévenu. 

« En conséquence, les jardiniers prendront les 
ordres de M. Mirbel , dépositaire de ceux de 
M me Bonaparte, en son absence. 

« Le citoyen Fister fera, s'il y a lieu, les frais néces- 
saires aux établissements, transports, etc. 

« Le concierge de la Malmaison remettra un loge- 
ment et le préposé aux équipages tiendra à la dispo- 
sition de M. Mirbel un cabriolet avec un cheval. 

« M. Ventenat reste toujours chargé de la descrip- 
tion des plantes et de tout ce qui est relatif à la flore 
qu'il a entreprise. 

« Guérin continuera à fournir à MM. Ventenat et 
Redouté une voiture pour les voyages qu'ils seront 
dans le cas de faire à la Malmaison : 

« Approuvé les articles ci-dessus. 

« Joséphine Bonaparte. » 

« Sciiiit-Cloucl, le 2 messidor. > 






LE JABDIN BOTANIQUE 33' 

Là est le programme des dépenses à venir. José 
phine a livré la clef de sa caisse à un homme qui 
durant qu'il était déserteur, avait pu se révéler bola 
niste éminent, mais sur la probité et la valeur admi- 
nistrative duquel elle n'a pris aucun renseignement. 
Il a les mains libres; tout ce qu'il ordonne est exé- 
cuté, tout ce qu'il conseille devient d'une nécessité 
impérieuse ; il est le directeur, non point des jardins 
seulement, mais de Joséphine même. 

On va voir comme il use de ses pouvoirs. 

En l'an XI, avant sa nomination, il n'y a à Mal- 
maison qu'une serre tempérée, celle que Fontaine a 
construite dans le jardin botanique projeté. Les 
dépenses, tant en matériel qu'en personnel, ne vont 
qu'à 34 758 fr. 73. Il est vrai que, durant l'année, José- 
phine a fort peu résidé; de Saint-Gloud, en vendé- 
miaire, elle est venue en courant voir ses bêtes, se 
promener dans son parc, ordonner qu'on y multiplie 
les faisans et les perdrix ; mais, après, il y a eu le 
voyage de Normandie, il y a eu la grippe qui longtemps 
l'a empêchée de sortir des Tuileries ou de Saint-Cloud, 
il y a eu le grand voyage de Belgique, et à peine 
compterait-on un court séjour à Alalmaison en ger- 
minal (avril), un autre de huit jours en fructidor 
(septembre). Il n'y a point eu le temps matériel 
d'ordonner des constructions et d'entreprendre des 
travaux ; mais Napoléon compte qu'il en sera désor- 
mais ainsi, que le budget des dépenses ordinaires sera 
régulièrement suivi et que, quant aux travaux extraor- 
dinaires, il ne sera rien entrepris sans une décision 

22 



338 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

spéciale qu'il se réserve de ne prendre qu'à bon escient. 

Voici l'an XII et l'entrée eu fonctions de Mirbel : 
le Premier Consul présent, l'on se modère; mais si- 
tôt qu'il s'absente, les gens à projets se démènent. 
Il est à Boulogne du 11 au 26 brumaire (3-18 no- 
vembre 1803) ; Joséphine est à Saint-Cloud d'où elle 
lui écrit « toutes ses actions » ; mais non point ses con- 
férences avec les architectes et les beaux plans qu'on 
lui a mis sous les yeux. Elle en rêve, et le 27 frimaire 
(19 décembre), elle obtient l'ouverture d'un crédit 
de 40 000 francs pour une serre chaude. Nouvelle 
absence de huit jours en nivôse (20 décembre 1803 
»u 7 janvier 1804) et, au retour, Joséphine démontre 
Ja nécessité de construire des murs : le 22 pluviôse 
(12 février), ouverture d'un crédit de 120 000 francs. Il 
ne faut rien lui demander durant le séjour qu'il fait lui- 
même à Malmaison du 20 ventôse au 10 germinal (11 au 
30 mars). Ce sont les derniers jours du duc d'Enghien ; 
puis il retourne à Saint-Cloud ; c'est l'Empire; alors, 
des courts déplacements à Compiègne, à Fontainebleau, 
des passages d'une journée ou d'une semaine à Mal- 
maison. Ce n'est point le temps ; mais il part pour 
Boulogne (29 messidor-18 juillet), Joséphine reste 
sept jours derrière lui, ne prend la route d'Aix-la- 
Chapelle que le 6 thermidor (25 juillet), et cette semaine 
suffit : elle donne carte blanche à Morel et à Lepère 

Aussi faut-il voir les comptes : eu apparence, le 
budget ordinaire a été presque respecté. Le chiiï're des 
appointements et gages paraît stationnaire, parce que 
Joséphine paye sur sa pension le traité de Mirbel ; que, 



LES ANIMAUX 339 

après de vives discussions avec le nouvel intendant, 
Howatson a été congédié et que le nombre des gar- 
çons jardiniers à demeure ne s'est point accru ; de 
même le crédit de 12 000 francs pour le matériel 
du service intérieur a semblé suffire parce que José- 
phine a payé sur sa cassette les 7 901 francs 
d'oignons achetés à Arie Gormeille, de Harlem, 
les 12 000 francs d'arbres payés à Perregaux et Com- 
pagnie, les 2 340 francs d'oiseaux rares fournis par 
Deniauxet Réaux et, de graines, d'oignons, de bêtes 
curieuses, encore 1 235 francs de dépenses diverses. 
Il y a eu sans doute une augmentation constante 
sur la nourriture des animaux, mais ce n'est rien 
encore: 5 168 fr. 32, et peut-on refuser les présents 
qui sont faits? N'est-ce point joli sur les pelouses ces 
petits chevaux de l'île d'Ouessant, ces curieuses bêles 
qu'on a envoyées de la Louisiane, qu'Hamelin a 
rapportées de la Nouvelle-Hollande ? N'y a-t-il point 
utilité à entretenir ce magnifique troupeau de méri- 
nos qui l'emporte déjà sur celui de Rambouillet et, 
au lieu de vaches de pays, n'est-ce pas mieux d'avoir 
ce troupeau de vaches admirables qu'a offertes le 
citoyen Lebrun? Il est vrai qu'elles sont de Suisse et 
qu'on ne saurait les faire soigner par des paysans de 
France qui n'ont rien de pittoresque. Il leur faut 
des Bernois, et que faire de Bernois s'ils ne sont 
habillés à la bernoise? Le tailleur Sandoz fera donc, 
pour l'homme, deux habits courts à l'allemande avec 
sous-vestes écarlates de 396 francs et, pour la femme, 
deux habits, l'un brodé en or de 300 francs, l'autre 



340 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

brodé en soie de 216 francs ; et il y aura encore, pour 
la vachère, un bonnet brodé en or et garni de dentelle 
noire de deux louis. Mais des Bernois sans chalet, 
sont-ce des Bernois ? Et Joséphine commande à un 
menuisier de Berne un modèle tout à fait exact de 
maison suisse qu'on puisse exécutera Malmaison à la 
taille des vachers ! 

Il y a des animaux moins utiles : un roi des vau- 
tours, deux hoccos, des agamis qu'a envoyés de 
Cayenne le citoyen commissaire Victor Hugues, et un 
grand aigle impérial, privé, de sept pieds et demi 
d'envergure, qu'a offert M. David d'Anjou, résidant à 
Grenoble ; mais un aigle n'est-il point chez lui à Mal- 
maison ? 

Comptes faits, cela n'est rien; mais, pour les tra- 
vaux extraordinaires, il a été alloué, comme on a vu, 
160 000 francs, et il a été dépensé 352 551 fr. 15 : cela 
fait 192 000 francs de plus que les crédits, et la 
décomposition de ce chiffre est instructive. 

Mirbel y entre d'abord, en apparence, pour 
39123 fr. 54; mais c'est qu'il endosse à son nom 
30 199 francs de mobilier neuf que Joséphine a com- 
mandé directement au tapissier Boulard et au table- 
tier Biennais. De fait, en journées d'ouvriers, 
gages supplémentaires, etc., il n'a pris qu'environ 
9 000 francs. 

Il a encore fait payer 15 457 francs par l'intendant 
des jardins, Lelieur de Ville-sur-Arce ; mais ce sont, 
dit on, dépenses engagées ou oubliées, comme 
4 000 francs qu'on rembourse à Lhuilier : cela peut 



REGLEMENT DE NAPOLÉON 34i 

passer pour liquidation de l'arriéré ; mais, du seul fait 
de l'architecte Morel, il y a pour 297 190 fr. 17 de 
travaux, et l'on n'a pour ainsi dire point commencé les 
fameux iriurs de clôture : en chiffres ronds, les répara- 
tions au château ont coûté 66 000 francs; les mouve- 
ments déterre dans le parc, 13000 francs; les nouvelles 
plantations, 38 000 francs ; la construction des vache- 
ries, d'un réservoir et de conduites d'eau à l'étang 
de Saint-Cucupha, 80 000 francs, et la serre chaude, 
la fameuse serre chaude que l'on bâtit sur les plans 
de Thibault et de Barthélémy Vignon, a déjà coûté 
98 083 fr. 05 ! 

A ces dépenses effectives il convient d'ajouter la 
totalité des revenus de Malmaison (15 000 francs au 
moins), qui ont été employés sans justification. On a 
passé en un an 400 000 francs. 

Là-dessus, Napoléon se fâche. Il paye, mais désor- 
mais c'est lui qui réglera le budget : il le fait, pour 
l'an XIII, en la forme et avec la précision qu'il a 
adoptées pour sa maison, discutant et annotant chaque 
article, écrivant les chiffres de sa main après les avoir 
débattus, faisant les additions et signant le tout ne 
varietur. Rien de changé au personnel qui monte à 
21 300 francs, mais toute innovation le trouve 
inflexible : on a voulu glisser un article des écuries. 
« Il n'y a besoin de personne, » écrit-il et il barre 
aussi sur les garçons qu'on a prétendu adjoindre 
à l'oiseleur pour la ménagerie : « Tout le reste est sup- 
primé. » A Yentretien, au lieu de 12 000 francs qu'on 
demande, il accorde 14 758 francs ; mais cela doit 



342 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

suffire pour les menues dépenses, le mobilier, les bâti- 
ments, les parcs et jardins et la ménagerie. En travaux 
extraordinaires, il consent 6 000 francs pour la mise 
en état des toitures, 40 000 francs pour l'achèvement 
de la grande serre chaude, 20 000 francs pour planta- 
tions d'arbres ; mais « si l'on ne peut faire cette année 
aucune plantation ce fonds restera sans emploi jus- 
qu'à l'année prochaine ». Il donne encore 1 000 francs 
pour la réunion à l'ancien parc de la portion du 
potager voisine du château; i 000 francs pour défri- 
chements, ensemencements et autres frais de cons- 
truction rurale; 24 000 francs pour l'établissement de 
la bergerie; il ajoute de sa main 30 000 francs pour 
« murs et fossé de clôture pour le parc où est la 
serre » ; puis, l'addition faite et le total marqué de 
172 258 francs, il passe aux recettes : « M. Mirbel ren- 
dra compte des rentrées qu'il fera, provenant dudit 
revenu évalué par lui, d'avance et par approxima- 
tion, à 16 000 francs pour l'an XIII. » 

Le budget arrêté, il faut qu'on l'exécute ; Napoléon 
ne veut plus qu'on s'abrite pour méconnaître ses 
ordres derrière les ordres de Joséphine. Il applique 
donc à Malmaison les règles générales qu'il a impo- 
sées à la comptabilité publique et voici ce qu'il dicte: 

DISPOSITIONS GÉNÉRALES 

« M. Estève (c'est le trésorier général de la 
Couronne) paiera directement tous les individus em- 
ployés à Malmaison sur états nominatifs certifiés 
et arrêtés par l'Intendant du domaine et sur pré- 



REGLEMENT DE NAPOLÉON 343 

sentation du brevet délivré par la Dame d'honneur. 

« Les dépenses du Matériel seront également payées 
par M. Estève sur la remise des mémoires et autres 
pièces justificatives qu'il jugera nécessaires, certifiés 
et arrêtés par l'Intendant du domaine. 

« Les paiements du Personnel et du Matériel 
remonteront au 1 er vendéniaire an XIII. En consé- 
quence, M. Mirbel rendra compte au trésorier de 
l'emploi de 40 000 francs qu'il a reçus pour les quatre 
premiers mois de cette année d'après la décision de 
S. M. du 28 nivôse an XIII qui est par le présent 
budget regardée comme non avenue. 

« Aucun article de dépense ne pourra, dans aucun 
cas, être augmenté ni sa destination changée. 

« On veillera à ce que les potagers soient cultivés et 
couvrent par leurs produits les dépenses qu'ils néces- 
sitent. 

« Même disposition pour la vacherie et la bergerie, 

« M. Mirbel devra faire en sorte que le produit 
annuel du domaine, résultant de l'augmentation des 
terres et de la vente de plantes, de béliers et d'arbres, 
augmente progressivement et couvre bientôt les 
dépenses du personnel et de l'entretien qui s'élèvent 
à 36 058 francs suivant le détail d'autre part. 

« La Dame d'honneur de l'Impératrice et le Tréso- 
rier général de la Couronne sont chargés de l'exécution 
du présent budget. 

p Au Palais des Tuileries, le 26 nivôse an XIII '. 

« [Signé) Napoléon. » 
v « 16 janvier 1805. » 



-.4 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Or, voici la réponse de Joséphine : en Fan XIII, les 
dépenses de Malmaison s'élèvent à 822 090 fr. 90. Il est 
vrai que de ce chiffre il faut défalquer 592 000 francs 
d'achat de terres : la terre de Bu zen val, payée 
556 000 francs, partie au sieur Grillon, partie aux 
mineurs Boubée, et des parcelles dans la vallée du 
bois des Hubies payées 35 874 fr. 75 à douze proprié- 
taires ; mais les 229 779 fr. 79 restants excèdent de 
57 251 fr. 79 les crédits alloués par l'Empereur ; de 
plus les revenus de Malmaison (15 805 francs) et ceux 
de Buzenval (8 831 francs) ont été dépensés sans qu'on 
en tînt compte ; ce qui porte le déficit réel à 
82157 fr. 79 et la dépense totale du domaine, durant 
l'année, à 846 726 fr. 90. 

Certes, l'Empereur l'a prouvé, il ne recule point 
devant une dépense qui peut donner une valeur à 
Malmaison. Outre les 600 000 francs qu'il a donnés 
pour Buzenval et les terres de la vallée du Bois-des- 
Hubies, il a, « pour procurer à l'Impératrice une pro- 
priété agréable et économique », pressé singulière- 
ment l'élude des projets de loi tendant à autoriser 
l'échange du bois du Butard contre la ferme du 
Trou-d'Eufer, et d'autres propriétés acquises contre 
le bois du Prytanée et la ferme de Garenne : la 
ferme du Trou-d'Enfer a cent cinquante et un hec- 
tares ; celle de la Garenne deux cent soixante-treize, 
leur produit portera le revenu total de Malmaison à 
80 000 francs, et, en deux ans, sans nouvelles acquisi- 
tions de terres, simplement par le fait d'une bonne 
administration, le revenu passera 100000 francs; 



COMMENT JOSÉPHINE L'EXÉCUTE 345 

cela c'est l'utile ; cela coûte, mais rapporte; cela fera 
une terre d'importance et digne d'être habitée ; mais, 
autant il est généreux et large pour les objets d'utilité, 
autant il se montre sévère et strict pour faire respecter 
les règles qu'il a posées : il a formellement déclaré, au 
début de l'an XIII, que les crédits ouverts ne devaient 
point être dépassés. Tant pis pour l'intendant s'il a 
cédé aux désirs, même aux volontés de l'Impératrice. 
Puisque les serviteurs choisis par elle ne tiennent 
point compte de ses ordres à lui, c'est lui qui, désor- 
mais, nommera aux emplois des hommes habitués à 
suivre ses méthodes et qui savent ce qu'on risque à 
les enfreindre. Joséphine a cru qu'il en serait cette 
fois comme les autres et ayant, de sa poche, payé un 
peu plus de 15 000 francs de fleurs et d'arbustes, une 
dizaine de mille francs pour supplément de personnel 
et entretien d'animaux, elle s'est reposée sur sa bonne 
chance; mais, à son grand étonnement, l'Empereur 
ne cède point, Mirbel est impitoyablement chassé: 
tout ce qu'obtient Joséphine, c'est qu'il n'y ait point 
d'éclat et que, nommé, grâce à elle, intendant des jar- 
dins du roi de Hollande, Mirbel s'éloigne en donnant 
pour prétexte son désir « de se faire une fortune 
indépendante ». La direction de Malmaison est remise 
à Lelieur de Ville-sur-Arce, qui une fois, à Saint- 
Cloud, a eu le malheur d'excéder ses crédits, et qui, 
malgré la vieille amitié que Napoléon a pour lui, en a 
manqué perdre sa place et a dû payer le déficit. 

Aussitôt installé, Ville-sur-Arce opère une réforme 
radicale : de neuf, les garçons jardiniers sont réduits 



348 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

à quatre ; les deux oiseleurs sont renvoyés ; l'officier 
de santé est rayé des états ; les gages du personnel 
sont réduits de 23 000 francs à 17 000 ; désormais, les 
budgets se soldent en excédent, au moins en ce qui 
concerne les dépenses ordinaires. Quant aux dépenses 
extraordinaires, chacune fait l'objet d'une décision 
spéciale de l'Empereur et jamais le crédit alloué n'est 
détourné ni dépassé. Ainsi, en 1806, il a été prévu 
100 000 francs de dépenses extraordinaires : il est 
dépensé 218 884 fr. 51, mais, pour chaque article, on 
rapporte l'ordre formel. 

En 1807, les dépenses ordinaires sont prévues 
pour 70 000 francs : on dépense 66 031 fr. 70 ; l'ex- 
traordinaire a été réglé à 100 000 francs, on dépense 
99 999 fr. 43. 

En 1808, l'ordinaire a été fixé à 70 000 francs , 
on dépense, il est vrai, 78 000 francs, mais il y a eu 
une allocation spéciale par l'Empereur de 33 541 fr. 30 
et il reste encore 25 339 fr. 99 de crédits non 
employés; l'extraordinaire a été réglé à 193046 francs; 
il est dépensé 193 045 fr. 94. Et le revenu monte 
de 80 357 fr. 36 en 1807 à 102 080 fr. 98 en 1809. 

Le diable n'y perd rien : ce n'est plus au comptt 
Mahnaison que Napoléon paiera ; mais c'est ai 
compte Joséphine. L'Impératrice paie sur sa Toilette 
et comme ces fonds ont une destination, il faut 
bien qu'on les remplace aux mains des couturiers 
et des modistes. Ce ne sont plus seulement les 
mémoires de dix à quinze mille francs chaque année 



COMMENT JOSEPHINE L'EXÉCUTE 347 

chez les marchands de fleurs et d'arbustes, des fan- 
taisies de terrains, les gages des oiseleurs, même des 
dépenses pour les décors des pièces qu'on joue au 
théâtre, pour des gondoles, pour des ponts rustiques ; 
ce sont de grosses sommes jetées aux entrepreneurs : 
en 1807, 113 006 fr. 48, dont 80 000 francs répartis 
par elle-même sans mémoires réglés. En 1808, 
47 931 fr. 30, car, à présent, on ne peut se fier à 
a comptabilité officielle — même à celle de José- 
phine. Elle procède en dehors de son secrétaire des 
dépenses, se fait remettre directement des capitaux 
dont elle ne justifie aucun emploi et qui, plus que 
vraisemblablement, servent à son vice. 

Un vice nouveau, en effet : celui des fleurs, outre 
qu'il avait son agrément, avait son utilité. Si Mirbel 
coûtait cher, il servait bien. Pour les animaux, son 
jardin d'acclimatation n'était qu'une plaisanterie, 
c'était un jeu qu'il proposait à Joséphine et dont le 
public ne pouvait tirer nul avantage. Huet fils, le 
dessinateur du Muséum, en avait bien eu le titre de 
dessinateur de la ménagerie de S. M. l'Impératrice et 
Heine, mais était-ce même une ménagerie? Tous les 
animaux rassemblés là par le hasard n'étaient que 
pour l'ornement ou l'amusement. Oiseaux rares, per- 
roquets, perruches, cacatoès dans le vestibule devenu 
comme une immense volière ; cygnes noirs, cygnes 
blancs, canards de la Caroline et de la Chine sur les 
pièces d'eau ; gazelles dans un enclos, kanguroos 
dans un autre ; ici, des chamois envoyés par le gêné- 



^ JOSEPHINE IMPERATBICE ET REINE 

rai Menou ou le général Thiébault ; là des animaux 
de la Guadeloupe qu'avait offerts le général Ernouf, 
une autruche, des pigeons des îles Moluques dont le 
roucoulement imitait le roulement d'un tambour, 
des écureuils volants, bêtes singulières et nocturnes, 
des cigognes qui venaient de Strasbourg, un phoque, 
appelé tigre marin, qu'avait présenté un M. Dacosta, 
surtout des singes, des singes de toutes les espèces, 
de toutes les tailles, familiers et importuns, surtout 
un orang-outang femelle, bien élevée celle-là, qu'on 
habillait d'une longue redingote, qui couchait avec 
une chemise et une camisole, qui mangeait à table 
avec un couteau et une fourchette et qui savait faire 
la révérence, une vraie dame ! 

Gela, cette parodie d'humanité, un goût de nature 
chez Joséphine : l'amusement de regarder et de mon- 
trer des bêtes curieuses ; le but de promenade que 
c'est, après déjeuner, de leur porter du pain ; la curio- 
sité déjouer avec des hôtes dressées, et les sujets de 
conversation que donnent leur intelligence, leur ten- 
dresse, ou leur stupidité ; le spectacle infini que pré- 
sentent les oiseaux, et la grâce de leurs mouve- 
ments, et l'étrange de leurs attitudes, et seulement 
la beauté de leur plumage, si fertile en idées de toi- 
lette, cela plaît à Joséphine : les oiseaux surtout; 
elle en achète constamment, même d'empaillés — 
comme cette collection payée 1 828 francs au 
Jardin des Plantes, au naturaliste Dufresne — elle 
est la meilleure cliente de l'oiselier Réaux, auquel 
elle prend pour 7 342 francs d'oiseaux en 1807, pour 



INFLUENCE DU JARDIN D'ESSAÏ 349 

8 200 francs eu 1808, pour 7 100 francs en 1809, sans 
parler d'un compte arriéré montant à 12 600 francs. 

Quant aux animaux qui ne sont qu'utiles et qui 
peuvent être de rapport, elle ne s'en occupe point, 
pourvu que les bêtes fassent bien dans le paysage, que 
vachers et bergers aient des costumes pittoresques, 
que, dans les fabriques que l'on a construites pour les 
loger, au milieu des bois de Saint-Cucufa, près du 
lac, à la maison du Pâtre ou au chalet suisse, Ton 
trouve à goûter s'il plaît à la compagnie d'aller 
jusque-là. Les mérinos sans doute font l'admiration 
des connaisseurs ; ils proviennent , les uns des 
troupeaux célèbres du Paular, les autres des propres 
troupeaux du Prince de la Paix ; mais c'est affaire 
à l'intendant de les vendre tous les ans au mois 
de juin . On en vend beaucoup et à bon prix 
(131 individus en 1807, 315 en 1808) et le troupeau 
n'est pas moins maintenu à cinq cents têtes ; mais, de 
cela, pas plus que de la finesse de leur laine, José- 
phine ne s'inquiète. Pourtant, il arrive parfois, Mirbel 
étant là, qu'elle en fasse quelque présent; elle en 
envoie à Fouché, elle en envoie à divers particuliers 
du département de l'Ourthe, mais cela est rare ; 
d'ailleurs, il y a Rambouillet, où le troupeau a plus 
de notoriété, et maintenant, bien qu'encore relative- 
ment rare, le mérinos est acclimaté et il s'en trouve 
dans presque toute la France. 

Tout au contraire, pour les fleurs, le jardin d'essai de 
Malmaison a pris tout de suite une importance et l'on 
peut dire que, grâce à Mirbel, il a exercé une influence 



350 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

sur l'horticulture française. A partir du moment où 
les plantes de la Nouvelle-Hollande rapportées par 
Péron de l'expédition Baudin, ont pu se multiplier, 
il n'est point d'établissement horticole, point de par- 
ticulier amateur de fleurs qui, à la première demande, 
n'en reçoive un généreux envoi. En un seul mois 
(vendémiaire an XIII), on en trouve faits à des auto- 
rités ou des particuliers de Cherbourg, de Nîmes, de 
Saint-Sever, de Dax, d'Elbeuf, de Nantes, de Marseille 
et de Lyon. A combien d'autres ? M me de Chateau- 
briand ne montre-t-elle pas avec orgueil, au Val- 
du-Loup, son magnolia à fleurs pourpres, le seul qu'il y 
ait alors en France après celui qui reste à Joséphine 
à Malmaison ? C'est ainsi que sont entrés dans les 
jardins de France, l'eucalyptus, l'hybiscus, le phlox, 
le catalpa, le camélia, de nombreuses variétés de 
bruyères, de myrtes, de géraniums, de mimosas, de 
cactus, de rhododendrons, certains dahlias, sans parler 
des tulipes rares et des jacinthes doubles. Cent quatre- 
vingt-quatre espèces nouvelles ont, de 1804 à 1814, 
fleuri en France pour la première fois dans les serres 
de Malmaison, et, au contraire des jaloux qui cachent 
soigneusement leurs trésors et se garderaient d'en 
faire la moindre part à leurs voisins, Joséphine se 
plaît singulièrement à répandre les siens, à les mettre 
à la portée de tous, à en inspirer le goût et la passion. 
Nul doute que cette sorte de ministère des fleurs où 
Mirbel avait le portefeuille et pour lequel il entretenait 
une correspondance immense n'ait infiniment servi à 
la popularité de Joséphine. Et n'e c '-ce point joli cette 



LES TERRASSEMENTS- — LES EAUX 351 

élégante et gracieuse femme se présentant à tous les 
mains pleines de fleurs rares ? n'est-ce point aimable 
pour une femme qu'on donne ainsi son nom aux jar- 
dins d'étude, comme on fait à Lyon, à Turin et à 
Marseille, et qu'on projette de lui élever, au milieu 
des fleurs, des statues de marbre blanc, et n'est-ce pas 
encore par une fleur, l'une des plus belles des roses, 
que vit et que vivra, tant qu'il y aura des fleurs, le 
Souvenir de Malmaison? 

Mirbel parti, plus de correspondance, plus guère 
d'envoi de fleurs; on ne sait à qui s'adresser; les 
inconnus n'osent point demander directement à 
Sa Majesté, laquelle, si elle continue à aimer les fleurs 
pour elle-même, à en distribuer volontiers à qui 
l'approche, n'éprouve plus pour elles une passion 
exclusive; il lui manque l'aliment qu'apportent la 
conversation et la continuelle présence d'un intéressé, 
suggérant des idées, conseillant des expériences et 
engageant dans des dépenses. Et juste à ce moment, 
meurt Yentenat, qui certes n'a point exercé sur José- 
phine l'influence de Mirbel, qui est resté à son fang 
de descripteur, mais qui, Mirbel éloigné, se serait 
peut-être substitué à lui. Joséphine n'a donc plus un 
botaniste comme directeur de ses fantaisies, mais 
hélas ! elle prend un architecte, et qui pis est un archi- 
tecte de jardins. C'est l'homme à la mode; il ne 
compte plus les arbres qu'il a abattus, les avenues 
qu'il a transformées en routes sinueuses, les parterres 
de broderie qu'il a changés en pelouses galeuses et 



352 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

pelées', c'est un artiste, ce M. Berthault, le successeur 
patenté du sieur Morel, vraiment trop vieux à présent 
et rais en interdit par Napoléon. De 1806 à 1808, grâce 
à Berthault, ce malheureux parc de Malmaison qui a 
déjà tant essuyé d'assauts du mauvais goût, en subit 
un décisif, Il est transformé en entier. D'abord, qu'est- 
ce qu'un parc sans eaux vives, sans rivières, sans 
pièce d'eau? cela est-il soutenable? Peut-on se con- 
tenter de cet humble ruisseau que Daru vient de 
chanter après Delille? Rien n'est plus aisé que d'ali- 
menter des rivières à l'aide de l'étang de Saint-Cucu- 
pha. Berthault l'affirme et Joséphine y accède. Point, 
il est vrai, les propriétaires sur les fonds desquels, 
depuis près de trois cents ans, débouchent les eaux 
de l'étang; procès, transactions onéreuses, ce n'est 
point là pour arrêter Berthault. Seulement, les rive- 
rains désintéressés, il se trouve que l'étang ne fournit 
point le volume d'eau qu'il faudrait; et le lac qu'on 
a fouillé en 1806 ne garde même point l'eau qu'on 
y verse; et les rivières qu'on a tordues sur la grande 
pelouse jusqu'au-devant du château, avec grotte, 
pont de rochers, quatre cascades, pont de pierre et 
ponts rustiques, n'ont point de pente et font des 
mares verdâtres d'où s'élève un chœur de grenouilles. 
Lorsque, à son retour de Mayence, Joséphine voit le 
beau résultat de la campagne, elle est au moment de 
s'encolérer, mais Berthault lui démontre que ce n est 
rien là et que, dans peu, elle aura des eaux plus belles 
qu'a Mortefontaine. Il suffit de capter lès sources de 
laJonchère, de Saint-Cneupha et des coteaux avoisi- 



LES FABRIQUES 353 

nants et de les verser dans les rivières : cela fait, pour 
y donner du mouvement, on construit trois nouvelles 
cascades en rochers, et on jette trois nouveaux ponts 
de bois; coût : 148 476 francs. Mais l'eau continue à 
fuir : n'est-ce que cela? Il n'y a qu'à revêtir de glaise 
les parois des rivières et du lac : 72 000 francs. Gela 
n'en va guère mieux, mais on a dépensé 500 000 francs, 
et Berthault et les grenouilles ont eu satisfaction. 

Dans un parc à la moderne, on ne saurait manquer 
de désirer des fabriques et Joséphine en veut de 
toutes sortes, et, à l'envf, Fontaine, Morel, Lepère, 
Berthault construisent des temples, des rochers, des 
ponts et des grottes; ce ne sont que statues et vases; 
le Louvre y passerait et le Dépôt des marbres, si l'on 
écoutait Joséphine ; et pourtant, voyez l'étrangeté : 
rien, dans ce parc rempli de monuments pittoresques 
et de fabriques compliquées, n'indique quel en est le 
propriétaire, ne proclame son nom, ne rappelle un 
seul des actes de sa vie. 

Au moins, dans ces jardins anglais, tels que Méré- 
ville, qui est aux Laborde, Epinay qui est à la com- 
tesse d'Albon, Ermenonville qui est "aux Girardin, 
quelques-uns de ces petits monuments qu'a multipliés 
la mode, parlent à l'esprit, évoquent un souvenir, 
commémorent un homme ou un fait : la colonne de 
Bougainville à Méréville, le tombeau de Rousseau à 
Ermenonville, latente de Washington à Epinay, c'est 
un temps, c'est une société, ce sont des faits qui se 
lèvent devant la pensée, et les propriétaires, «n pas- 
sant dans ces beaux lieux, y ont laissé une trace ue 

23 



/ 



354 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

leurs affections et de leurs idées, une marque d'eux- 
mêmes. Jusqu'ici, à Malmaison, rien qui n'ait été 
trouvé, inventé par les architectes, rien qui ne soit 
banal et vulgaire, qu'on n'eût pu placer aussi agréa- 
blement dans le jardin pittoresque d'un fournisseur 
ou d'une actrice. A son retour d'Allemagne, Joséphine 
a pourtant eu l'idée d'ériger dans son parc une colonne 
aux vainqueurs d'Austerlitz. Ce sera, sur un piédestal 
orné de basrreliefs et surmonté de quatre aigles aux 
ailes éployées qu'uniront des_ guirlandes, un fut de 
marbre d'où s'envolera la figure ailée de la Victoire. 
On veut juger l'effet et l'on présente, en menuiserie et 
en toile peinte, la silhouette du monument. La figure 
de la Victoire est peinte par Pecquinot, les aigles et 
les guirlandes par Roguier et les bas-reliefs du pié- 
destal par Lethière. Il est alloué pour cela un crédit 
de 3 500 francs, et il est dépensé 4 550 francs. Puis, 
c'est fini. La colonne n'est point exécutée; bientôt, le 
vent et la pluie font leur œuvre et, sur la carcasse 
amen table, battent les toiles pourries. Qu'est cela, 
Auslerlilz? Du bois à brûler! 

Et c'est tout ce que Joséphine pense d'histoire, 
tout ce qu'elle a vu du Consulat et de l'Empire! 

En 4807, après la visite qu'elle est allée faire, le 
2 avril, au musée des Monuments français, — visite aux 
flambeaux, car, parait-il, il est impossible de prendre 
autrement une idée des sculptures, — Lenoir, qui l'a 
si galamment reçue, prend la direction des fabriques 
du parc; le voici qui, du château de Richelieu, four- 



LES ANTIQUITÉS 355 

nit deux obélisques en marbre de Givet, de quatorze 
pieds de hauteur, posés sur des boules de cuivre et 
sur des piédestaux massifs de même marbre ; plus 
« deux colonnes rostrales en marbre sérancolin, de la 
même proportion, d'un charmant style et d'un dessin 
gracieux, ornées chacune de six proues de navires 
taillées dans la masse et d'ancres enlacées de rubans ». 

Lenoir ne se contente pas de procurer, il découvre 
que le petit temple construit sous le Consulat n'est 
pas bien où il est; il faut le porter en un endroit où, 
de la maison, il fasse point de vue. D'ailleurs qu'est- 
ce qu'un temple, et s'en peut-on contenter? On ne 
saurait se passer dans un parc de quelques débris de 
colonnes de marbre : n'y en a-t-il pas au Louvre? Fon- 
taine, architecte du Louvre, résiste, se retranche der- 
rière ses chefs, exige des ordres écrits; mais l'Empe- 
reur est en Pologne, les administrateurs ne se 
soucient point de batailler avec l'Impératrice; Fon- 
taine est contraint de livrer, non seulement les frag- 
ments, mais huit belles colonnes de marbre Cipclino 
' toutes faites et préparées pour une salle du Musée. 

Gela sera pour donner de l'ampleur au petit temple 
reconstruit. Mais ce n'est pas assez de colonnes : 
Lenoir en sait d'autres, de granit antique, qui traînent 
quelque part à Metz. Le préfet, M. de Vaublanc, sera 
trop heureux de les offrir. Devant la serre, on en 
dressera une de quatorze pieds de haut, pour y poser 
un vase antique en porphyre et cela fera une fon- 
taine. Mieux encore, car ce Lenoir est infatigable. 11 
se trouve, dans l'église des Grands Carmes de Metz 



356 JOSÉPHINE IMPERATRICE ET REINE 

qui sert de magasin à l'arsenal, deux chapelles d'une 
extrême finesse : ne peut-on les acheter? C'est 
fait, et les voici emballées en cinquante-huit caisses 
qui roulent vers Malmaison. Seul, le transport des 
autels coûte 4 952 francs; les caisses arrivent, mais 
la fantaisie est passée. On ne les ouvrit jamais : telles 
au départ de Metz, telles à la mort de l'Impératrice et 
telles à la vente de Malmaison. 

Echec ici, mais qui ne compte point. Avec José- 
phine il y a toujours de la ressource et il ne s'agit 
que de provoquer une nouvelle fantaisie. Elle a tou- 
jours eu le goût du bibelot, — s'entend, de celui à la 
mode en son temps, l'antique et les tableaux italiens. 
D'Italie, elle en a rapporté de pleines voitures, mais 
tout est resté jusqu'ici entassé et hors de vue, sauf 
les camées et les pierres gravées, qu'elle apprécie, 
surtout entourés de diamants et de perles fines, mais 
qu'elle accepte même sans entourage. On a su qu'elle 
en avait le goût et qu'elle en possédait déjà quelques 
parures, et l'on s'est empressé de lui en offrir : témoin 
cette sardoine, large comme un cadran de pendule 
Cléopdtre aux pieds de César, que lui adresse Ber- 
thier. le plus beau camée du Vatican, dit-on; témoin 
cet Al 'exaadi'e, si remarquable que Millin lui consacre 
un chapitre de ses Monuments inédits. Point de buste 
alors, point de portraits d'elle où des pierres gravées 
ne paraissent dans sa toilette, tantôt attachant sa 
ceinture et retenant la manche de sa robe comme 
dans le buste de Chaudet et dans le portrait d'Appiani, 



LES ANTIQUITÉS 357 

tantôt faisant le centre de son diadème, comme dans 
le buste de Houdon. C'est une parure de pierres gra- 
vées qu'elle porte le jour du Couronnement, et dans 
les grandes occasions, elle préfère ses camées même 
aux diamants et aux pierres de couleur. 

Elle en a trois parures entières, quantité montées 
séparément en bracelets, en ceintures, en médaillons, 
en colliers, puis d'autres, les plus beaux et les plus 
grands, dans des écrins, et elle ne les voit que lors- 
qu'elle inspecte tous ses bijoux; mais ce n'est pas 
assez encore : elle obtient de l'Empereur que son 
joaillier Nitot choisisse pour elle, au Cabinet des 
médailles, des intailles et des camées pour lui faire 
une nouvelle parure, plus importante et plus rare 
que toutes celles qu'elle possède : Nitot prend quatre- 
vingt-deux pierres, quarante-six camées et trente- 
six intailles; mais, au moment de les monter, on 
s'aperçoit que le poids en sera insupportable; on les 
laisse au Garde-meuble, d'où, en 1832, ils rentreront 
au Cabinet, sauf vingt-quatre petits camées à sujets 
gracieux que Joséphine a conservés. 

Pure coquetterie, cela, et qui ne passe point l'ordi- 
naire des femmes ; au lieu des camées en plastique 
dont il est de mode de se parer, Joséphine en a de véri- 
tables et d'antiques, mais elle a bien d'autres choses : 
d'abord, des vases étrusques, puis des statuettes, des 
statues, des bustes antiques, butin d'Italie; ensuite, 
le présent considérable d'objets trouvés à Pompéia et 
à Herculanum, offert en l'an XI (1803), au Premier 
Consul par le roi des Deux-Siciles : bijoux antiques, 



358 



JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REIiSE 



neuf tableaux : Apollon et les Muses, un beau trépied 
de bronze, une armure entière, un casque avec la tête 
de Méduse en bas-relief, plusieurs mosaïques, quel- 
ques statuettes, un grand nombre d'ustensiles domes- 
tiques, de lampes, de vases peints, — un musée entier. 
Elle en a fait jusque-là assez médiocre cas, et, depuis 
1803, tous ces objets sont restés emmagasinés dans 
une salle, sous le théâtre, avec quantité d'autres 
rapportés d'Egypte par Bonaparte : un afflux conti- 
nuel a, sans que Joséphine s'en souciât, augmenté 
la collection ; quiconque allait en Italie rapportait 
quelque objet; quiconque y commandait envoyait 
quelque présent; Menou en avait adressé; Murât, les 
généraux commandant dans les Deux-Siciles, et ce fut 
bien mieux lorsque Eugène et Joseph y eurent des 
trônes. En \ 806, déjà, il avait été question d'une petite 
chambre absolument dans le style romain, qui aurait 
eu pour parquet une belle mosaïque trouvée àCapri et 
qui aurait été meublée de tous les ustensiles envoyés 
de Naples; mais, après que Lenoir se fut introduit, 
l'on alla bien plus au grand : ce fut d'abord, dans la 
serre, la décoration d'un salon, où vint prendre 
place près d'un Amour de Bosio, un Hermaphrodite du 
xvi* siècle, de grandeur naturelle; vases et candélabres 
d'albâtre, guéridons à tablettes de granit; à côté, une 
petite galerie d'antiquités, sept grandes statues, des 
candélabres de marbre blanc, des bas-reliefs copiés 
de ceux du temple de Thésée à Athènes, et puis cent 
un vases, vases peints, vases en terre blanche avec 
figures noires, vases peints en noir. 



LES ANTIQUITÉS . 359 

Ce premier essai plaît fort à Joséphine et lui parait 
sortir du commun : Denon lui démontre qu'elle se 
connaît à miracle en antiquités et Lenoir renchérit. 
A coup sûr elle s'y connaît presque aussi bien que 
lui. Ne serait-ce pas digne de Sa Majesté de présenter 
d'ensemble les collections qu'elle a formées et ne 
faut-il pas pour cela une galerie, une vraie galerie, 
telle qu'il convient à un amateur comme elle, une 
galerie où seraient réunis les tableaux, les vases, les 
statues ; où, sur des tables de marbre, figureraient, 
entre les gaines à bustes, les antiquités les plus rares 
faisant une cimaise au-dessous des chefs-d'œuvre de 
peinture qu'on pourrait enfin regarder à son aise. 
L'emplacement est tout indiqué : cette galerie suivrait 
la petite construite par Fontaine, qui prend entrée sur 
le salon de musique; elle remplacerait le vilain cou- 
loir de toile qui mène à la salle de spectacle ; mais, 
point d'erreur, il la faudrait tout à lanouvelle mode, et 
à voûte plate, au risque qu'elle croule. Voici en 1808, 
pour la commencer, 63 046 francs et le double en 1809. 
Au mois de mars, tout est terminé, même la décora- 
tion à la gothique, avec les meubles en bois sculpte 
recouverts de velours vert et les rideaux de soie 
blanche. Et, le 19 mars, après que les Comédiens ordi- 
naires ont donné la Gageure imprévue dans la salle 
de spectacle, après qu'on a tiré le feu d'artifice préparé 
par Fontaine, c'est là qu'on danse et qu'il y a bal. 

Lenoir, qui, dès lors, prend le titre de Conservateur 
des objets d'art de la Malmaison après celui & Admi- 
nistrateur du Musée Impérial des Monuments français, 



360 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

a présidé au placement des antiquités dont il a rédigé 
le Catalogue historique et raisonné, catalogue en dix 
chapitres, comprenant deux cent quatre-vingt-quatre 
objets, et qui, en vérité, mérite d'être regardé; Lenoir 
qui s'est improvisé expert en archéologie et qui sait 
à peine en épeler le rudiment, a accumulé dans ses 
descriptions toutes les naïvetés, dans ses attributions 
toutes les ingénuités qui sont de mise pour les igno- 
rants. Il espère pourtant que son catalogue lui vaudra 
sinon une baronnie, comme en eut une M. Denon, 
au moins une toque de chevalier et l'étoile de k 
Légion ; mais le temps est passé où Joséphine obte- 
nait des grâces. 

Les antiquités font bon effet dans la galerie, mais 
)ps tableaux et les statues sont plus accessibles. En 
ce temps-là, qu'on le voulût ou non, chacun presque 
avait pris au Musée une sorte de sensation, sinon de 
connaissance des arts. A force de voir ces chefs- 
d'œuvre qui, après chaque campagne, étaient exposés 
comme le plus précieux butin des victoires, il s'était 
imposé aux Parisiens une façon de règle d'art et 
presque un goût de la beauté. On savait au moins 
Jes noms des maîtres et Ton avait des notions sur 
les écoles. Il était à la mode de collectionner les 
tableaux anciens, et, dans les salons, certaines igno- 
rances n'étaient point permises. Ce n'était qu'un 
vernis sans doute; mais, de ce vernis, chacun était 
plus ou moins couvert, et, si l'on admirait de con- 
fiance, au moins étaient-ce de belles choses qu'on 
admirait. 



LES TABLEAUX ANCTENS 361 

Les tableaux que Joséphine avait rapportés d'Italie 
étaient, en vérité, fort dignes de cette admiration. 
Moins nombreux qu'on n'a dit, car il y en avait 
cent dix en tout, ils avaient été choisis par de vrais 
connaisseurs : il y avait là cinq tableaux de l'Albane, 
trois du Guerchin, un du Bachiche, un de Pompée 
Battoni, deux de Jean Bellin, un de Bonifazio, un 
de Carlo Bonone, deux de Guido Canucci, deux de 
Denis Calvard, un d'Antonio Campi, un de Bernar- 
dino Campi, un de Canini, un de Carlo Cittadini, un 
d'Alonzo Cano, deux de Louis, un d'Augustin et un 
d'Annibal Carrache, un du Cigoli, un du Corrège, un 
de Daniel Crespi, six de Carlo Dolci, un du Domini- 
quin (la Communion de saint Jérôme), trois de Sasso 
Ferrate, un de Gaudensio Ferrari, un de Francia, un 
du Galanino, trois du Garofalo, un de Ghirlandaio, 
un de Lucca Giordano, un du Giorgione, un du Guide, 
un du Guerchin, trois de B^rnardino Luini, un du 
Mantouan, un de Carlo Marate, deux de Fra Barto- 
lomeo, un de Palma le vieux, deux du Parmesan, un 
de Raphaël Mengs, un duPamphile, un de Rocaccini, 
un de Sébastien de Piombo, un de Piazzetta, un de 
Pellegrini, trois du Pérugin, un du Pesarese, deux 
des frères Ricci, un de Raphaël del Colle, deux de 
Guido Reni, un de Rochus Marconius, un de Roselli, 
quatre de Raphaël Sanzio {Saint Georges; Saint 
Michel; Sainte Famille ; la Crèche), quatre d'André 
del Sarte, trois de Sehidone, un de César da Sesto, 
un de Strozzi, quatre de Léonard de Vinci, quatre du 
Titien, deux de Paul Veronese, un d'Alexandre Vero- 



362 



JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 



nese, un de Perin del Vaga, un de Pierre de Cortone, 
un- de François del Gairo, un de Taruffi, un de Tia- 
rini, un de Lionello Spada, un du Coglinianensis, un 
de Ri bal ta. 

Avec les gouaches et les miniatures de la même 
école, c'étaient cent trente morceaux dont les attri- 
butions n'étaient guère discutables, étant donnée la 
façon dont la collection avait été formée. 

A cette suite italienne, Joséphine avait joint une 
série flamande, presque aussi nombreuse et qui se 
composait, presque en parties égales, de tableaux qu'on 
lui avait offerts et de tableaux qu'elle avait achetés : 
Asselin, Backuysen, Nicolas Berghem, Guérard Ber- 
keyden, Bartolomé Breemberg, Cuip, Gérard Dow, 
Karl Dujardin, Albert Durer, David de Ileem, 
Melchior Honderkouter, Pierre de Hoogh, Lingel- 
bach, Gabriel Metzu, François Miéris, Jean Miel, 
Pierre Neef, Van derNeer, Van Ostade, Paul Potter, 
Rembrandt, Rubens, Teniers, Van der Werff, — et 
puis Seghers, Vinant, Weeninx, de Witt, Wouwer- 
mans, Van Dyck, Van der Myn, Swanewelt, Ruysdael, 
Holbein, Van Toi, Ochterwelt, Pœlemburgh, Terburg, 
Maas ; c'étaient des noms dont on pouvait s'enor- 
.gueillir, et sur ces cent quatre-vingt-six tableaux, 
Paul Potier en avait seize, Rembrandt quatre, Rubens 
trois, Teniers cinq, Van der Werff trois. 

Une partie avait été achetée par Joséphine à la 
suite de son voyage en Belgique, en l'an XI : une 
collection toute faite acquise alors, par l'entremise du 
peintre Van Brée, moyennant une somme de 



LES TABLEAUX ANCIENS 363 

52 415 fr. 45. En l'an XIII elle avait eu à Bruges, 
pour 720 francs, un Berghem, les Mages à Bethléem, 
et, en 1806, le Peseur cCor de Metzu lui avait coûté 
1 800 francs. 

D'espagnols, seulement trois Murillo, envoyés par le 
Roi ; de français, un Philippe de Champaigne, acheté 
3 780 francs en 1808, un Nattier, deux Alexandre 
Dufrenoy, cinq Claude Lorrain, sept Nicolas Loir, 
un Poussin, un Carie Vanloo et un Joseph Vernet. 

C'étaient ainsi plus de deux cents tableaux, quel- 
ques-uns achetés, la plupart décrochés dans les églises 
d'Italie et les musées d'Allemagne. Du musée de 
Cassel venaient grand nombre de flamands — entre 
autres les Paul Potter, surtout la Ferme d'Amsterdam, 
célèbre cfans toute l'Europe. Denon avait eu soin des 
intérêts de celle qui, en 1798, s'était faite si opportu- 
nément sa patronne et qui l'avait imposé au général 
partant pour l'Egypte. Napoléon vainement essayait 
de réagir, mais les complicités que trouvait José- 
phine triomphaient de sa volonté et profitaient de 
son inattention. Il a dit plus tard : « Quand Joséphine, 
qui avait le goût des arts, venait à bout, à la faveur 
de mon nom, de s'emparer de quelques chefs-d'œuvre, 
bien qu'ils fussent dans mon palais, sous mes yeux, 
dans mon ménage, je m'en trouvais comme blessé, 
je me croyais volé, ils ri étaient pas au Muséum ! » 
Dix fois il revient sur cette idée, ne se trouvant à 
lui-même qu'une excuse, le goût de Joséphine pour 
les arts ; mais cette excuse, il s'y plaît et la déve- 
loppe. Pouvait-il résister à une telle passion, si noble, 



364 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

si généreuse et qui devait naturellement produire de 
la part de celle qui l'éprouvait de tels effets au profit 
des artistes de son temps? 

Sincèrement il le pense et nul n'en est convaincu 
comme lui. Joséphine le croit peut-être aussi. Certes,) 
elle aime recevoir des tableaux, parce que cela est 
curieux, précieux et rare, et qu'il est de mode d'en 
posséder, mais qui peut soutenir qu'elle ait pris là un 
plaisir et qu'elle ait ressenti une jouissance d'art? 
Beaucoup de ces tableaux ne sont admirables que par 
convention et, si certains lui plaisent, d'autres doivent 
lui sembler détestables, honteux, indignes de toute 
lumière. Et ils sont placés en aussi beau jour, 
nommés, prisés et proposés aux mêmes exclamations. 
C'est un indice déjà, et terrible. Mais il en est un 
plus décisif encore : pour elle, comme pour tous les 
prétendus amateurs, c'est sottise de chercher son goût 
personnel aux tableaux anciens qu'on lui donne ou 
même qu'elle achète sur étiquette parce qu'il convient 
que tel ou tel nom figure au catalogue de sa galerie ; 
où elle le montre, c'est aux tableaux modernes, aux 
tableaux contemporains, à ceux que vraiment elle 
désire, qu'elle choisit et qu'elle paye. Se laisse-t-elle 
influencer en quelques achats par M me Campan ou 
par M me Rémusaf? On le dirait, mais, en réalité, c'est 
qu'elles trois voient de la même façon et ont les 
mêmes goûts ; c'est ici l'étiage des femmes d'esprit 
et des mondaines. Convient-il de s'étonner et faut-il 
penser que, parce que l'on ignore à présent, aussi 
bien que leurs œuvres, les noms des peintres de genre 



LES TABLEAUX MODERNES 365 

•qui avaient la vogue au début du siècle, ils devaient 
passer pour méprisables? Si l'on ignore qui est 
Richard Fleury « que les connaisseurs, dit M me Remu- 
ant, mettent à côté de Gérard Dow », et qui Duper- 
reux, dont les paysages historiques valent au moins 
les intérieurs historiés de Richard Fleury, est-ce une 
raison pour qu'ils n'aient point exercé une influence 
et que ces ignorés n'aient point eu leurs admirateurs ? 
De Richard Fleury, Joséphine possède à la fin sept 
tableaux, qu'elle a choisis à chaque Salon et qu'elle 
a payés 3 000 francs la pièce. Elle a eu Yalentine de 
Milan pleurant la mort de son époux assassin^; 
Charles VII faisant ses adieux à Agnès Sorel ; Fran- 
çois I er et la Reine de Navarre ; Jacques Molay mar- 
chant au supplice ; la Reine Blanche éloignant saint 
Louis de sa femme; Bayard consacrant ses armes à la 
Vierge et Henri IV chez la Belle Gabrielle. -Les 
Duperreux sont d'un genre analogue, mais au lieu de 
se produire dans des intérieurs, les scènes se passent 
dans des paysages : c'est Henri IV revenant à Pau et 
faisant hommage à Catherine dAlbret des drapeaux 
qu'il a conquis à Coutras ; François I er traversant la 
Bidassoa, et Bayard faisant sa prière devant le tom- 
beau de Roland. Le trésor impérial paye 700 francs 
ses tableaux (la Vue des Eaux-Bonnes par exemple, 
achetée en l'an XIII), Joséphine les achète, elle, 
4 000 francs, marque d'estime de sa part ou preuve 
de l'honnêteté des intermédiaires? 

Au même prix et de même ordre il est entré, en 
1806, un tableau de M' le Henriette Lorimier, Jeanne 



366 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

de Navarre menant son fils au tombeau de Jean V, 
duc de Bretagne, son époux, « scène sentimen- 
tale où l'on voit briller à la fois, dit un critique 
autorisé, l'expression de l'amour conjugal et mater- 
nel, les prémices de la piété filiale, une douce mélan- 
colie et une ingénuité touchante » ; au môme prix, 
la même année, un tableau de Bergeret, Hommage 
rendu à Raphaël après sa mort ; puis à 1 800 francs 
un Lecomte : Chevaliers se rendant à la Terre Sainte ; 
à 1 500 francs, un Rœhn : Griselidis recevant les hom- 
mages de son seigneur ; à 1 200 francs, un Yermay : 
Marie Stuart recevant son arrêt de mort, et il y a encore 
les tableaux de Laurent qu'on paye 1 000 francs ; les 
tableaux de Van Brée, peintre en titre de S. M. l'Im- 
pératrice, l'auteur de la Reine Blanche allaitant son 
fils ; les tableaux de M. de Forbin et de M. de Turpin, 
qu'on paye en autre monnaie, mais bien plus chère- 
ment comme de juste, et qui sont bien autrement 
admirés que ceux des professionnels. Or, tous ces 
tableaux, paysages ou scènes d'intérieur, sont du 
pur style troubadour. On ne saurait les proposer 
comme des chefs-d'œuvre, bien qu'en fait ils soient 
peints fort soigneusement, que le dessin y soit très 
supérieur à ce que l'on admire communément et 
qu'on y sente un effort sincère de recherche et môme 
de documentation historique. Il y a des naïvetés ; l'on 
se croit à présent mieux instruit et surtout on le dit : 
mais, tels qu'ils sont, ces tableaux attestent un des 
mouvements les plus vifs, les plus durables et les 
plus féconds en conséquences littéraires et. artistiques 



LES TABLEAUX MODERNES 367 

qui aient jamais remué la France. On a indiqué 
ailleurs certaines des raisons d'être de l'esprit trou- 
badour 1 : il s'adaptait avec une exactitude étonnante 
à l'état d'âme des hommes de l'Empire; mais, sans 
la mode dont partout la femme est l'interprète, sans 
l'appui qu'il trouva chez les femmes, chez Joséphine 
et chez Hortense, sans l'extension qu'il prit par la 
peinture et la musique, il fût resté vraisemblablement 
une expression momentanée d'une certaine forme 
d'esprit ; il n'eût point engendré la révolution roman- 
tique qui tout entière en dérive : de cela, Joséphine 
sans doute ne se doutait guère, et, si elle fut, de son 
temps, une des grandes acheteuses de tableaux trou- 
badours, rien n'autorise à la proclamer là-dessus une 
des mères du Romantisme. 

D'ailleurs elle ne s'en tenait point seulementau trou- 
badour, et, dans sa galerie, il est aisé de distinguer 
diverses autres séries qui correspondent à d'autres 
tendances. 

D'abord, tableaux de fleurs, de fruits et d'animaux, 
par Redouté, Van Daël, Van Spaendonch, Charlotte 
de Baraband, M me Coster Valayer, Huet etD'Wailly ; 
cela se rattache à la manie botanique ; puis tableaux 
officiels, représentant des scènes de la vie de José- 
phine, commandés par elle ou composés par les 
artistes de façon à forcer l'achat ; ils sont peu 
nombreux et médiocrement intéressants : Clémence 
de S. M. l'Empereur et Roi, par M" Gérard ; l'Impé- 

' V. Napoléon et les Femmes, p. 312. 



368 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

ratrice recevant un messager qui lui annonce la nou- 
velle dune victoire, et Transport de divers objets d'art 
présentés à S. M. l' Impératrice qui fait distribuer de 
l'argent au peuple, parTaunay; quelques autres par 
Gautier, Rigo et Bâcler d'Albe, sans doute offerts 
par les artistes. Çà et là des toiles de genre, de Tau- 
nay, de Demarne, de Franque, de M ma Chaudet, ne 
rentrant dans aucune catégorie et se contentant d'être 
agréables. 

Mais, pour les grands artistes de son temps : David, 
Gérard, Gros, Girodet, Ingres, Prud'hon., Joséphine, 
jusqu'en 1809, ne leur demande point des tableaux 
qu'ils composent; on ne trouve dans la galerie de 
Malmaison qu'un tout petit tableau de Guérin : Ana- 
créon réchauffant l'Amour ; plus tard, y entrent, il 
est vrai, la répétition du Brutus de David et les Quatre 
Saisons de Prud'hon, mais c'est grâce à l'influence qu'a 
prise sur le goût de Joséphine, un homme de véri- 
table mérite qui, introduit comme restaurateur des 
tableaux, est devenu comme le conseiller et l'expert 
officieux avant d'obtenir, peut-être, le titre de conser- 
vateur de la galerie : un nommé Guillaume Cons- 
tantin, qui a travaillé pour être peintre, s'est ensuite 
établi marchand de tableaux, n'a point trop réussi, et 
a été chargé en sous -ordre de l'organisation du 
Musée Napoléon. Il est, avec Prud'hon et Isabey, dans 
des termes d'intimité qu'attestent les portraits qu'ils 
ont laissés de lui et, bientôt après son entrée, il a 
l'entière confiance de Joséphine : « Je vous envoie une 
personne avec des tableaux, lui écrit-elle ; choisissez; 



LFS ARTISTES 3G9 

vous me rendrez réponse à mon retour. » Pour faci- 
liter son travail de restaurations, l'Impératrice lui a 
fait donner un atelier clans les communs, et très sou- 
vent, pour se distraire, pour prendre de l'air du 
dehors, pour s'amuser de l'esprit d'atelier, du jargon 
rapin, comme on disait, de ces calembours, jeux de 
mots et facéties dont elle était privée depuis l'exil 
d'Hippolyte Charles, elle allait là, au risque de s'y 
trouver empoisonnée par le tabac. « Cher monsieur 
Constantin, lui écrivait-elle, je vous aime beaucoup, 
mais, je vous en prie, ôtez votre pipette de votre 
bouche quand je viens. Je vous ferai prévenir. » 

Ce n'est point que Constantin ait eu à présenter les 
artistes illustres dont, grâce à lui, quelques œuvres 
entrèrent à Malmaison. Joséphine les connaissait tous 
de longue date. En 1796, à Milan, elle avait si bien 
accueilli Gros, qui lui avait été recommandé par les 
Faypoult, que seule elle lui avait valu de peindre 
son Bonaparte à Arcole, se prêtant pour tenir le géné- 
ral dans la pose le temps qu'il fallait, à le garder 
de longues heures assis sur ses genoux. « Je ne serai 
jamais assez reconnaissant de la bonté que Madame 
Bonaparte veut bien avoir pour moi, écrivait Gros à 
sa mère. D'ailleurs, c'est son caractère; il lui est aussi 
naturel d'entasser bienfaits sur bienfaits, qu'à son 
mari victoires sur victoires. » Au temps du Consulat, 
pour le rapprocher, le mettre à même d'exécuter les 
portraits de Bonaparte, elle lui fait donner un laissez - 
passer permanent pour entrer aux Tuileries. C'est 
elle qui, en l'an XII, lui a obtenu la commande de la 

24 



370 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Peste de Ja'J'a. Au moins peut-on le croire d'après 
celte note : 

A paye?* par ordre de Sa Majesté l'Empereur. 

Salon de l'an XIII, Musée Napoléon. 

A M. Gros, pour le tableau de la Peste de Jaffa, 
ordonné par S. M. l'Impératrice sans en avoir fixé le 
prix, ce qu'il ne faudrait jamais faire, la somme de 
46 000 francs, qu'il ne satisfera pas l'amour-propre de 
l'artiste attendu le prix désordonné du tableau de 
Phèdre par Guérin. 

Ci 16000 francs. 

C'est Joséphine en effet qui, au Salon de l'an IX, a 
décidé l'achat de cette Phèdre, de Guérin, payée roya- 
lement 24 000 francs et placée successivement aux Tui- 
leries, au Muséum de Versailles et à Saint-Cloud, mais 
elle ne s'est point attardée en son goût pour Guérin, 
qui d'ailleursn'eutjamaisde vogue comme portraitiste, 
tandis qu'à Gros, qui déjà l'avait peinte en Italie, elle 
commande et pose au moins deux autres portraits. 

Elle en pose huit différents à Gérard, sans compter 
les répliques, et les originaux en pied sont payés 
8 000 francs, les copies en huste 1 200 francs. Gérard 
d'ailleurs est avec elle sur un pied d'amitié : à diverses 
reprises, dès le Consulat, elle intervient en sa faveur 
près du ministre de l'Intérieur. Lorsque les artistes 
sont délogés du Louvre, Joséphine « a la bonté d'aller 
reconnaître elle-même un logement pour lui aux 



LES ARTISTES Hi 

Quatre-Nations », et ce logement lui paraissant 
médiocre, elle insiste, en 1808, pour qu'on donne à 
l'artiste « auquel elle prend grand intérêt, des chambres 
plus spacieuses ». 

Elle doit bien cela à son portraitiste préféré, à 
l'homme qui a donné d'elle sans doute limage la plus 
agréable, quoique se rapprochant presque de la 
réalité. 

Prud'hon, de même, est pour elle une vieille con- 
naissance : dès 1798, il a exécuté à l'hôtel de la 
rue Chantereine un Génie de la Paix qui faisait l'or- 
nement de la galerie ; du Consulat à l'Empire, il a 
peint Joséphine au moins trois fois. (Portrait ina- 
chevé vendu sous le ?i° 16 à la vente Prud'hon. Por- 
trait à présent au Musée du Louvre, dont on sait 
une esquisse et au moins trois dessi?is. Portrait en 
buste, collection Bertford.) 

De même a-t-elle rencontré David, et lui a-t-elle 
marqué de la bienveillance, mais il ne semble pas 
qu'elle lui ait demandé son portrait et, pourtant la 
figure, dans le tableau du Sacre, la silhouette dans 
Y Arrivée à l' Hôtel de ville, l'autre dans le projet de 
la Distribution des ailles (car, dans ce dernier 
tableau, la figure peinte fut grattée par ordre de 
l'Empereur), sont entre les indications les plus pré- 
cieuses qu'on ait sur elle. 

Et l'on a encore les portraits officiels de Lethière, 
qui, pour hiératiques qu'ils sont et glacés, ne sont pas 
méprisables, et les excellents morceaux de Regnault 
qui traduisit p.n un portrait en buste la charmante 



iJ/2 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

figure du Mariage de Jérôme ; mais est-on ainsi au bout 
de lénumération et comment penser qu'on n'omet 
point les documents les plus importants, ceux qui 
donneraient le plus dénature : comme le petit portrait, 
payé 6 000 francs à Laurent, à la pose duquel furent 
employées de si longues heures à Plombières en 1805? 
Au moins vingt portraits en pied pour lesquels elle 
a posé — sans parler des tableaux où elle a été repré- 
sentée. Quant aux portraits en miniature, il faut 
renoncer à les dénombrer. Pour elle, Isabey en a 
exécuté à lui seul au moins vingt-cinq, sans compter 
ceux faits pour le service des présents impériaux ; 
pour elle, Parant en a livré une cinquantaine — son 
genre particulier est la peinture en manière de camée, 
imitant la sardoine, l'agate, la cornaline, le jaspe 
vert. — Augustin en fournit cinq en une seule année, 
Aubry trois ; et il y en a encore de Sain, de Legros, 
de Bouvier, de ce Guérin qui est le roi des miniatu- 
ristes de son temps : il y en a de quiconque approche 
un pinceau d'une plaque d'ivoire. Et ce ne sont 
point là les portraits officiels : lorsque, très excep- 
tionnellement, Joséphine donne à quelque personnage 
très élevé en dignité, un maréchal d'Empire par 
exemple, une tabatière à double portrait — portrait 
d'elle et portrait de Napoléon — cette tabatière sort 
du Service des présents : elle ne donne point officiel- 
lement de tabatière où elle soit représentée seule; 
mais, si ce n'est point pour elle une obligation, c'est 
un plaisir et le plus vif qui soit, après celui d'avoir 
fixé son image, de la distribuer autour d'elle. Le 



LES PORTRAITS DE JOSÉPHINE 373 

reflet que le peintre a emprunté de sa personne, qu'il 
a ainsi rendu immortel, mais qui, sur la toile, le par 
chemin ou l'ivoire, directement en quelque sorte, esï 
venu se fixer, voilà ce qu'elle aime donner comme s'il 
y était entré un peu de sa matière. Tandis qu'elle 
multiplie à l'infini les miniatures, elle ne se soucie 
presque point que l'on grave son portrait ; elle n'ima- 
gine point de faire faire, d'après une toile qui lui 
agrée, une gravure dont elle puisse à son gré multi- 
plier les exemplaires et qui lui serve, aux occasions, 
de marque de protection ou de certificat de passage. 
Nulle de ces gravures au burin où excellent un Bervic, 
un Tardieu, un Desnoyers et qui, mieux même que la 
peinture, fournissent une sensation générale, presque 
impersonnelle de la souveraineté. 11 lui faut au con- 
traire un peu d'elle à donner, et elle le donne, sans trop 
de choix, à qui l'approche : femmes de chambre, valets 
de chambre, jardiniers en reçoivent comme chambel- 
lans et dames du palais. El c'est ainsi qu'en vérité 
elle comprend les arts, pour la coquetterie d'elle- 
même, pour l'agrément de se voir représentée telle 
qu'elle s'imagine être, pour la joie de fournir d'elle 
une image qui lui plaise — comme une façon de se 
regarder au miroir et de s'y faire voir à toujours. 

Elle ne se borne point à la peinture : de bustes 
d'elle, combien que l'on pourrait citer! Bustes et 
médaillons par Ghinard — au moins cinq bustes en 
marbre, d'autres en terre cuite, d'autres moulés en 
terre de pipe — bustes par Houdon, par Masson, 



374 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

par Chaudet, par Bosio, et de ces bustes, presque 
aucun qu'on sente officiel, par l'éclat des ajustements, 
par la souveraineté des parures, par la majesté des 
draperies — des bustes de femme, non d'impératrice. 
Autant de médaillons, ceux-ci en cire et en pâte 
par Courriguez et par Bonzanigo, ceux-là en bronze 
par Laresche, par Andrieu, par Galle ; et des pierres 
dures que grave Simon et des camées que sculptent 
Yntonioli et Bistoli. En toutes les matières, en toutes 
les formes, sous tous les aspects, l'affirmation, la 
consécration, l'éternisation de sa figure. Qu'on le 
remarque bien : rien de cela ou presque rien n'est 
ordonné par l'État, payé par l'Empereur; rien ou 
presque n'est populaire, ne correspond à un mouve- 
ment de la nation ; l'image qu'on vend d'elle est le plus 
ordinairement médiocre, sans agrément ni ressem- 
blance, et l'on en fabrique d'ailleurs fort peu, surtout à 
dater du Consulat. C'est elle qui commande, qui paye, 
qui donne, et non point l'Impératrice, la femme ! 

A Malmaison, ces portraits et ces bustes abondent : 
par ailleurs, la sculpture n'y est point mal traitée: il 
va, dans la galerie, une jolie statue de Chaudet : 
Cy paris tenant entre ses bras un agneau blessé, et une 
charmante de Bosio, £ Amour lançant des traits, payée 
12000 francs en 1809, puis des Canova. Cela est si 
fort de mode qu'il en a fallu plusieurs et Ton ne 
compte point avec un tel artiste. Cet artiste est-il bien 
scrupuleux? Sur le modèle qu'ila exécuté, il fait con- 
fectionner dans ses ateliers des répétitions qu'il 






LES STATl'ES. — LE CADI.NET DE MINÉRALOGIE 375 

débite aux étrangers à des prix incroyables, bien que 
rien n'y soit de sa main. Même prix, semble-t-il, pour 
l'original et les reproductions : ainsi, le groupe 
C Amour et Psyché dont l'original est au colonel Camp- 
bell, dont le prince Youssoupoff et le général Mural 
ont chacun une répétition, coûtera, pris à Rome, deux 
mille sequins, mille louis avec le piédestal ; puis, pour 
mille sequins, piédestal compris, une Hébé telle qu'en 
ont une M me Vivante Albrizzi et au moins une dizaine 
d'Anglais ; mais Joséphine n'est point encore rassasiée 
de Canova et il lui faut, au même prix de mille 
sequins, un Paris et une des trois Danseuses, et, en 
1814, elle demande encore le groupe des Trois G? aces l 

Telle est cette galerie qui, l'on peut croire, a été 
de 1807 à 1809, la principale fantaisie de Joséphine; 
vainement, a-t-on tenté de la détourner sur d'autres 
objets. Le 8 juin 1807, elle a cru trouver un intérêt 
singulier à la minéralogie et elle a acheté, moyennant 
une rente viagère de 6 000 francs par année, la collec- 
tion lithologique formée par un M. Besson, ancien 
inspecteur des mines : 11 389 morceaux ou échantil- 
lons de cailloux, renfermés dans vingt et une caisses; 
l'achat fait, elle ne s'en est plus souciée, n'a fait 
prendre possession que sur les instances du vendeur, 
le 27 février 1808, et a encore attendu trois mois pour 
faire transporter à Malmaison les caisses qui n'ont 
jamais été ouvertes; mais, vers 1809, elle se reprend, 
oon aux fleurs qu'elle n'a jamais abandonnées, mais 
à la botanique. L'astre de Lenoir décroît subitement 



S76 



JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 



et c'est celui de Bonpland qui lui succède. D'Amé- 
rique, où il voyageait, il a envoyé à l'Impératrice une 
collection de graines ; à son retour, il s'est fait pré- 
senter par Gorvisart et, en 1809,1e voici installé comme 
intendant du domaine. Dès lors, c'est un autre Mirbel, 
plus modeste, aussi dépensier, de science peut-être 
supérieure, mais d'habileté égale. 11 faut, sans perdre 
de temps, compléter les collections de Malmaison qui 
se sont appauvries depuis le départ de son prédéces- 
seur, et il court à Berlin où Humboldt, son compagnon 
de voyage en Amérique, le présente à la princesse de 
Hatzfeldt, qui, en reconnaissance de la grâce obtenue 
en 1806, s'empresse d'offrir à Joséphine toutes les 
raretés qu'elle a dans ses serres. De là, à Vienne, à 
la suite de l'armée, et il fait, dans les serres et les 
jardins de Schœnbrùnn, un choix d'environ huit cents 
plantes exotiques qui n'existent pas en France. Elles 
ne coûtent qu'une bague de 2 000 francs donnée à 
M Booz, directeur des jardins. Et, en outre, Bonpland 
rapporte un superbe herbier et une caisse remplie de 
tous les fruits d'Europe supérieurement moulés. Ces 
conquêtes l'établissent d'une façon définitive comme 
le factotum botanique de Joséphine. A lui seul, il 
remplace Mirbel et Ventenat, reprend, à son compte 
et aux frais de l'Impératrice, la description des plantes 
rares, et comme il est dénué de préjugés, au temps 
des désastres, ce qu'il verra dans l'invasion, ce seront 
les souscripteurs qu'elle amène et il placera des exem- 
plaires aux Russes qui viendront visiter Malmaison. 



MALMAISON ET JOSÉPHINE 377 

Est-il besoin de conclure, et cette maison où après 
ie divorce elle reviendra vivre, s'endetter et mourir, 
n'est-ce point Joséphine même, n'y Irouve-t-on point 
toute sa vie racontée, tous ses goûts formulés, toutes 
ses fantaisies inscrites en pierres, en arbres, ei? 
tableaux, en statues, en fleurs? Jamais, par l'extérieur 
des choses, fut-il possible de pénétrer davantage dans 
l'intimité d'un être? Et ce n'est plus ici l'image con- 
venue et préparée, l'image d'apparat qu'on prétend 
fournir à l'histoire, c'est l'image surprise par un 
impitoyable objectif, avec les brutalités d'une photo- 
graphie instantanée. Comme on se représente bien 
là Joséphine telle qu'elle est en réalité, telle qu'elle a 
toujours été au fond d'elle, telle qu'elle demeurera; 
inconsciente et assez peu touchée en fait par cette 
gloire quelle ne réalise point, mais dont elle connaît 
les avantages et dont elle ne veut perdre aucun des 
profits; ces profits manifestés à ses yeux par l'im- 
mense quantité d objets qu'elle a accumulés, qu elle 
a retirés là, qu'elle a faits siens, par la folle étendue 
donnée à cette terre qui est sa chose, à laquelle, jus- 
qu'à la fin, elle ajoutera des champs, des bois, des 
parcs, des châteaux entiers, cette terre qui coûte plus 
de dix millions et qui, avec le bric-à-brac étrange 
qu'elle contient, reste toujours quelque chose d'ina- 
chevé, de contradictoire, d'impossible, comme le 
registre des caprices de la femme la plus grandiosement 
entretenue qui fût jamais. Et là dedans, dans la mai- 
son demeurée en réalité fort modeste et simple avec 
ses couloirs carrelés et ses décors tout ordinaires, 



378 



JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 



malgré les annexes démesurées et hors de proportion, 
là, dans une dépense colossale et inaperçue, au milieu 
d'un luxe immense et tout de dehors, une vie bour- 
geoise, très calme : ses fleurs qu'elle fait admirer, ses 
bêtes à qui elle porte des friandises; assez de visites 
pour avoir des occasions de toilettes ; du monde à 
dîner chaque soir, et, après, des petits concerts avec 
Habeneck, son violoniste, sa cantatrice M Ue Delihu, 
ou Uhran, l'enfant prodig-e qu'elle a ramené d'Aix-la- 
Chapelle et confié à Lesueur pour en faire un grand 
artiste. Et puis le trictrac, et puis les patiences... 
Grandie à l'infini, portée au monstre si l'on peut dire, 
mais telle en réalité, cette vie, qu'elle la rêvait, de là 
haut, de Croissy, quand, regardant comme une terre 
promise où elle n'entrerait jamais les champs échi- 
quetés de Malmaison, la citoyenne Beauharnais son- 
geait comme il serait bon d'être dame du cnàleau et 
enviait les fortunes de M me du Moley. 



V 



LES PETITS ET LES GRANDS VOYAGES 



Dans la vie nomade que mène l'Empereur, peut-être 
à l'imitation des Rois, ses prédécesseurs, et que, par 
suite, Joséphine est entraînée à suivre, l'on ne saurait 
compter pour voyages les séjours à Saint-Cloud. 
C'est deux lieues pourtant et, quoique presque en 
ligne droite des Tuileries, la route est peu agréable, 
singulièrement déserte à partir du Point-du-Jour, et 
médiocrement sûre. Mais deux lieues ne comptent 
point; on les avale grand train, et, pour qui allait à 
Versailles dix ans auparavant, c'est moins que moitié 
route. Saint-Cloud en est regardée comme résidence 
parisienne au même titre que les Tuileries. Que l'Em- 
pereur et l'Impératrice reviennent à Saint-Cloud 
après un voyage, l'on tire le canon à Paris comme 
s'ils rentraient dans leur bonne ville. A Saint-Cloud, 
l'on observe la même étiquette, l'on tient les mêmes 
cercles, l'on donne les mêmes spectacles qu'aux Tui- 
leries, les appartements sont distribués de façon ana- 



380 



JOSÉPHINE IMPERATRICE ET REINE 



logue et- la vie s'écoule toute pareille, avec en plus la 
facilité des promenades et l'agrément des jardins. 

C'est là l'immense avantage et l'agrément essentiel 
de Saint-Cloud. Ces jardins remis en état en l'an XI, 
moyennant une dépense première de 388 401 fr. 97, 
qui s'établit ensuite, année moyenne, aux environs d« 
37 000 francs, ont une étendue de 600 hectares poui 
le grand et le petit parc. Peu à peu, l'Empereur { 
racheté les maisons dont le terrain avait été con- 
cédé jadis ou qui avaient été vendues à la Révolution 
comme biens nationaux, l'ancien pavillon de Breteuil 
appelé maintenant pavillon d'Italie, vers la porte Mon- 
tretout l'ancienne laiterie de la Reine, puis des petites 
maisons de 1 200 à 28 000 fr. A présent, les eaux jouent 
dans les cascades et les parterres, le grand jet s'élève 
de nouveau à 80 pieds de haut, les Goulottes ont 
retrouvé leurs cascatelles frissonnantes; partout les 
statues ont été replacées sur leurs piédestaux revêtus 
à présent de marbre blanc et la Lanterne de Diogène, 
exécutée en terre cuite par les célèbres poêliers Tra- 
bucchi frères, achetée en l'an X par Joséphine à 
l'Exposition du Louvre, se dresse, solidement consoli- 
dée par les plombiers, sur une sorte de haute tour qui 
n'a guère coûté moins de 25 000 francs. Des animaux 
rares ont leurs enclos dans le petit parc et, dans le 
grand, on nourrit assez de menu gibier pour que, à 
l'occasion , l'Empereur puisse y faire une petite 
chasse. 



Saint-Cloud ne donne pas prétexte à des voyages; 



RAMBOUILLET (1805) 381 

tout au contraire est-il de Rambouillet, où l'on est 
étrangement serré et mal logé ; mais l'Empereur 
tient à Rambouillet; cela lui paraît Vieille France et 
ce château où est mort François I er , ce bourg dont 
l'histoire est aussi vieille que la monarchie, ces 
forêts pleines encore des abois des meutes royales, 
c'est pour flatter son imagination si nourrie de pres- 
tiges. Sans doute, dans le château qu'a construit le 
comte de Toulouse et que le duc de Penthièvre a 
vendu à Louis XVI, plus un meuble, plus un objet 
d'art; la terre morcelée, les bois saccagés ; du château 
même, qui contenait au premier étage « cinquante- 
quatre appartements de maîtres tous commodes et 
bien meublés », de ces communs où la principale 
écurie pouvait, elle seule, recevoir deux cents che- 
vaux, que reste-t-il lorsque, dans sa tournée d'ins- 
pection des résidences ci-devant royales, il y arrive 
le 14 mars 1805 (23 ventôse an XIII), sous prétexte 
d'un déplacement de chasse? Gomme personnel, un 
concierge à 600 livres. On a, en grande hâte, envoyé 
quelques meubles pour le rendez-vous de chasse, on 
n'a point eu le temps pour le château. L'Empereur 
campe; mais il se plaît et, comme présent de bien- 
venue, il donne 8 000 francs à l'hospice. 

Cette partie de campagne coûta cher. Outre le châ- 
teau de Saint-Léger dont on commença à racheter 
des parties, ce furent deux maisons à Rambouillet ; en 
tout 80 000 francs; au château même, 280 000 francs 
de travaux, plus des babioles, mobilier et autres, 
complétait \ s 400 000. 



382 JOSFHïrNE IMPÉRATRICE ET REINE 

Napoléon a été à ce point séduit par le pays, le 
site, par le repos qu'il y compte trouver et l'isolement 
qu'il s'y ménage, que ces dépenses réalisées ne sont 
rien près de celles qu'il projette, qui, pour le mobi- 
lier seul, passeraient 500 000 francs. Mais il pari; 
c'est la campagne de l'an XIV : son esprit est si bien 
fixé sur Rambouillet que, du champ de bataille, il 
pense à consacrer le château à l'éducation des fils 
des généraux, officiers et soldats tués à Austerlitz. 
Rétlexion faite, le projet est irréalisable ; il y renonce, 
garde Rambouillet qu'il meublera des meubles ache- 
tés pour loger Madame au grand Trianon ; mais c'est 
trop peu compter : il faut rajouter 200 000 francs. 
200 000 francs aussi pour les bâtiments, 32 000 francs 
pour les jardins et l'on pourra aller passer deux jours 
à Rambouillet. L'Empereur y vient en effet pour qua- 
rante-huit heures le 2 mai 1806, et la suite est nom- 
breuse et imposante : il y a les deux Murât, le prince 
et la princesse de Bade, le maréchal Moncey, douze 
grands officiers et officiers des divers services et, pour 
le service delà chasse à tir, douze pages avec le porte- 
arquebuse. Il y revient, le 9 mai, avec une suite encore 
augmentée de la princesse Louis et du prince Bor- 
ghèse et de daines de l'Impératrice. Enfin, au mois 
d'août, du 16 au 25, il s'y installe : cette fois, toute 
la Cour : le prince Borghèse, le prince de Hohenzol- 
lcrn, le duc d'Arenberg, le colonel général de service, 
deux grands officiers, onze officiers de la maison, 
cinq dames, dix pages, quatre-vingt-dix employés 
des écuries, cent trente chevaux de selle, cent trente- 



RAMBOUILLET (1807-1808) 383 

cinq chevaux d'attelage. On s'en va courre les loups 
jusqu'à Dourdan et c'est occasion pour l'Empereur 
de visiter l'hospice et l'église de Saint-Germain et de 
laisser 3000 francs ici et là. On a d'ailleurs des plai- 
sirs simples : pour égayer sa cour, pour faire danser 
M raes de La Rochefoucauld, de Mortemart, de Per- 
rone et M 1 ' 9 d'Arberg, l'Impératrice fait venir des 
ménétriers, et cela fait un bal champêtre. 

C'est fini pour 1806 et l'on a autre chose à voir : 
mais quel cortège l'Empereur mène avec lui, du 7 au 
17 septembre 1807 : quatorze grands officiers et offi- 
ciers de la Maison, neuf pages, trois dames de l'Impéra- 
trice, le prince et la princesse Jérôme, le prince et la 
princesse de Berg, le prince Primat, le prince et la 
princesse de Bade, sept officiers ou dames de leurs mai- 
sons, la maréchale Bessières etM me Duroc; quarante- 
quatre personnes à loger, et il en vient encore d'autres 
qui ne restent pas tout le voyage comme le grand-duc 
de Wurtzbourget le prince régnant de Dessau. Aussi, 
les plus hauts en dignité et les plus favorisés ont-ils 
chacun une toute petite chambre, où à peine si l'on 
peut remuer. Il fait un temps pluvieux et froid et 
tout le monde a des rhumes ou des fluxions. « Mais 
il ne faudrait point le dire à l'Empereur, qui trouve 
ce séjour charmant, tandis que l'Impératrice le 
déteste »; il y a de quoi. Après le déjeuner de onze 
heures que les princes et les princesses prennent 
seuls avec l'Impératrice, tapisserie avec les prin- 
cesses et les dames. A deux heures seulement, on 
part en chasse et en voilà jusqu'à huit ou neuf heures 



384 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

du soir. On rentre, on a fait dix, douze, quinze lieues, 
on est transi. L'Empereur tire sa montre. « Je vous 
laisse dix minutes, Mesdames, pour faire votre toi- 
lette : ceux qui ne seront pas prêts mangeront avec 
les chats. » Gela lui est simple à lui, car, à Ram- 
Douillet et dans ses voyages de chasse, à moins 
d'ordre contraire, tous les hommes portent l'habit de 
chasse. Et, après ce beau dîner qui dure à peine un 
quart d'heure, whist ou reversis qui prend une heure 
ou deux ; puis Paër, que Napoléon vient de recruter 
en Allemagne pour sa Musique, chante et joue du 
piano; cela est le bon moment pour quelques-uns. La 
musique finie, l'Empereur se retire et on reste avec 
l'Impératrice à « faire la belle conversation », tous les 
hommes debout, comme de juste. L'Impératrice, 
même à Rambouillet, ne change point ses heures et 
ne congédie son monde qu'entre une heure et demie 
et deux heures. On est mort et, quand on ressuscite 
le lendemain, c'est pour recommencer la fête. 

En 1808, un passage à peine : c'est le 29 octobre; 
Napoléon vient d'Erfurth, il va en Espagne. Joséphine 
l'accompagne jusque-là; mais, en 1809, le 10 mars, il 
prétend s'installer, malgré le froid très vif et la mau- 
vaise saison. Il emmène avec lui Hortense et Pauline, 
quatorze grands officiers et officiers de la maison, dix 
dames du palais ou femmes d'aides de camp; il invite 
en même temps que le prince et la princesse de Neuf- 
châtel, le prince Borghèse et le prince Aldobrandini, 
le prince Kourakin, le prince et la princesse Wol- 
konsky, car on est dans toute la ferveur de l'alliance 



FONTAINEBLEAU 385 

russe. Sort-on en calèche, Kourakin est dans la voi- 
ture de Leurs Majestés; chasse-t-on à tir, Wol- 
konsky a la place près de l'Empereur. Pour les soi- 
rées, on est loin des ménétriers de jadis; on a 
Crescentini et la Grassini, et Napoléon en est à ce 
point satisfait qu'il accorde à chacun d'eux une grati- 
fication de 10 000 francs. On dit que le jeu plaît aux 
Kusses : l'Empereur joue donc, ce qui est commun; 
mais il intéresse la partie, ce qui est singulièrement 
rare, et il perd 1 540 francs. — Petit jeu! 

Le 14, au moment où l'on va se mettre en chasse, 
arrive tout droit de Pétersbourg qu'il a quitté le 1 er , 
le colonel Garroly, aide de camp d'Alexanlre. Napo- 
léon le prend au débotté, le mène avec lui, le fait dîner 
à sa table, et, sur ses dépêches, dès le lendemain, 
mettant fin au voyage à la grande joie de Joséphine, 
il rentre à Paris. 

Ainsi, pour le 19,jourdesa fête, Joséphine sera à 
Malmaison pour y voir représenter la Gageure impré- 
vue par la troupe des Français et, après le feu d'arti- 
fice en son honneur, y donner bal dans sa nouvelle 
galerie. 

A Rambouillet donc, pas tout à fait un mois en 
sept voyages! A Fontainebleau, au contraire, des 
séjours prolongés, des voyages pareils à ceux des rois 
bourbons, où toute la Cour accompagne l'Empereur 
et l'Impératrice, où les ministres le suivent, où les 
bureaux même se transportent après lui, où la capi- 
tale politique est comme changée de lieu. Alors, ce ne 

25 



386 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

sont plus des ménétriers ou quelque chanteur qui 
viennent distraire les soirées, ce sont les troupes 
entières des Théâtres impériaux et c'est, sur la route 
ie Fontainebleau, plus d'animation que dans les rues 
es plus fréquentées de Paris. 

Bien plus encore que Rambouillet, Fontainebleau 
l'a séduit : « Voilà, a-t-il dit, la vraie demeure des 
rois, la maison des siècles. » Dès qu'il en a eu fait la 
reconnaissance aux premiers jours de l'Empire, en 
messidor an XII (27 juin 1804), il a décidé conLre 
l'avis des architectes « unanimes à déclarer qu'il en 
coûterait plus pour réparer le château que pour le 
démolir, » que tout serait remis en état d'habitation. 
A vrai dire, à ce premier voyage, il a fallu camper : 
on a apporté des meubles de Paris, on en a loué 
d'autres ; c'a été comme en campagne, mais l'Empe- 
reur est parti très satisfait, déterminé à la dépense 
nécessaire. A preuve, tout de suite, il a nommé le 
personnel intérieur et ordonné les travaux. Toutefois 
les choses sont à peine en train lorsqu'il se décide à 
aller au-devant du Pape à Fontainebleau. Moyennant 
160.000 francs, l'on parviendra à mettre le palais en 
état décent, mais l'on n'a que dix-neuf jours devant soi 
pour tout meubler. Par un prodige d'activité, l'on y 
parvient : ce sont des chariots d'artillerie qui portent 
les meubles ramassés aux Tuileries, à Saint-Cloud, 
chez les fabricants, dans l'hôtel de Moreau, dans le 
château de Grosbois ; il y a partout des glaces ; il y 
a des tableaux qu'on porte du Louvre et l'on soigne 
les sujets de sainteté pour l'appartement du Pape ; on 



i 



FONTAINEBLEAU (1804) 387 

achète tout le linge, la porcelaine, la verrerie, la bat- 
terie de cuisine ; on est prêt, et même l'obélisque 
de la croix de Saint-IIerem, a reçu un bel aigle en 
fer-blanc de 165 fr. 15. 

Il est vrai que, si les appartements des Souverains 
font bel effet, les personnes de la suite sont logées 
assez mal et certaines ne le sont point du tout, mais, 
malgré le froid et les incommodités, ce premier 
voyage de quatre jours doit laisser de bons souvenirs 
à Joséphine, car c'est là qu'elle enlève, grâce au 
Pape, ce mariage religieux si longtemps et vainement 
désiré. 

L'Empereur a pris goût à Fontainebleau : dans 
l'année , il y jette 1 500 000 francs pour les 
bâtiments, un million pour le mobilier. Il y aura 
800 000 francs pour les bâtiments et 700 000 francs 
de meubles en 1806 : durant l'Empire, on y dépensera 
en bâtiments (et le chiffre est ici très réduit) 
6 242 000 francs, on aura, de mobilier, au prix d'in- 
ventaire, pour 3 392000 francs, — sans compter les 
dépenses des jardins, les acquisitions d'immeubles, 
les dépenses imputées sur le produit des Forêts, et le 
reste. 

Dès 1807, tout est en ordre et presque en état et 
l'Empereur peut ordonner, le 21 septembre, un de ces 
voyages, où douze à quinze cent personnes — les plus 
hautes en dignité de l'Etat — sont invitées, logées, 
meublées, et où trois mille, non des moindres, 
trouvent à dîner. C'est l'Empereur Ini-même qui 
donne ces chiffres dont, à priori, l'on reste sur- 






3SW JOSÉrnTNF IMPÉRATRICE ET REINE 

pris : la liste du voyage est loin en effet d'être si 
ample, bien qu'elle soit déjà longue : de personnages 
princiers, il y a la reine de Hollande, les Jérôme, les 
Murât, Stéphanie et son mari, Borghèse, le Prince 
primat et le grand-duc de Wurtzbourg, puis Talley- 
rand etBerlhier : et après, en tout, trente-cinq officiers, 
dames du palais et invités. Mais chacune des prin- 
cesses a sa maison, chacune tient sa cour et reçoit 
alternativement. Rien que pour les étrangers, il y a 
cinq maisons à table ouverte : chez les deux secré- 
taires d'Etat, de France et d'Italie, chez les deux 
ministres des Relations extérieures et chez le ministre 
de l'Intérieur de France. Il y a table presque ouverte 
pour les Français chez Berthier, chez Duroc, chez les 
grands officiers et chez les maréchaux qui sont du 
voyage. Au total, cinquante-deux tables fournies par 
les cuisines de l'Empereur, onze cents lits établis dans 
l'enceinte du château et quatre mille fournis par la 
Cour aux personnes logées au dehors. C'est un Alle- 
mand, de la suite du grand-duc de Bade, fort précis 
et bien informé à l'ordinaire, qui fait ce compte. Or. 
ces lits, pour les plus petits seigneurs, imagine-t-or 
ce qu'ils coûtent? voici des musiciens logés dans une 
auberge à raison de 45 francs : ils sont à la vérité 
plusieurs ensemble ; mais le Badois paye une misé- 
rable chambre 18 francs par nuit et, quant à la man- 
geaille, si l'on n'est point de la Cour, on est rançonné 
comme en Calabre : celui-ci a payé 6 francs une tasse 
de thé et quelques raisins ; celui-là — c'est le cardinal 
Caprara — 600 francs pour un bouillon qu'il a pris 



FONTAINEBLEAU (1807) 38» 

et un mauvais dîner qu'il a fait servir aux gens de sa 
suite. Il passe en vérité tout un monde, et un monde 
qui ne recule point à payer; chacun des membres 
du corps diplomatique a pris une maison- Comme 
il serait à Paris, constamment, à travers la petite 
ville, passent des cortèges d'ambassadeurs venant pré- 
senter leurs lettres de créance ou de recréance, et 
les voitures de gala défilent sous grande escorte, lais- 
sant voir détonnants costumes : le duc de Frias qui 
arrive d'Espagne; l'ambassadeur de la Sublime Porte 
qui présente ses nouvelles lettres, le général comU» 
de Tolstoï avec sa suite, et c'est, après, le prince de 
Nassau-Weilbourg, et c'est le prince de Waldeck, ce 
sont les princes de Mecklembourg. 

Voici la vie : sauf les jours de chasse, marqués et 
désignés d'avance, Joséphine mène, la matinée et 
l'après-midi, la même existence que partout ailleurs. 
Toilette, marchands venus de Paris, déjeuner avec sa 
fille et ses dames, puis visites des personnes qui 
habitent le château et quelque ouvrage en main 
pour avoir l'air de s'occuper. A quatre heures, nou- 
velle toilette et, de cinq à six, avec l'Empereur qui, 
pour la première fois, sort de ses appartements où il 
travaille sans arrêt depuis sept heures du matin, pro- 
menade en calèche. On va loin parfois; l'Empereur 
s'arrête, interroge quelqu'un, des journaliers, un 
vieux prêtre, quelque ancien soldat, sur qui tombe 
ensuite la manne dorée. A six heures, toutes les tables 
sont en activité: on dîne, mal chez Ghampagny, très bien 
chez M me de La Rochefoucauld, et chez le Grand 



390 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

maréchal ; mais il faut être prié : si l'on n'a point 
d'invitation, on se réfugie à une dernière table qui est 
pour le commun. L'Empereur dîne seul avec José- 
phine : il invite parfois les princes et les rois, mais 
personne n'est admis à sa table de droit et pour le 
temps du voyage. 

Après dîner, on attend l'heure de se présenter chez 
le grand personnage désigné pour tenir la Cour : car 
il y a un règlement pour cela comme pour le reste : 
un soir, chez l'Empereur; un autre chez l'Impéra- 
trice, un autre chez la princesse Caroline, un autre 
chez la reine Hortense et soirées de spectacle, cela fait 
la semaine : point d'imprévu. 

Si c'est chez les princesses, l'on monte vers huit 
heures ; l'on se place en cercle et l'on attend,; l'Im- 
pératrice entre, parcourt le salon, puis prend sa place 
et attend comme les autres : plus ou moins tard, 
l'Empereur arrive, s'assied près de Joséphine; on 
danse des contre-danses; il regarde, fait un tour, dit 
des mots, disparaît et chacun s'en va. 

Quand c'est l'Empereur lui-même qui reçoit dans 
les Grands appartements, c'est pire. On entre dans 
l'antichambre: un chambellan annonce; au bout d'un 
temps plus ou moins long, on est reçu : quelquefois, 
ceux-là seulement qui ont les entrées ou tout le 
monde. On fait cercle, puis il y a musique : la Gras- 
sini, Crescentini, Paër, Brizzi ; et, après, les femmes 
s'asseyent par contenance à des tables de jeu jusqu'au 
moment où l'Empereur disparaît. Chez l'Impératrice, 
les mêmes divertissements, sauf la musique : TEmpe- 



FONTAINEBLEAU (1807) 391 

reur se promenant de long en large, les femmes 
assises en silence les unes à côté des autres, les 
hommes debout, collés contre la muraille. 

Une fois, il y a un grand bal annoncé chez l'Em- 
pereur, et, à ce bal, la princesse Caroline et la prin- 
cesse Stéphanie doivent mener un quadrille; mais, 
le soir venu, l'Empereur se trouve enrhumé, ne vienl 
pas ; il désire qu'on lui redonne le quadrille ; partie 
des danseuses sont reparties à Paris, d'autres sont 
naïades. Néanmoins, l'on se retrouve, l'on répète, 
l'on danse, l'on s'ennuie tout autant. Mais l'Empereur 
trouve la chose de son goût et la juge de bon style. 

Les soirs de spectacle sont plus désirés ; ce sont 
les lundi, mercredi et vendredi, « comme autrefois »; 
la Comédie-Française doit alterner avec l'Opéra- 
Comique, le théâtre de l'Impératrice et la troupe ita- 
lienne, mais la troupe de Feydeau, malgré la rentrée 
d'Elleviou, n'a point de succès près de l'Empereur; 
moins encore la troupe de Picard qui vient jouer la 
Manie de briller et les Ricochets ; et ce sont les Fran- 
çais qui ont tout l'avantage. Spectacle plutôt sévère : 
sur dix-huit représentations, douze tragédies : Horace, 
Iphigénie en Aulide, lihadamiste et Zénobie, Œdipe, 
Le Cid, Les Vénitiens, Mithridate, La mort de Pom- 
pée, Iphigénie en Tauride, Manlius, Rodogune, Nico- 
mède ; on s'y endort quelque peu, les jeunes femmes 
d'abord et l'Empereur même. Les comédies sont aussi 
du genre sérieux : c'est Tartufe, le Philinte de 
Molière, le Joueur, les Châteaux en Espagne, l'Opti- 
miste, les Précepteurs ; c'est son goût, cela et la 



392 



JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 



musique italienne, et l'on en trouve une preuve sin- 
gulière dans les gratifications qu'il distribue aux 
acteurs; lui-même leur répartit une somme totale de 
Hl 750 francs. Là-dessus, 9 000 francs pour les trois 
acteurs de Feydeau, 78 500 francs presque unique- 
ment à la troupe tragique, un trait de sa plume sur 
Desprez, Lacave, Dugazon et M rae Thénard — des 
comiques — et, à leur place, 6 000 francs à la Gras- 
si ni, autant à Paër, autant à Crescentini, 3 000 francs 
à M me Paër et autant à M Ue Delihu. 

Il est à ce moment dans une telle passion de 
musique que souvent, après le spectacle, il fait reve- 
nir ses chanteurs dans le salon de l'Impératrice et 
les écoute jusqu'à une heure du matin. 

Parfois, mais pour d'autres, il y a des divertisse- 
ments d'un genre moins sérieux : le vieux Despréaux, 
le mari de la Guimard, donne des représentations à 
lui seul, où ses doigts, habillés de diverses couleurs, 
dansent sur une table, au son d'un violon, simulant 
tous les pas, toutes les attitudes, toutes les minaude- 
ries de ces danses qu'il connaît si bien; mais cela 
égaie quelque après-dîner chez les princesses ou chez 
M™ 1 ' de La Rochefoucauld, y alterne avec les jolies 
danses italiennes que met à la mode la charmante 
M me Gazzani. L'Impératrice n'en voit rien. 

A ces agréments de vie, trois fois la semaine, il 
faut joindre la chasse que la température fort basse 
rend singulièrement pénible. Même, malgré la volonté 
de l'Empereur, faut-il, à cause du mauvais temps, 
retarder d'un jour la Saint-Hubert dont la célébration 



FONTAINEBLEAU (1807) 393 

doit être accomplie selon les anciens rites, à commen- 
cer par la gratification de 3000 francs que Napoléon 
offre à l'équipage. 

D'ex'.érieur, rien de plus beau que ces chasses à 
courre : depuis le Consulat à vie, M. d'Hanneucourt, 
capitaine des Chasses, s'est appliqué à recruter une 
meute qui, sinon par le nombre, au moins par le bel 
état et la bonne race des chiens, eût pu rivaliser avec 
les meutes royales. Tous les hommes de vénerie 
viennent des maisons du Roi et des princes ; les lieu- 
tenants des chasses et le porte-arquebuse sortent de 
ces anciennes familles qui, depuis Charles IX pour le 
moins, servent le Roi en ses plaisirs. A la tenue des 
hommes et des chevaux, rien à reprendre; c'est le 
grand style et la bonne façon ; et, de même est-il des 
hommes et des dames qui suivaient la chasse : ceux- 
ci avec l'habit vert galonné en galons de vénerie fai- 
sant sur la poitrine une sorte de plastron d'or et d'ar- 
gent, celles-là bien plus étonnantes et faisant un 
escadron volant à qui les admirations ne manquent 
point : d'abord, pour celles qui suivent à cheval, il y 
a eu l'amazone aux couleurs de l'équipage, mais cela 
a paru sombre et l'on s'est arrêté alors à l'amazone 
de casimir chamois avec parements et collet verts 
brodés en argent ; sur la tête un chapeau de velours 
noir à grandes plumes blanches. Pour celles qui sui- 
vent en voiture, et ce sont presque toutes, on trouve 
mieux. En ce temps, Leroy triomphe dans ce qu'il 
appelle les habits de chasse : une redingote de velours 
courte qu'on porte sur une robe de satin blanc. L'Em- 



394 



JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 



pereur ayant désiré que les dames de la Cour reçus- 
sent un costume et l'Impératrice y ayant accédé 
comme de juste, Leroy est naturellement appelé au 
conseil, propose et fait adopter son habit de chasse et 
il ne s'agit plus que d'en déterminer la couleur. 
On imagine qu'il sera plus brillant que chaque mai- 
son princière ait la sienne : l'Impératrice adopte le 
velours amarante brodé d'or, la reine de Hollande 
prend le bleu et argent; à la grande duchesse de 
Berg revient le rose et argent, et à la princesse 
Pauline le lilas et argent; cela en velours, traversé 
d'une écharpe de satin blanc et porté sur une robe 
aussi de satin blanc, brodée en or ou argent; les 
bottines pareilles à la redingote, la toque de même 
couleur, brodée et couronnée de plumes blanches. 
N'est-ce pas en vérité joli à voir, ce cortège passant 
dans les avenues de Fontainebleau, et les calèches 
menées à la d'Àumont, et les calèches menées à 
l'Espagnole, et les piqueurs en livrée de chasse, et 
toute la vénerie, et les pages, et les amazones, et 
l'immense suite, et les mamelucks porte-arquebuses, 
et, dans les abois, les fanfares éclatant, et la Bonaparte 
sonnant pour la Royale. 

Ce qui manque le plus, c'est le gibier. Malgré les 
efforts faits depuis 1805 pour repeupler en fauves la 
forêt, on n'est arrivé qu'à des résultats singulièrement 
médiocres. On n'a pu songer à rétablir les anciennes 
capitaineries et, pour appliquer sérieusement les règle- 
ments édictés pour la protection des plaisirs de VEm- 
pereur, il ne suffirait point des arrêtés pris par le 



FONTAINEBLEAU (1807) 395 

préfet de police, il faudrait, dans la législation, des 
changements qui eussent paru singulièrement tyran- 
niques. On se contente donc de poursuivre une 
quarantaine de mauvais cerfs qui ont été apportés du 
Hanovre et du reste de l'Allemagne et qui, dans une 
forêt de vingt lieues de tour, sur laquelle le bracon- 
nage prélève une forte dîme, ont encore des velléités 
de retour et des envies de déplacement. L'Empe- 
reur, qui aime surtout en la chasse l'exercice violent 
qu'elle procure, qui, en tout cas, n'a ni principes, ni 
éducation de veneur, court ventre à terre, à droite 
et à gauche, sans suivre régulièrement. Les officiers 
de vénerie font de leur mieux, mais, devant les résul- 
tats, les étrangers, tels que Metternich, sourient. 

Telles sont les splendeurs de ce premier séjour à 
Fontainebleau qui marque dans l'histoire de l'Empire 
comme l'époque du plus grand luxe, de la plus forte 
dépense, qui constitue la plus vive et la plus sérieuse 
tentative qu'ait faite Napoléon vers le rétablissement 
intégral des divertissements de l'ancienne Cour. Qu'y 
manqua-t-il pour qu'on s'y plût? « C'est singulier, 
disait-il, j'ai rassemblé à Fontainebleau beaucoup de 
monde, j'ai voulu qu'on s'amusât, j'ai réglé tous les 
plaisirs et les visages sont allongés et chacun a l'air 
triste et bien fatigué. — C'est, lui répondit Talley- 
rand, que le plaisir ne se mène point au tambour el 
qu'ici comme à l'armée, vous avez toujours l'air de 
dire : Allons, Messieurs et Mesdames, en avant 
marche ! » 

Joséphine avait du moins eu pour se distraire 



396 



J S É P H T N E IMPÉRATRICE ET REINE 



un peu, durant ce voyage, l'illusion qu'elle avait ins- 
piré un dernier amour — celui que toute femme 
envie et qui lui semble aussi doux et cher qu'à l'au- 
tomne, en un beau jour, les derniers rayons du soleil 
couchant. Il se trouvait là un jeune prince de jolie 
figure et d'aimable prestance, amoureux un peu, 
faut-il l'avouer, des femmes dont surtout l'on avait 
parlé. C'était ce prince de Mecklembourg-Schwerin 
qui afficha si haut sa passion pour M me Récamier : en 
ce moment il était tout à l'Impératrice : croyait-il que 
les troupes françaisesen quitteraient plus vile ses Etats? 
Elle, en riait et s'en amusait doucement : Napoléon 
commença aussi par en rire; mais, soit que ces mines 
persévérantes l'agaçassent, soit plutôt qu'il lui fût 
revenu que ce jeune prince s'était fait la coqueluche 
du faubourg Saint-Germain, pour avoir dit un jour, 
en entrant dans un salon : « Point de diamants, point 
de cachemires, bonne compagnie ; » il le lui fit payer 
— et cela coûtait cher d'avoir chez soi de l'armée 
française. Le prince de Schwerin n'en garda point 
rancune à Joséphine ; après le divorce, il lui proposa 
tout net d'épouser. 

On n'en était pas loin, de ce divorce, lorsque de 
Schœnbriinn, l'Empereur décida que la fin de l'au- 
tomne de 1809 se passerait à Fontainebleau. Il y eut 
une belle liste de voyage, plus de soixante-dix per- 
sonnes, tous les ministres, les présidents des sections 
du Conseil d'Etat, les femmes des grands officiers et 
des principaux officiers, sans parler de la Cour entière, 
et de Madame, et de Julie, et d'Hortense, et de Pau- 



FONTAINEBLEAU (1809) 391 

line ; mais, comme on sait, maigre la belle liste, 
personne ne se trouva présent lorsque, le 26 octobre, 
à dix heures du matin, l'Empereur arriva, et quand, 
dans la journée, Joséphine accourut en grande hâte 
de Saint-Gloud, elle vit bouchées et murées les portes 
qui faisaient communiquer son appartement avec 
celui de Napoléon. Ce fut en apparence, durant ces 
vingt jours, du 26 octobre au 14 novembre, la même 
vie qu'on avait menée en 1807 : point de tragédies 
pourtant sur le théâtre; c'est au palais qu'on la donne. 
Il ne se joue que deux comédies : le Secret du Ménage 
et la Revanche; puis, quantité d'opéras italiens; un 
acte de celui-ci, un acte d'un autre. Gela occupe trois 
soirées : les autres, il y a réunion chez les prin- 
cesses, cercle chez l'Empereur, parfois grand bal. 
Lorsqu'on n'est de rien d'officiel, l'on s'amuse à des 
petits jeux chez M me de La Rochefoucauld. 

Pour les dîners, l'Empereur lâche un peu de l'éti- 
quette : il ne dîne plus seul avec l'Impératrice ; il 
n'admet point uniquement des princes ou des prin- 
cesses à sa table; chaque jour il y veut du monde, des 
ministres, même les sénateurs qui sont du voyage, 
même Fontanes, même les sénateurs députés du 
royaume d'Italie. 

Presque chaque jour, longuement, éperdument, il 
chasse : des chasses qui durent cinq à six heures 
d'horloge, où il éreinte ses chevaux, fait vingt lieues 
à pleine course. Les jours où Ton ne chasse pas à 
courre, on chasse à tir ; pour la première fois on 
chasse aux toiles; on rabat quatre-vingts sangliers 



393 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

dans une sorte de cirque au milieu duquel est un 
grand échafaudage pour les chasseurs, et les dames 
regardent la tuerie d'une tribune qui a huit mètres 
de côté. 

Il faut à l'Empereur du gai, il lui faut du mouve- 
ment, il lui faut des distractions violentes et fortes : 
il a pris son parti, est décidé au divorce, le marque 
par mille endroits : au spectacle, ce n'est plus lui 
qui, durant l'entr'acte, quitte, comme il faisait d'habi- 
tude, sa place à droite de la scène, qui vient à l'Impé- 
ratrice pour bavarder; c'est elle qui, deux fois en 
une seule soirée, vient près de lui « et avec bien 
moins d'assurance que de coutume ». Toute la Cour 
note les préférences données aux Bonaparte, le délais- 
sement où se trouve Joséphine. A quoi bon la ménager 
à présent, à quoi bon devant celle qui va cesser d'être 
la souveraine, garder les formes et l'attitude que Ton 
doit seulement à celle-ci ; « et, durant que Joséphine 
fait le tour du cercle pour adresser à chaque personne, 
selon son habitude, une parole obligeante, les dames 
du Palais s'asseyent, rient, causent tout haut avec 
les officiers ». La pauvre femme, quel calvaire elle 
gravit, en sa grande parure, des fleurs au corsage, le 
diadème de diamants en tête, un sourire de danseuse 
sur ses lèvres contractées, forçant sa voix à se faire 
aimable et douce, son cerveau à se souvenir de ces 
inutilités mondaines qui flattent les gens ! Sitôt 
qu'elle rencontre seul un grand officier qu'elle peut 
prendre à part, un ministre, un grand dignitaire, un 
homme quelconque, si petit personnage soit-il, qui 



LES VOYAGES AUX EAUX 339 

lui paraisse dans le secret, elle se précipite : « Qu'a- 
t-il dit? que fera-t-il d'elle? pourquoi la porte 
condamnée? pourquoi cette froideur afFectée? qu'est-ce 
que sera son avenir? » Et rien, pas de réponse, des 
paroles vagues, des airs gênés. Et il entre quelqu'un, 
et il faut étouffer ses larmes, assurer sa voix, 
reprendre son sourire, et s'habiller, et paraître. Sans 
doute, ce Fontainebleau qui vit des drames plus san- 
glants, n'en vit point d'aussi poignants, où l'humanilé 
fût plus déchirée, où un cœursaignât davantage. 



Jusqu'ici, en ces petits voyages, Joséphine n'est 
qu'à l'état de satellite de l'astre dont vient toute 
lumière ; l'éclairé- t-il, elle brille d'un éclat incompa- 
rable ; la prive-t-il de ses rayons, sa gloire s'éteint et 
elle retombe au néant. Ne faut-il point la regarder à 
présent seule, marchant d'elle-même et faisant à elle 
seule son rôle d'Impératrice? Sans doute, elle ne sera 
jamais qu'un reflet; les honneurs qu'on lui rendra ne 
s'adresseront à elle que par raccroc ; le train qu'elle 
mènera ne sera qu'un train de circonstance et les 
paroles qu'elle prononcera, lui auront d'avance été 
dictées ; néanmoins, cela a sa curiosité et il le faut 
voir. 

Ce n'est point une médiocre affaire qu'un voyage 
aux Eaux de Sa Majesté l'Impératrice, surtout en l'an 
XII (1804), tout au début, lorsque l'Empereur est 
tout neuf en la dignité impériale, qu'il prétend la 
maintenir entière et ne laisser faire à sa femme que 



400 JOSEPHINE IMPERATRICE ET RELNE 

ce qui convient à une grande souveraine. Avant même 
qu'on se mette en route, les frais courent grand train. 
11 a fallu acheter des chevaux et des voitures, 
quarante-sept chevaux qui coûtent 67 214 francs, et 
huit voitures ; quatre berlines, deux cabriolets, une 
chaise à ressort et une calèche pour 26 772 francs ; 
une dizaine de mille francs encore de harnais et de 
réparations. Puis, l'Empereur ne pouvant souffrir que, 
à Aix-la-Chapelle, ville impériale, son épouse des- 
cende à l'auberge, a fait acheter, tout meublé, l'hôtel 
de M. Jacobi, conseiller de préfecture. « C'est, dit-on 
dans les journaux, un des plus beaux bâtiments qui 
décorent 4a ville. » Aussi, est-ce peu le payer que 
144 000 francs. De plus, il a fallu se précautionner de 
présents à donner, tels que colliers, boucles d'oreilles, 
bagues, épingles et boîtes, et Alargueritte en a fourni 
pour 36 000 francs, tandis que Commun fournissait 
pour 2 880 francs de schalls destinés au même 
usage. 

La partie de la Maison d'honneur désignée d'abord 
pour accompagner l'Impératrice est nombreuse ; mais 
beaucoup trouvent des prétextes et, à la veille du 
départ, il reste seulement le premier écuyer, M. d'Har- 
ville ; un écuyer cavalcadour, M. de Fouler ; deux 
chambellans, MAI. de Beaumont et d'Aubusson; la 
lame d'honneur et trois dames du palais : M me ' de 
La Rochefoucauld, de Luçay, Auguste Colbert et 
de Vaudey ; il est vrai que M" e Lucie de Luçay 
accompagne sa mère et remplace agréablement M 1 " 6 Ré- 
musat. Il y a, de plus, le secrétaire des Comman- 



AIX-LA-CHAPELLE (1804) 401 

déments et, pour le matériel, un maître d'hôtel con- 
trôleur, un maître d'hôtel ordinaire, deux huissiers, 
dix valets de pied, toute la Chambre et un détache- 
ment d'importance des cuisines et de l'office. L'écu- 
rie, comme de juste, précède avec les équipages aux 
ordres de Guérin père. C'est cinquante personnes pour 
le moins. 

Pour voiturer tout ce monde (sauf les gens des 
écuries qui ont pris les devants et dont le voyage 
coûte, avec la nourriture des chevaux, 8 900 francs), 
il faut, à chaque poste, soixante-dix-sept chevaux, 
menés par vingt-quatre postillons. L'Impératrice et 
ses officiers d'honneur partent directement de Saint- 
Cloud ; les gens sont conduits à Saint-Denis par les 
voitures de la Maison : c'est une économie de quatre 
postes et demie, dont la ci-devant royale qui compte 
double. A deux francs par cheval, à trois francs par 
postillon, cela monte : En voici pour 12 216 francs. 

On marche, gendarmerie aux portières et des sous- 
officiers courant avec les piqueurs au-devant des 
voitures; à chaque ville où il y a garnison, un fort 
détachement de cavalerie vient au-devant de l'Impé 
ratrice ; vingt-cinq coups de canon à l'entrée, autani 
à la sortie, et toute la troupe en haie. C'est ainsi à 
Soissons où l'on arrive à trois heures et demie ; on 
ne s'est arrêté jusque-là qu'un quart d'heure pour 
déjeuner et, à Soissons, on ne passe que le temps des 
discours à la porte de la ville ; on traverse au pas, 
crainte d'accident. Très tard, on arrive à Reims où 
tout est illuminé, mais où rien n'est préparé pour le 

26 



402 JOSÉPHINE IM PERATftlCËST REINE 

coucher. A grand'peine, l'on trouve des gîtes, mais 
ce qui fait oublier toute la peine, c'est la brillante 
garde d'honneur que le sénateur général Valence est 
venu commander en personne, c'est l'accueil chaleu- 
reux de la population et l'enthousiasme que témoigne 
l'armée. En gratifications, M. d'Harville s'allège de 
3 100 francs et Reims laisserait un fort bon souvenir 
sans un accident survenu au général Valence, son 
cheval, effrayé des tambours et des trompettes, se 
renversant sur lui. On vient coucher à Sedan : fort 
joli discours du sous-préfet, M. Philippoteaux, et du 
maire, M. Poupart de Neuflize, qui reçoit tout de 
suite 3 600 francs pour ses pauvres; il présente la 
veuve d'un officier mort à l'armée : 600 francs. La 
journée du lendemain est singulièrement dure. Jus- 
qu'à Rethel, « la grand'route est épouvantable », mais 
cVst bien pis encore quand on l'a quittée. Des che- 
mins où il semble que nulle voiture n'a jamais passé. 
A la nuit tombante on arrive à une montagne près de 
Feulen qu'on ne gravit qu'à grand'peine. On soutient 
les voitures avec des cordes ; l'Impératrice, qui a si 
grand'peur, pousse des cris, veut à toute force des- 
cendre. C'est l'Empereur lui-même qui a marqué l'iti- 
néraire : il a pris pour une route construite un che- 
min qui est à faire : et, m ilgré les avertissements des 
gens du pays, l'on n'a point osé se détourner. Force 
est, la nuit tout à fait tombée et les chevaux fourbus, 
de s'arrêter à un petit village appelé Marche où toute 
la suite s'entasse dans une mauvaise maison, les favo- 
risés sur des matelas, les autres uans des auges. Au 



AIX-LA-CHAPELLE (1804) 403 

petit jour, on repart, laissant 1 420 francs pour ce 
gîte infâme. Dix lieues encore de ce supplice, de ces 
constantes inquiétudes, de celte terrible fatigue. 
Enfin, à deux lieues de Liège, on arrive au bac pour 
traverser la Meuse et dès lors, un site divin, une 
réception à miracle ; on traverse le fleuve dans une 
jolie barque ornée d'orangers et de feuillages ; les 
troupes sont sous les armes, tout est illuminé et l'on 
a apprêté un beau feu d'artifice. On couche à Liège, 
à la préfecture et, après avoir laissé 1 500 francs de 
gratification, le lendemain matin, on repart pour 
Aix-la-Chapelle où l'on arrive enfin à cinq heures et 
demie du soir. Comme de juste, à l'extrême frontière 
du département de la Roër, on rencontre les géné- 
raux commandants, un escadron du 23 e chasseurs et 
la gendarmerie nationale ; à la montagne qui domine 
la ville, les autorités civiles ; à la barrière, arcs de 
triomphe, salves d'artillerie, l'infanterie (19 e et 30 e de 
ligne) bordant la haie et, à la maison — au paiais 
de Sa Majesté — garde d'honneur à pied et à cheval. 
Il en coûtera cher pour ces honneurs : on donnera 
508 fr. 62 au détachement de gendarmerie, 9 818 francs 
aux détachements du 19 e de ligne et du 23 e chas- 
seurs, 250 francs à la musique, 3 465 francs aux 
sous-officiers attachés à la suite de l'Impératrice, 
2 600 francs aux officiers de la garde d'honneur et 
on achètera encore des bottes que l'on paiera 180 francs 
pour les sous-officiers d'escorte, et l'on fournira de 
bonnets à poil pour 2 375 francs les grenadiers du 
19 e de ligne. 



404 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Voici l'Impératrice en son palais : c'est une 
masure, petite et triste, où il est impossible qu'on 
se loge. On est, de plus, fort inquiet d'une des 
voitures de suite dont on n'a point de nouvelles 
depuis vingt-quatre heures et qui n'arrive qu'à 
trois heures du matin après des aventures sans 
nombre. Une des femmes de l'Impératrice, M m0 Saint- 
Hilaire, est assez blessée et se plaint à grands cris 
qu'on n'ait point envoyé l'armée au-devant d'elle ; 
un valet de pied a un bras démis. Tout cela fait du 
noir : de plus, ces dames trouvent la ville affreuse : 
on est sous la pluie depuis le départ de Paris et cela 
n'embellit point les rues. Enfin, le soleil reparaissant, 
l'Impératrice déménage de son vilain palais pour 
aller occuper la préfecture qu'a cédée avec empres- 
sement la belle M rae Méchin, la victime de Viterbe, 
et où M me Gay, la femme du receveur général, a fait 
porter ses plus jolis meubles. Pauvre Sophie Gay ! 
Elle compte que du coup, elle va s'introduire à la 
Cour, qu'on lui passera son divorce avec Liotier, ses 
incartades au temps du Directoire, sa lettre sur 
M me de Staël et ses romans et que, en l'Impératrice, 
elle va retrouver la vicomtesse ; mais elle compte 
sans l'Empereur et elle en sera pour son voyage. 

L'Impératrice, d'ailleurs, ne voit guère comme 
société, en dehors de ses dames et de M me Méchin, 
que deux ou trois Allemandes, femmes de généraux, 
M me de Sémonville, femme de l'Ambassadeur à La 
Haye, venue pour soigner sa fille, M me Macdonald, 
presque mourante, puis M me Franceschi, M rae de Léry, 



AIX-LA-CHAPELLE (1804) 405 

la fille d« Kellermann, et quelquefois des dames 
comme M me de Goigny et M rae de Durfort accourues 
aux eaux pour solliciter : celles-ci ont, en leur nièce 
et cousine, M me de Luçay, la meilleure des introduc- 
trices et si elles n'obtiennent point les radiations 
qu'elles désirent, qui donc y parviendra? 

Les bains sont la grande affaire, car Joséphine n'en 
espère rien moins que raffermissement delà dynastie 
et Corvisart lui-même en est venu surveiller l'effet; 
mais cela n'empêche point les promenades : on est 
d'autant plu*, empressé d'en faire qu'Aix est horrible 
et que la population est des plus vilaines. On va à 
la Borsette, on visite les ruines des abbayes et des 
châteaux carolingiens, on déjeune sur l'herbe, on 
chasse au renard et aux lièvres, l'on inspecte les 
manufactures de drap et d'aiguilles, l'on descend dans 
des mines de charbon ; puis, il y a le religieux : les 
visites au trésor, la vénération des reliques de Charle- 
magne, dont l'Impératrice emporte quelque fragment; 
il y a la fête de Gharlemagne, avec la Cour, les auto- 
rités, la troupe en grande tenue, et des messes, et des 
discours, et des trônes, et toutes les splendeurs offi- 
cielles : M Ue de Luçay quête, mais presque pour rien. 
Le soir, pour divertissement, on a d'abord l'opéra 
allemand, mais ce sont les plus détestables acteurs el 
l'on a grand'peine à rester jusqu'au bout. Joséphine 
préfère voir la petite naine Nanette Stocker, haute de 
dix-huit pouces, qu'elle comble de jolis présents, ou 
faire découper par le silhouetteur Bronch, des por- 
traits d'elle et de sa Cour. Le silhouetteur n'y perd 



406 JOSEPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

point, car on lui paye chaque silhouette neuf napo- 
léons, mais c'est si amusant de voir ainsi courir les 
ciseaux sur le papier noir. 

Cela n'est guère impérial, mais pour illustrer lt 
séjour, voici venir, de Paris, Picard aîné avec une 
bonne partie de la troupe du théâtre de l'Impératrice. 
Mauvaise spéculation : après avoir ri d'abord aux 
pièces bourgeoises, les dames et l'Impératrice même 
trouvent Picard mauvais ton; ou ne sort pas de la 
diligence et de la rue Saint-Denis. Cela n'empêche 
point le public de s'y porter et les domestiques de la 
Maison d'en faire leurs délices, mais avec la salle 
comble, c'est à peine si l'on a 1 200 francs de recettes 
et les 46 000 francs de gratification que reçoit Picard 
ne payent point son voyage. 

Peu à peu, le soir, Joséphine se restreint à son 
trictrac, au whist, aux petits jeux, durant que ses 
dames s'occupent au loto et c'est ainsi, sauf lorsque 
l'Impératrice donne bal et que la ville lui rend sa 
politesse : alors, de son trône, Joséphine, sans rire, 
voit danser sur le dos des braves Allemandes les 
robes de réforme quelle a données à ses femmes de 
chambre et dont celles-ci font bon commerce. 

On s'est fait une vie assez douce remplie par les 
bains, les promenades, les parties de campagne, les 
excursions, pas mal de musique et de la conversation ; 
l'étiquette s'est relâchée au point que l'Impératrice 
s'en va déjeuner sur l'herbe, qu'on s'assied en sa pré- 
sence et que même un général, ne trouvant point de 
meilleur siège, s'installe commodément sur le divan 



voyage sur les bords du riiin 407 

où elle est assise; n'étaient les gratifications énormes 
aux ouvriers des manufactures (3 600 francs), ai:x 
assistants de l'évêque (1 200 francs), aux montreurs 
de reliques (600 francs), au directeur et aux chanteurs 
du théâtre (2 640 francs); n'étaient les aumônes s-i 
largement répandues qu'elles passent 33 000 francs; 
n'était la dépense qui, pour l'office, la cuisine, la cave, 
le logement des gens, atteint 154 823 fr. 78, peu de 
chose distinguerait l'Impératrice d'une baigneuse de 
grande qualité, une de ces Russes qui alors ne venaient 
aux eaux qu'avec maison complète et train de reines. 
11 y faut de l'argent certes, car ce voyage d'un mois 
coûte à la maison 523 921 francs. Mais qu'est cela? 
Au moment où toute la Maison se réjouit de retourner 
à Paris, où le contrôleur, qui est le grand maître du 
voyage, est déjà parti, voici qu'on apprend que l'Em- 
pereur arrive de Boulogne ; voici qu'on expédie de 
Paris en toute hâte les grandes livrées des valets de 
pieds, des cochers et de tous les gens de l'écurie ; 
voici que l'Impératrice appelle chacune de ses dames 
pour les prévenir en particulier qu'elle accompagne 
l'Empereur à Mayence, que, durant son séjour, elle 
recevra des électeurs, d'autres personnes et particu- 
lièrement le prince de Bade et sa famille et qu'elles 
ne peuvent se dispenser de faire venir chacune une 
ou deux robes parées, même brillantes, et leurs dia- 
mants. Désolation générale, cris et larmes, désespoir 
de M me de La Rochefoucauld « à cette tuile qui tombe 
sur sa caisse et l'enfonce ». Il faut se garder de la 
plaindre : du coup, elle emporte de la caisse mieux 



-08 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

garnie de M. d'Harville, cent louis pour ses toilettes 
et elle trouvera moyen de faire des économies. 

Désormais, l'Empereur arrivé, silence dans les 
rangs : l'Empereur parle seul ; étiquette sévère, l'Em- 
pereur l'ordonne; exactitude rigoureuse. l'Empereur 
n'attend pas : il faut, tout le jour, être en parade; 
l'on se couche quand il lui convient, c'est-à-dire vers 
une heure du matin el l'on part quand il lui plaît, 
vers les sept heures. Comme entrée de jeu, dès 
l'annonce de son arrivée, les dames du Palais ont dû 
sortir de la préfecture et s'installer à l'auberge, et 
lorsqu'elles rentrent là, éreinlées des parties conti- 
nuelles, impossihle de fermer l'œil, car les punaises 
ne respectent rien. L'Empereur reste dix jours et, 
chaque jour, cérémonies en grand costume, tantôt 
pour la remise des nouvelles lettres des ambassadeurs, 
tantôt pour des Te Deum, tantôt pour des fêtes de la 
ville; puis, visite en détail de toutes les manufactures, 
courses dans tous les environs; le soir, dîner, spec- 
tacle, jeu, salon. Le 25 fructidor (12 septembre), l'Im- 
pératrice part pour Cologne où l'on est assez bien 
logé; mais c'est la même vie et Joséphine qui, depuis 
quinze jours, est tourmentée par la migraine, n'en 
doit pas moins suivre et faire bonne mine au duc de 
ttavière. C'est à cinq heures du matin que l'Empe- 
reur a fixé le départ de Cologne le 29 (16 septembre); 
Joséphine parvient à le faire retarder jusqu'à midi : 
aussi n'arrive-t-on que dans la soirée à Bonn et les 
dames sont logées dans une maison inhabitée. De là 
à Coblentz où l'on est distribué par billets de logement 



VOYAGE SUR LES BORDS DU HIIIN 4M 

au petit bonheur. Le lendemain, on monte sur le 
yacht du prince de Nassau, tout à fait joli comme 
installation, mais, avec vent debout, roulis et tan- 
gage, à peine fait-on quatorze lieues; l'on vient cou- 
cher à Bingen à neuf heures et demie et, à sept 
heures du matin, en roule pour Mayence. Là, pour 
l'Empereur, le logis est bon, c'est l'Hôtel teutonique 
avec ses quatre-vingt-seize croisées de façade; mais 
ce château n'est point meublé; tout ce qu'on peut 
faire, c'est loger au plus près les officiers et les dames 
du Palais; et pour celles-ci, voici la vie : d'abord, 
toilette pour le déjeuner qui commence à onze heures ; 
après, on reste au palais sans bouger jusqu'à deux 
heures ; puis, toilette pour la réception des prin- 
cesses et des princes étrangers qui mène jusqu'à cinq 
heures; ensuite, toilette pour le dîner fixé à six 
heures : un jour, on dîne chez M rae de La Rochefou- 
cauld, un autre, chez l'Empereur : à ces dîners-là, les 
princes sont invités : puis, salon, sans bouger ni parler 
jusqu'à neuf heures; ensuite, spectacle, car l'Empe- 
reur a fait venir ses comédiens à Mayence et, pour 
s'égayer, l'on a la tragédie. Vers une heure du matin, 
l'on rentre mort de fatigue ; et qu'est-ce, des hommes 
qui sont debout des quatre heures de suite? Certes, 
il y a parfois l'insigne honneur de faire le whist de 
l'Empereur ; il y a une fois la petite partie à l'île 
Saint-Pierre et l'on assiste à un épisode que recueil- 
lera l'histoire : les cinquante napoléons étalés devant 
la pauvre femme qui a fait un vœu, comme il arrive 
dans les contes de fées ; il y a encore les princes, tous 



410 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

les princes des bords du Rhin, à voir et à regarder, 
mais ne se blase-t-on point sur ce plaisir? Aussi, 
lorsque le départ est décidé, qu'on en sait l'itinéraire, 
que les couchées sont préparées à Spire, Saverne, 
Nancy, Chàlons, qu'il n'y a plus à craindre que l'Em- 
pereur change d'idée, c'est une joie à ne pas croire. 
En toute cette seconde partie du voyage, Joséphine 
est au second plan; son chevalier d'honneur inscrit 
bien encore quelques libéralités qu'elle fait aux pau- 
vres de chaque ville où l'on passe : 1 500 francs à 
Cologne, 250 francs à Bonn, 3 300 francs à Goblentz, 
600 francs à Bingen, 2 300 francs à Mayence, 700 francs 
à Spire, mais qu'est cela près de l'Empereur qui donne 
par dix ou quinze mille francs; qui, à chaque évèque, 
octroie 6 000 francs pour sa cathédrale, et qui ne 
visite point une église sans y laisser vingt-cinq louis : 
c'est le taux auquel, en France, Joséphine fixe ses 
bienfaits aux pauvres des villes où elle couche. 

* 

Ce voyage de 1804, ainsi divisé en deux parties, 

l'une où l'Impératrice est seule, l'autre où elle suit 
l'Empereur, fournit d'une façon presque complète la 
formule du cérémonial et l'aspect des voyages qu'ac 
complira Joséphine durant tout le règne. Elle viendra 
un mois à Plombières, en 1805 (14 thermidor au 
12 fructidor an XIII — 2 au 38 août) pour se reposer 
de l'épouvantable fatigue du voyage d'Italie qu'elle a 
fait avec l'Empereur; elle y reviendra deux mois en 
1809 (11 juin — 20 août) et ce sera chaque fois le 
même train et une pareille dépense. Mais, à chaque 



PLOMBIÈRES (1805) 411 

fois, il y aura une atténuation dans le cérémonial, un 
relâchement dans l'étiquette; l'Empereur mettra une 
sourdine de plus aux honneurs rendus et la Maison qui 
accompagnera l'Impératrice sera de moins en moins 
nombreuse. 

En 1805, cette diminution de rang ne semble point 
faite à dessein ; c'est uniquement pour se reposer, 
prendre les eaux, que Joséphine se rend à Plombières 
et l'ombre de Charlemagne ne couvrant point la 
petite ville des Vosges, n'exige point un déploiement 
des pompes impériales ; pourtant, l'on envoie de 
Nancy à Plombières une compagnie du 3* de ligne 
pour être employée à la garde de Sa Majesté ; aux 
limites du département et de l'arrondissement, il y a 
réception par les autorités civiles et militaires, dis- 
cours et saluts ; à l'entrée des villes, des arcs de 
triomphe; à Plombières, des portiques de feuillage, 
des illuminations et un feu d'artifice ; mais, cela fait, 
Joséphine est assez tranquille et peut se remémorer 
les temps, si lointains déjà, de ses premiers séjours 
au même lieu : elle vint là après le départ de Bona- 
parte pour l'Egypte, et manqua y périr : elle y revint 
<leux fois durant le Consulat, et, pour peu qu'elle 
pense, le site, les arbres, les êtres, les demeures, 
tout ce qui n'a point changé autour d'elle, doit lui 
rendre plus présent, plus vif, plus étonnant, le chan- 
gement qui s'est fait dans sa fortune : M rae de La 
Rochefoucauld l'accompagne et est sa dame d'hon- 
neur. N'est-ce point ici qu'elle a trouvé la chère 
cousine? L'étrange vie! Quand, en 1798, après sa 



412 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

chute, ce balcon cédant sous son poids, elle s'est 
trouvée là comme abandonnée, qu'elle a, en toute 
hâte, appelé Hortense pour la soigner, qu'était-elle? 
Et à présent un écuyer d'honneur pour la soutenir 
lorsqu'elle fait un pas, un préfet du Palais pour 
veiller à ses besoins, deux dames du Palais, cinq 
femmes de chambre, un contrôleur, et combien de 
laquais, de cuisiniers, d'officiers, de hâte-rôts, de 
cochers et de gens d'écurie ! En frais de poste, aller, 
retour et courses aux environs, 37 483 fr. 50. Et le 
total des frais qu'entraîne, rien que pour la Maison 
de l'Empereur, celte saison d'eaux toute simple, sans 
aucun divertissement d'exception, sans théâtre, sans 
chanteurs ni cantatrices, sans grandes excursions aux 
environs, sans gratifications d'exception, sans achats 
d'objets et sans fantaisies, s'élève à 134 482 fr. 97. 

Pour se divertir, Joséphine se fait peindre. Elle a 
rencontré, à Plombières, ce Laurent dont elle a plu- 
sieurs tableaux en sa galerie et qui réside à Epinal : 
c'est un peintre fort à la mode près des amateurs de 
l'espèce de M rae Gampan, il excelle aux sujets trouba- 
dour qu'il exécute en petites dimensions, genre Mié- 
ris, comme dit l'institutrice. Ce portrait, en pied, de 
48 pouces sur 15, que l'Impératrice paye 6 000 francs, 
ne peut manquer justement, par ses défauts, d'être 
un document des plus intéressants, aussi curieux que 
le portrait peint plus tard, par le même artiste, de 
Jérôme avec Catherine. 

Hormis quelques excursions, c'est là l'occupation de 
la journée. Pour les soirs, il ne se rencontre que deux 



PLOMBIÈRES (1805) 413 

. têtes, et est-il bien sûr que l'Empereur les eût approu- 
vées? Il y a, à Plombières, des baigneuses que l'Im- 
pératrice aperçoit sans doute, mais qu'elle ne devrait 
point voir : entre autres M me Hainguerlot, M" e Beau- 
vais, l'une des femmes, à coup sûr, les plus spirituelles 
de Paris, faisant de jolis vers, écrivant comme un ange, 
mais compromise, moins par elle-même encore que par 
son mari. Cet Hainguerlot, qui, en l'an IX, est lo 
contribuable le plus imposé de la République, qui paye 
53 000 francs de contributions foncières, a eu maille 
à partir, dès l'an VI, avec Lebrun, rapporteur dans cette 
fameuse affaire de la Compagnie J.-B. Dijon et G le où 
Hainguerlot était le principal intéressé. Lebrun, devenu 
troisième consul, a tout de suite signalé le ménage, 
d'autant plus dangereux que la femme est plus intel- 
ligente et plus agréable, l'homme plus fin, plus élé- 
gant et plus recherché. Ils ont été mis à l'index à 
perpétuité, au moins chez l'Empereur. Mais M me Hain- 
guerlot nen a pas pris son parti ; elle est venue ou 
se trouve à Plombières, et elle profite de la rencontre 
pour composer un vaudeville « rempli d'esprit et de 
sensibilité» qui a pour sujet un trait de bienfaisance 
de Sa Majesté à l'un de ses précédents voyages. Elle 
recrute une troupe où elle enrôle la belle M me Davillier, 
fait venir la famille qui a reçu le bienfait, organise une 
fête, y fait prier l'Impératrice par toutes les dames 
qui prennent les eaux et cela est charmant. L'Impéra- 
trice rend, quelques jours après, un concert, un bal 
et un souper, mais cela n'avance point les affaires de 
ces dames : les eaux ne tirant point à conséquence. 



414 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Au retour, Joséphine rentre dans sa dignité : 
lorsque, le 30 août (12 fructidor), elle arrive à Bondy, 
elle y trouve, pour la complimenter, le préfet et toutes 
les autorités qui l'attendent de pied ferme ; elle essuie 
les discours et, sous l'escorte de la gendarmerie, con- 
tinue sa route sur Malmaison, sans traverser Paris. 

Au dernier séjour de Joséphine à Plombières, son 
astre s'obscurcit, le dénouement approche, l'inévitable 
séparation contre laquelle elle lutte depuis dix ans 
va enfin s'accomplir. L'extérieur est encore imposant : 
il y a encore, pour accompagner l'Impératrice, le che- 
valier d'honneur, le général Ordener ; un chambellan, 
M. de Beaumont, et un écuyer, M. de Monaco. Il y 
a deux dames du palais, avec la Dame d'honneur, le 
Secrétaire des Commandements et deux pages. La 
livrée, l'écurie, la dépense sont pareilles ; pareils 
sont les présents et de la même somptuosité : aux 
pages que lui adresse l'Empereur pour lui annoncer 
ses progrès, M. de Beaumont le fils, le jeune Lari- 
boisière, le jeune Oudinot, ce sont des diamants de 
1 200, de 1 400, de 3 500, de 4 000 francs. S'arrête- 
t-elle dans une maison à Epinal et fait-elle à M me Dou- 
blât, dont le mari est receveur général, l'honneur de 
coucher chez elle, elle lui offre à elle-même une 
parure en or émaillé et perles de 1 400 francs, à la 
fille aînée une chaîne de col en maillons à perles 
fines et perles d'émail de 550 francs, aux deux autres 
enfants des montres de 200 et de 170 francs. Au sous 
préfet, au directeur de la poste, au capitaine des 






PLOMBIERES (1809) 415 

cuirassiers chargé de l'escorte, tabatières; les mêmes 
générosités aux soldats de garde auxquels chaque 
semaine l'Impératrice paye le spectacle. Sur les 
pauvres qu'elle rencontre, les prisonniers qui passent, 
les soldats blessés, retirés, estropiés, les musiciens 
nomades, les gens qui font voir quelque curiosité, 
la même pluie d'argent entremêlée d'or ; cela tombe 
tous les jours, plus ou moins fort : une femme dont 
elle fait rebâtir la maison, une vieille Américaine 
qui s'est recommandée du passé, une autre dont la 
propriété a été endommagée ; on la suit ainsi en ses 
promenades où, telle qu'une bonne fée, malgré son 
escorte de cuirassiers et de gendarmes, elle s'arrête 
aux passants, entre dans une ferme pour boire du 
lait, demande son chemin, s'intéresse à des paystis 
qui célèbrent la cinquantaine de leur mariage, donne 
au mari une tabatière d'or ciselé de 5o0 francs, à la 
femme une montre en or de 377 francs ; elle a retenu 
de ses précédents séjours le nom des gens et le met 
sur leur visage ; elle a même, et cela fait un étrange 
effet en ses mains, une provision de chapelets qu'elle 
distribue à des vieilles gens; mais, à regarder sa vie, 
à voir les gens qu'elle fréquente, on s'étonne.. Son 
existence bien plus resserrée, bien plus attristée, 
s'écoule étroitement entre sa fille, ses petits-fils, sa 
nièce Stéphanie et ses femmes de chambre ; plus de 
bals, plus de réceptions, plus de théâtre ; un abonne- 
ment au salon des bains fait tout le divertissement 
de sa suite ; point même d'excursions à distance ; et 
celle vie s'écoule dans l'étrange cadre qu'elle promène 



416 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

avec elle, au milieu de ces meubles d'or et de ver- 
meil qui ne la quittent point, à portée de ces parures 
dont on paierait la rançon d'un roi — trente-cinq 
parures complètes de diamants, de perles et de pierres 
de couleur — au milieu de cette folle garde-robe 
dont, à Plombières, d'un coup, elle donne trente-sept 
robes aux femmes de chambre. 

Elle fait la mère-grand' et jamais son petit-fils, tenu 
d'assez près par Hortense, ne s'est vu à telle fête : 
voici qu'il reçoit sa première montre, une montre 
savonnette à perles et deux bagues d'émeraude; mais 
qu'est cela près des joujoux qu'on fait venir de chez 
Musse], à Strasbourg? Les beaux jouets, et comme 
c'est plaisir de les donner, comme c'est bien mieux 
là ce qui convient que les jouets de Paris et comme 
.est clair et gai ces voitures à quatre chevaux, ces 
berlines-coupés, ces voitures de roulier, ce grand vais- 
seau de guerre à roulettes, en bois peint et verni, et 
les innombrables boîtes de soldats de carton fin, peints, 
montés sur bois, ou sur ciseaux; comme cela est d'un 
ton vif, trouvé à souhait pour amuser l'œil d'un enfant! 

Les grands déballages des caisses de joujoux, le 
remuage des parures, l'inspection des robes, les pro- 
menades de santé avec Hortense et Stéphanie, c'est 
presque tout. Il y a bien à Plombières quelques per- 
sonnes qui fréquentent chez l'Impératrice : M. de 
Boufflers d'abord, le vieux M. de Boufflers qui, sans 
dornte, est à Plombières moins pour son estomac que 
pour son beau-fils, Elzéar de Sabran, dont il prétend 
abréger l'exil. Il vient, de sa voix chevrotante, avec 



PLOMBIÈRES (1809) 4i7 

ses façons d'abbé vénérable, avec la couronne de 
longs cheveux blancs qui pare sa tête chenue, lire, 
en intonations de drôlerie, des petits contes grave- 
leux, si lointains, si démodés, si hors de place en 
la bouehe édentée d'un vieillard, qui portent jusque-là 
l'écho des temps abolis et qui détonnent comme une 
obscénité sur une tombe. Puis, c'est M. Mole, en passe, 
dès lors, d'arriver à tout, car il plaît à tous : aux 
femmes qui le prisent fort, à l'Empereur qui, sur son 
nom et son unique livre, l'a en gré et, en trois ans, 
l'a fait conseiller d'Etat, à l'Impératrice qui voudrait 
qu'il fût gouverneur de ses petits-fils, et à la reine Hor- 
tense qui peut-être a pour lui un sentiment plus vif. 
A ces deux noms se réduit presque la société des 
eaux. Rien d'extérieur, rien qui soit inscrit dans les 
journaux devenus muets par ordre : à peine si l'on 
y trouve la mention de l'arrivée, du départ, du retour 
à Malmaison. Point de réception alors aux barrières 
de Paris, ni discours, ni canon ; cette note toute nue 
aux faits divers, le 17 août : « S. M. l'Impératrice est 
attendue ce soir à Malmaison. » 

C'est là, si l'on peut dire, la philosophie de ces 
trois voyages aux eaux : ils marquent les étapes et, 
comme l'ascension, annoncent la chute. Ils montrent 
assez bien Joséphine en son intimité de vie, en son 
désoeuvrement d'existence, libérée de l'Empereur. 
Mais encore, pour répéter l'expérience et la confir- 
mer, faut-il voir ces longs séjours qu'elle fait, durant 
les guerres, aux extrémités de l'Empire; là. elle est 

27 



418 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINF 

davantage en représentation et elle conserve plus sa 
dignité d'Impératrice ; mais, en ce nouvel aspect, 
n'est-il point d'autres indices intéressants à prendre 
d'elle? 

Pourquoi, en 180b, en 1806, en 1809, quitte-t-elle 
Paris pour aller s'établir à Strasbourg ou à Mayence? 
L'Empereur désire-t-il que, en son absence à lui, elle 
ne réside point dans la capitale? Prétend-elle se 
soustraire à des obligations de représentation qui 
déplaisent? Craint-elle de se laisser aller à des 
démarches qui la compromettent? Bien plutôt, n'est- 
ce point l'idée arrêtée de ne point quitter l'Empereur, 
de ne point se laisser séparer de lui, de maintenir, 
par une présence effective, l'habitude de la vie com- 
mune ? Sans doute cela, et cela uniquement. Car, chez 
Napoléon, nul désir qu'elle l'accompagne ainsi jusqu'à 
celte première étape ; malgré les instances qu'elle lui 
adresse, il ne l'appelle près de lui ni à Berlin en 1806, 
ni à Varsovie en 1807, ni à Schœnbrùnn en 1809. Il 
lui répète, au contraire, qu'elle doit aller tenir la 
cour à Paris, qu'elle doit y faire gagner les commer- 
çants, donner des bals, se montrer dans les théâtres ; 
qu'il y a utilité, nécessité à ce que Paris souffre le 
moins possible de la guerre. Elle ne part pas, elle 
allonge la courroie, elle invente des prétextes, elle se 
cramponne aux lieux où elle est, elle espère toujours 
que l'Empereur l'appellera ; elle s'imagine qu'ayant 
fait la moitié ou le quart de la route, elle se trouve 
plus à portée et que, comme il est arrivé déjà, l'Em- 
pereur ne peut manquer de la faire venir à quelque 



SÉJOURS AUX FROiNTIÈRES 419 

moment. Et elle vit dans cette inquiétude, dans ce 
perpétuel qui-vive, jusqu'au jour où, sur un ordre 
formel et positif, elle est bien obligée de rentrer à 
Paris. 

A part, il faut mettre la première campagne, celle 
de 1805. Là, elle est au pinacle ; ses inquiétudes, 
pour le moment, sont assoupies : en accompagnant 
l'Empereur jusqu'à Strasbourg, en y établissant 
ensuite sa résidence, elle cherche « à échapper aux 
discours parisiens qui l'effrayent, à la surveillance 
de ses beaux-frères, à l'ennui du palais de Saint- 
Cloud. Elle s'amuse d'une représentation nouvelle ». 
Elle se sent si bien assurée de la victoire qu'elle 
envisage dès à présent comme certaines les consé- 
quences de cette victoire, le mariage qu'elle procu- 
rera à son fils, le triomphal voyage qu'elle entre- 
prendra dans des pays nouveaux. 

Ce premier voyage à Strasbourg, où elle arrive 
après cinquante-huit heures de route sans un arrêt, 
est très semblable au séjour à Aix-la-Chapelle, plus 
luxueux, plus mouvementé encore. D'abord, c'est un 
vrai palais qu'elle habite : l'ancien palais épiscopal, 
au bas de la cathédrale, qu'a reconstruit sur les plans 
de l'architecte Massol, le premier évêque de la 
maison de Rohan, Armand-Gaston, cardinal et grand 
aumônier. L'édifice a été terminé en 1741 ; il est 
tout à la moderne en ses aménagements intérieurs, 
et c'est d'une belle et riche ordonnance, entre les 
deux pavillons en façade sur la place, si gracieux 
avec leur unique étage et leur fronton cintré, ce 



420 JOSÉPHINE 'MPÉRATRICE ET REINE 

portail à colonnes et à balustres que décorent des 
groupes et des vases ; puis, au fond, le palais, dont le 
rez-de-chaussée sur la cour forme le premier étage 
de l'autre façade sur l'Ill. De ce côté, le monument, 
avec ses trois étages, ses dix-sept croisées en façade, 
l'avant-corps sortant supporté par quatre hautes 
colonnes et surmonté d'un toit en coupole, les deux 
pavillons dont les toits saillants s'unissent au bâti- 
ment central par une riche balustrade ornée de vases, 
est vraiment digne de ces souverains qu'étaient les 
Rohan, si raffinés en leurs goûts, si magnifiques en 
leur représentation, si justement désireux de mettre 
leur demeure de pair avec la grandeur de leur vie. 
Ce palais qu'a étrenné presque Louis XV en 1744, 
qu'a habité Marie-Antoinette dauphine, a été vendu 
comme bien national en 1791, racheté 129 000 livres 
par la ville, qui y a établi le siège de l'administration 
municipale. Lorsque le sénatus-consulte de floréal 
an XII, a déterminé que « des palais impériaux seront 
établis aux quatre points principaux de l'Empire », 
Strasbourg a offert son palais. Sans accepter formel- 
lement et décréter encore l'érection, en résidence 
impériale, l'Empereur a virtuellement accepté : tout 
de suite, de Boulogne, il a donné ordre au Graud 
maréchal d'expédier Fontaine à Strasbourg pour 
mettre la maison en état de le recevoir. En moins de 
quinze jours, Fontaine a fait déménager les bureaux, 
les archives, même les prisonniers qui se trouvaient 
encore dans les bâtiments ; arrêtant le nettoyage 
extérieur, de crainte des mauvaises odeurs de peia- 



STRASBOURG (1805) 421 

ture, car il sait que pour l'Empereur « c'est la pire 
des choses », il est parvenu à restaurer et à 
meubler les appartements : pour ces travaux auxquels 
Napoléon a affecté un crédit de 60 000 francs, 
Fontaine n'a dépensé que la moitié; mais, pour 
l'ameublement tiré de Strasbourg - , de Nancy, de 
Lunéville et des châteaux des environs, il a fallu 
178 145 fr. 60; encore n'est-ce que du provisoire et 
quantité de choses manquent que Duroc enverra, 
comme une batterie de cuisine de 15 000 francs, et 
on transportera de Paris le linge, la verrerie, l'ar- 
genterie nécessaires. 

Le 1 er vendémiaire an XIV (23 septembre), tout 
est prêt, même les écuries de Baden et des écuries du 
Haras disposées pour recevoir les chevaux et tout le 
service. 

L'Empereur a son appartement sur la cour; entrée 
par le péristyle de gauche, sortie par le péristyle de 
droite : salon de service, cabinel de travail, chambre 
à coucher, cabinets de toilette et de bains ; derrière, 
sur la terrasse de Nil. les grands appartements, sept 
magnifiques salons faisant là premier étage. Au 
premier étage sur la cour, au second sur 1111, qua- 
torze chambres à la disposition de l'Impératrice, mais 
assez incommodes d'approche, le palais n'ayant été 
bâti que pour un maître et le reste étant divisé à 
l'infini en chambres séparées. M. Rémusat, qui 
voudrait que Joséphine revînt à Paris, eu fera des 
embarras, mais l'Impératrice s'en contentera. 

Les quatre premiers iours, l'Empereur présent, 



422 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REIINE 

réceptions, audiences, compliments, honneurs de tous 
genres qui ne s'adressent guère à l'Impératrice; mais, 
l'Empereur parti le 9 vendémiaire (1 er octobre) et 
Joséphine restée seule à Strasbourg, sa vie s'installe. 
Bausset, qui est chargé du matériel, s'acquitte à 
merveille de ses fonctions : en deux mois, du 1 er oc- 
tobre au 29 novembre , il paye pour la cuisine 
122 666 fr. 73, pour l'office 49027 francs, pour la cave 
41 998 francs : mais aussi, les représentations, les 
dîners, les bals, les concerts se succèdent sans inter- 
ruption. D'abord les autorités du département et 
quatre-vingts demoiselles des premières familles de 
Strasbourg, puis le maréchal Kellermann et son état- 
major, puis la grande députation du Tribunat qui doit 
aller chercher l'Empereur à l'armée, mais reçoit 
ordre de rester à Strasbourg et y fait un fonds de 
société, puis vingt-deux dames qui sont ce qu'il y a 
de mieux dans la ville, puis les maires de Paris qui se 
rendent près de l'Empereur ; puis, à proportion que 
croissent les succès de l'Empereur, l'afflux des princes 
allemands : le prince électoral de Bavière, les princes 
de Bade, les princes de Hohenlohe, le prince hérédi- 
taire de Hesse-Darmstadt. Tout ce qui va de France 
à l'armée passe par Strasbourg et présente ses hom- 
mages ; tout ce qui, en Allemagne, se trouve à por- 
tée, s 'efforce à présent d'obtenir la bienveillance de 
l'Impératrice. Joséphine se plaît à recevoir ces res- 
pects ; elle ne manque aucune cérémonie ; elle de- 
meure jusqu'à la fin aux bals qu'elle donne, elle a 
des politesses pour chacun, et, que la fête soit pour 



STRASBOURG (1805) 423 

célébrer la prise d'Llm ou la présence des princes 
allemands, c'est une grâce pareille et un sourire à la 
jeunesse dansante qui lui gagne tous les cœurs. 
Jamais Strasbourg n'a vu bals si éclatants, orchestres 
si nombreux : il en coûte à l'Impératrice 1 014 francs, 
et c'est plus que la ville entière ne dépense en dix- 
ans. Et ce ne sont point là des bals restreints à la 
Cour, la société de la ville, les dames etles demoiselles 
présentées dont le nombre grossit chaque jour, les 
officiers, les membres du Tribunal les jeunes gens de 
lagarde d'honneur reçoivent quelqu'une des cinq cent 
cinquante invitations qu'on imprime exprès chezEck. 
Les jeunes gens de la garde ont même mieux qu'un 
bal : ayant offert à Sa Majesté un modèle en argent 
de la cathédrale, du coup, en voici quelques-uns invi- 
tés à dîner! 

Ce qui plaît par-dessus tout, ce sont les concerts : 
qu'on pense ! En la ville la plus folle de musique qui 
soit en France, l'Impératrice ne s'est point contentée 
d'appeler pour la divertir des cantatrices comme 
M" e Gervasio et M" e Delihu, à chacune desquelles elle 
donne cent louis de gratification, elle a fait venir Spon- 
tini pour exécuter devant elle des morceaux de sa 
composition. ParSpontini, elle donne à ses invités la 
pimeur de la Vestale ; elle fait exécuter dans sa cha- 
pelle un o Salutaris qu'il a composé exprès et elle en 
est si satisfaite qu'elle lui commande un Domine sal- 
vum; elle lui accorde pour son voyage une gratifica- 
tion de 1 800 francs, mais elle fait bien mieux, puisque 
c'est elle, malgré l'Empereur en quelque sorte, qui 



<-i JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

obtient à l'Opéra un tour de faveur pour la représen- 
tation de la Vestale. Et dès lors, on peut dire que Spon- 
tini fut immortel. 

Pour posséder de tels artistes, l'Impératrice ne 
dédaigne point les théâtres, théâtre français et théâtre 
allemand. Au théâtre français où elle occupe la loge 
du préfet, décorée pour elle, elle se plaît assez pour 
envoyer! 200 francs de gratification au directeur de la 
troupe et 300 francs à l'orchestre et, bien qu'elle n'en- 
tende certes poin.t la langue, elle fait la même grâce 
à Vogel, le directeur du théâtre allemand et, à chaque 
représentation où elle assiste, on note soigneusement 
que, comme aux bals, elle reste jusqu'à la fin. 

Elle ne se contente point de s'associer ainsi aux 
plaisirs de la ville, d'associer la ville même à ses 
amusements, elle se mêle à la société, s'unit à elle 
par un lien d'étrange fraternité : il existe à V Orient 
de Strasbourg une loge des Francs Chevaliers qui, à 
l'occasion du séjour de l'Impératrice, tient une loge 
d'adoption sous la direction de M me de Dietrich, grande 
maîtresse titulaire ; Joséphine préside. Est-elle donc 
initiée? Qui ne l'est en son temps? Trois princesses : 
la duchesse de Bourbon, la duchesse de Chartres et 
la princesse de Lamballe n'ont-elles pas, en 1777, 
été les premières adoptées par la loge de la Candeur 
et n'ont-elles pas entraîné, après elles, toutes les 
dames de la Cour et de la Ville ? En tout cas, Joséphine 
s'associe aux travaux en habituée ; e'cst elle-même 
qui désigne, parmi ses dames du palais, M me de Ca- 
nisy, comme néophyte et qui la fait recevoir. La 



STRASBOURG (1805) 425 

ville entière prend part à la solennité ; il en résulte, 
parmi les frères du monde entier, une singulière 
popularité pour l'Impératrice dont deux loges au 
moins, l'une 0.\ de Paris et l'autre 0.*. de Milan, 
prennent le nom et réclament la protection.. 

Quiconque vend quelque chose, quiconque fabrique 
quelque chose, s'applaudit du passage de Joséphine : 
elle achète les dessins de Zix, les tableaux en décou- 
pures de Yallet, ancien comédien, les ouvrages de 
tour du sieur Holtzapffel, les grandes figures de 
porcelaine du sieur Lanfrey, qui, à son goût, rem- 
portent sur les vases que la Reine de Prusse a fait 
décorer de vues de Malmaison, à la manufacture de 
Berlin, et qu'elle lui envoie par le conseiller Rosens- 
tiel. Elle achète des bonbons, des graines, des 
plantes, des animaux vivants, des joujoux, et, de ses 
mains, coule incessamment un ruisseau d'argent sur 
qui l'approche ; le matériel seul du voyage — la 
tenue de maison — jette plus de 500 000 francs 
dans Strasbourg et avec ce que l'Impératrice dé- 
pense et fait dépenser, on atteint bien vite les mil- 
lions. Aussi voudrait-on grandement la conserver 
tout i'hiver, aussi aspire-t-on à ce qu'elle se plaise à 
Strasbourg ; et, quand elle reçoit de l'Empereur 
l'autorisation de s'avancer en Allemagne, c'est une 
désolation ; mais, pour elle, n'est-ce pas une vraie 
joie? Ce voyage triomphal de Carlsruhe à Stuttgard 
et à Munich, ce voyage où, comme dit l'Empereur, 
« elle sera honnête, mais recevra tous les hommages, 
car on lui doit tout et elle ne doit rien que par hon- 



426 JOSÉPHINE I SI PEU ATRICE ET HEINE 

nêteté », n'est-ce point pour combler d'orgueil la 
moins vaniteuse femme? Quoi ! non pas égalée seule 
ment, mais supérieure — et de combien ! — aux mar- 
graves et aux électrices, et ce sont princesses d'An- 
gleterre, d'Autriche, de Hesse, de Nassau, de Saxe, 
de Hesse, de Bade. « L'électrice de Wurtemberg esl 
fille du Roi d'Angleterre, écrit l'Empereur; c'est une 
bonne femme, tudoisla bien traiter, mais cependant 
sans affectation. » 

Et n'est-ce rien pour « la petite créole », comme 
disait Napoléon, de parcourir ainsi toute l'Allemagne 
en un cortège qu'eût envié une reine : chevalier 
d'honneur, dame d'honneur, quatre dames du palais, 
quatre chambellans, deux écuyers, tout un monde de 
serviteurs, et de s'en aller ainsi au-devant de ce 
vainqueur en qui elle sait encore, sinon un amant 
passionné tel qu'aux jours d'Italie, au moins un com- 
pagnon très tendre, fort désireux de la retrouver 
« dès que ses affaires le lui permettront ». Si jamais 
correspondance de mari à femme a été intime et 
fréquente, si jamais continuité et permanence de ten- 
dresse a été marquée, c'est bien dans ces lettres 
écrites, chaque jour presque, par Napoléon à sa femme 
durant la campagne de l'an XIV. Encore, ne les a- 
t-on point toutes et peut-on être assuré que beaucoup 
n'ont point été publiées : « Ma Joséphine, ma bonne 
Joséphine... je t'aime, je t'embrasse... Je désire bien 
te voir... Il faut être gaie, t'amnser, espérer qu'avant 
la fin du mois nous nous verrons... Du moment que 
cela sera possible, je te ferai venir... Je suis bien 



VOYAGE EN ALLEMAGNE (1805) 427 

désireux de t'embrasser... Je désire bien te revoir... » 
Et de chaque couchée, de chaque bivouac, de chaque 
champ de bataille, c'est une lettre pareille, non point 
brûlante et délirante comme huit années auparavant, 
mais telle qu'on sent vraiment, un besoin de l'avoir 
près de lui, une joie de la revoir, la compagne, l'in- 
dissoluble amie, l'indispensable confidente. Bien 
sûr, il ne va pas lui conter ce qui est de ses affaires 
de politique et de guerre, mais il lui conte tout ce 
qui est de ses misères de santé, des fatigues souf- 
fertes, des joies attendues : tout ce qui est de son 
domaine, à elle, tout ce qui rentre dans ses attribu- 
tions de tendresse et de dorlolerie. N'y a-t-il pas 
en vérité de quoi triompher de ces lettres et n'est-ce 
pas tout simple que Joséphine, lorsqu'elle les montre, 
lorsqu'elle les envoie à sa fille, veuille qu'on les lui 
rende pour les garder comme le plus cher trésor ? 
Mais n'est-il pas tout juste aussi qu'elle se plaise 
à les faire lire, à montrer aux gens comme elle est 
aimée ! 

La voici donc partie pour ce nouveau voyage : c'est 
le 7 frimaire (28 novembre) à la première heure : huit 
sous-officiers courront au-devant des voitures ; la 
garde d'honneur à cheval fera l'escorte ; la garde 
d'honneur à pied formera la haie au pont de Kchl 
avec les compagnies d'élite de la garde nationale. Au 
départ, canon, sur toute la route, vivais; à l'extrême 
frontière, à l'entrée de Kehl, les autorités de Stras- 
bourg et, attendant son arrivée, les chevaux de car- 
rosse, que l'Electeur a envoyés et un fort délache- 



428 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

ment de hussards badois ; mais les gardes d'honneur 
strasbourgeois, enthousiasmés des bontés que l'Impé- 
ratrice leur a marquées durant son séjour, dont 
encore elle vient de donner des preuves à un de leurs 
camarades blessé, ne veulent quitter l'escorte qu'à 
Bischoffsheim, à trois lieues de Kehl. 

Ce n'est point assez des deux écuyers et des deux 
cents hussards de l'Électeur de Bade; à Rastadt, c'est 
le Prince électoral ; à Mulbourg, c'est le margrave 
Louis qui la salue et se mêle à son cortège, et ce 
cortège passe sous des arcs triomphaux; il rencontre, 
presque à chaque pas, des temples où, au fronton, 
s'inscrit un Salve, où, au dedans, s'érige sur un 
piédestal entouré de verdure, le buste du dieu vivant. 
Sur une colonne haute de cent pieds, elle lit : Jose- 
phi/iœ, Galliarum Aw/ustœ et, quand, à six heures du 
soir, elle entre à Garlsruhe, au son des cloches, au 
milieu des salves d'artillerie, elle trouve, dans la 
cour du château tout illuminé, à la grande porte, 
l'Electeur, les margraves et toutes leurs cours. Le soir 
même, cercle et gala ; le lendemain, après les pro- 
menades dans la ville et aux environs et la visite 
obligatoire à la Faisanderie, grand concert où presque 
toutes les dames sont vêtues dans le goût français, puis 
cercle. 

Le 9 (30 novembre), départ pour Stuttgard, encore 
le canon, encore les cloches, l'escorte badoise, l'es 
huit chevaux pour le carrosse de l'Impératrice, et 
cinquante-quatre autres chevaux de relais pour les 
neuf voilures. A la frontière de Wurtemberg, le 



VOYAGE EN ALLEMAGNE (1805) 429 

grand maréchal de la Cour et le grand écuyer; plus 
loin, le Prince électoral et le prince Paul. La nuil 
tombe ; des flambeaux s'allument, on marche enlre 
des feux de bois léger qui brûlent de chaque côté de 
la route. A la porte de Stuttgard, où l'on est à sept 
heures, le magistrat attend ; canon, cloches, haie de 
soldats raides de froid et de discipline; dans la grande 
rue, des autels égyptiens illuminés ; à la porte du 
palais, la famille électorale qui l'accompagne à ses 
appartements où, à la fin, elle soupe seule. Le lende- 
main dimanche, messe dans les appartements, visites, 
présentations, puis un grand dîner dans la salle 
blanche. Joséphine, sur une estrade, sous un dais, 
avec la famille électorale, plus bas, deux tables île 
cent couverts, en face, un orchestre; après dîner, 
l'Opéra : Y Achille, de Paër, et un feu d'arlitice ; le 
lendemain, visite de Louisbourg et de Monrepos, et le 
soir, Roméo et Juliette, de Zingarelli. Le 3 décembre 
(12 frimaire), c'est le départ à sept heures du matin, 
et les mêmes cérémonies, et l'Electrice ornée de tous 
ses diamants avec qui elle couche sans doute, et tous 
les princes en grand uniforme, le canon, et les troupes, 
et le déjeuuer au château de Greppingen, et, jusqu'à 
la frontière de Bavière, les mêmes arcs de triomphe, 
saluts et discours. 

Là, en Bavière, on est presque en France : la pre- 
mière couchée, c'est Ulm, et Augereau y commande. 
L'escorte française ne se compose plus seulement des 
huit sous-officiers courant au-devant des voitures, mais 
il y a cavalerie française, en même temps que wur- 



430 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

tembergeoise et ulmienne. Augereau a préparé une 
grande parade et, pour le soir, une fête splendide, 
mais Joséphine, excédée par la migraine, profite de ce 
qu'elle est en France et demande son lit. Le lendemain, 
il faut partir pour Augsbourg, où l'on aura la récep- 
tion de l'évêque. Puis, d'Augsbourg à Munich, une 
route d'arcs de triomphe, des orchestres si rapprochés 
que leurs sons se confondent, un cortège grossi à 
chaque village de nouvelles gardes d'honneur, pour 
escorte la cavalerie de la garde royale d'Italie et, aux 
portes de Munich, les célèbres voitures de gala de la 
Cour, ces voitures qui passent justement pour des chefs 
d'œuvre de sculpture et de peinture. Mais Joséphine 
n'y monte point, elle reste dans sa voiture de voyage, 
« et son entrée n'en n'est pas moins brillante ». 

Du 5 (i4 frimaire) au3i décembre (10 nivôse), elle est 
seule à Munich où ce sont des fêtes pareilles à celles 
déjà vues, des présentations, des cercles, des prome- 
nades, des opéras. Quelle lassitude et comme à la fin 
on s'ennuie à être tant amusée ! Elle n'a plus un ins- 
tant qui lui appartienne, plus une minute pour écrire 
même à l'Empereur qui, gentiment, se plaint une 
première fois « que les belles fêtes de Bade, de Sfutt- 
gard et de Munich fassent oublier les pauvres soldats 
qui vivent couverts de boue, de pluie et de sang », 
qui, neuf jours plus tard, d'un mode ironique qui lui 
est assez peu ordinaire, rappelle sa femme aux réa- 
lités : « Grande Impératrice, daignez, du haut de 
vos grandeurs, vous occuper un peu de vos esclaves. » 

Mais en vérité, où aurait-elle pris le temps maté- 



VOYAGE EN ALLEMAGNE (1805) 431 

riel d'écrire? N'a-t-il pas fallu, à chaque station, 
entrer en connaissance avec les familles princiëres, 
recevoir et rendre les visites, s'intéresser à chacun, 
se laisser présenter le peuple de la Cour, s'habiller 
et se rhabiller, varier ses toilettes et ses costumes 
selon les heures et les occasions, se promener, dîner, 
souper, voir l'Opéra, tout le temps en grand gala et 
sans un instant de solitude? N'a-t-il pas fallu qu'elle 
réglât elle-même les présents, non seulement aux gen- 
tilshommes et aux dames qui sont désignés pour son 
service, mais aux princes et aux princesses? En robes, 
en modes, en schalls, en affiquets de toute sorte, elle 
traîne un magasin : la corbeille destinée à la prin- 
cesse de Saxe Hildburghausen qui vient d'épouser le 
second fils de l'électeur de Wurtemberg, 43 500 francs 
de chiffons fournis par Leroy, dont on ne laisse guère 
que la moitié à Stuttgard, le reste devant servir à 
faire des présents aux filles de l'électeur de Bavière. 
La réserve est-elle épuisée, c'est sa propre garde- robe 
qui est mise à contribution et elle passe aux épaules 
de l'électrice de Bavière le premier cachemire que 
celle-ci ait possédé. 

De diamants et de bijoux, elle a emporté pour 
80 160 francs et tout est si bien employé-que, à l'arri- 
vée de l'Empereur à Munich, c'est lui qui fournit 
aux nouveaux présents. De ses mains à elle, des 
mains de son premier écuyer, des mains de sa dame 
d'honneur, coule incessamment, sur la route qu'elle 
suit, un ruisseau d'or, où éclatent, par instants, lf s 
perles, les diamants et les pierres de couleur : c'est 



432 JOSEPHINE IMPERATRICE ET REINE 

57 460 francs par d'Harville, c'est 12 000 francs par 
M me de La Rochefoucauld, c'est 9 600 francs par 
l'Impératrice elle-même. Sa bourse vide, elle prend 
100 louis dans celle de Ballouhey, elle prend ce 
qu'ont en leurs poches les écuyers, les chambellans, 
les huissiers, les femmes de chambres : 80 000 francs 
encore. Et n'est-ce point la meilleure façon de s'éta- 
blir en son rang impérial, de laisser de son voyage 
une longue renommée, de se placer hors de compa- 
raison avec qui que ce puisse être, dans le passé et 
dans l'avenir? 

Ce n'est point assez que l'or et les bijoux, c'est 
l'exquise élégance qu'elle porte partout avec elle, 
c'est le sourire qui ne quitte point ses lèvres, même 
aux heures les plus fâcheuses de migraine; c'est le 
salut gracieux à qui l'acclame; c'est l'aumône de son 
regard jointe au présent de ses mains. Si long en 
sera le souvenir, que, cent ans après son passage, des 
paysans de Souabe en ont de leurs pères reçu la 
tradition et en savent les circonstances, et que José- 
phine leur apparaît telle qu'une reine des fées, la 
fée aux perles et aux diamants, en manteau couleur 
d'aurore, en robe couleur de soleil. 

En elle et avec elle, mieux peut-être que l'Empe- 
reur par les canons et les batailles, Paris conquiert 
l'Allemagne Certes, elle ne pense point qu'elle fasse 
œuvre de politique lorsqu'elle se pare à miracle pour 
les fêtes des électeurs. Et pourtant, dès la première 
étape, pour lui plaire et se mettre à l'unisson ; « les 
dames s'habillent au goût français » : à Stuttgard, 



VOYAGE EN ALLEMAGNE (1805) 433 

lis conversions sont plus difficiles : l'Electeur veille à 
sa bourse; il ne trouve les femmes à sa fantaisie 
qu'en grand habit dès le matin; peu lui importe qu'à 
sa cour les modes retardent d'un ou deux siècles ; 
cela en est plus grand genre et plus vieille cour et 
ce ne sont point les regards d'envie que l'Electrice 
coule sur ses toilettes de Leroy qui détermineront 
l'augmentation de son budget : pourtant, la corbeille 
laissée à la princesse Paul jette une semence qui 
poussera quelque jour et l'on en verra les fruits. 
Quanta Munich, c'est, du premier jour, une victoire 
entière où l'on ne saurait se méprendre, car l'Elec- 
trice, pleine de coquetterie, charmante de visage, n' 
pas encore trente ans et ses belles-filles sont les 
beautés « les plus réputées des Cercles ». Aussi bien, 
n'est-ce point là un médiocre avantage que prend 
Joséphine dans la négociation bien plus difficile 
qu'on imagine où elle va se trouver mêlée à l'occa- 
sion du mariage d'Eugène. 

A la cour de Bavière, durant le mois presque 
entier que Joséphine y passe, attendant l'Empereur, 
ce mariage fournit l'intérêt particulier; il fait le nœud 
de ce drame qui se joue dans le décor des banquets, 
des représentations d'Opéra, des promenades, des 
excursions, au son des timbales et des trompettes 
saluant l'Impératrice; sans paraître et sans avoir l'air 
de rien, elle parvient à se mettre au courant el 
devine ce qu'elle ne sait pas. Elle prolonge donc fort 
utilement son séjour. D'ailleurs, la saison est trop 
rigoureuse pour qu'elle pousse jusqu'à Schœnbrûnn 

28 



434 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

et puis elle est souffrante, même assez sérieusement, 
des fatigues éprouvées. 

^'Empereur arrivé, elle rentre en quelque sorte 
dans sa suite, mais, n'est-ce point le moment où sa 
fortune est le plus haut portée, celui où son fils 
adopté par l'Empereur, marié par lui à la princesse 
de Bavière, échange le nom de Beauharnais pour 
celui de France, et reçoit la promesse du royaume 
d'Italie. Jamais elle ne dut se sentir en une telle 
assurance de l'avenir, en une telle certitude d'avoir 
enfin conjuré le mauvais sort. 

L'année suivante, lorsque, dans la nuit du 24 au 
23 septembre 1806, elle part avec l'Empereur, lorsque, 
après avoir traversé la France sans arrêt, sauf 
quelques heures à Metz, elle se trouve établie a 
Mayence dans le Palais teutonique, c'est déjà une 
moindre conviction du succès final, une moindre 
allégresse de victoire, une inquiétude de cette 
guerre qui recommence toujours, dont nulle bataille 
n'aura raison. 

Et ce sentiment est partagé par l'Empereur. Il ne 
peut s'arracher des bras de sa femme, il pleure, il 
redoute l'avenir; il y a en son physique comme une 
révolution à quitter ceux qu'il aime. 

Et l'Empereur parti, les dames du Palais arrivées : 
M rae de La Rochefoucauld, M raes d'Arberg, de Turenne, 
et de Montmorency, combien plus vives encore les 
impressions, à entendre constamment prôner l'armée 
prussienne et contester les succès des Français. Ce ne 



MAYENCE (i 80 1 80 7) 435 

sont ni M. Rémusat, ni M. de Béarn, ni M. Duma- 
noir, ni même cet excellent Ordener qui peuvent la 
remonter et lui donner du cœur, Talleyrand s'y 
essaye bien un peu : et Ton pourrait penser que la 
venue de Stéphanie, celle surtout d'Hortense et de 
ses deux fils, changeront ses idées : mais non : elle 
passe son temps à pleurer. « Je ne comprends pas 
pourquoi tu pleures, » lui écrit l'Empereur le 5 octobre, 
et un mois après, le 1 er novembre, ce sanglot dure 
encore : « Talleyrand, écrit l Empereur, arrive et me dit 
que tu ne fais que pleurer. Que veux-tu donc? Tu as ta 
fille, tes petits-enfants, et de bonnes nouvelles, voilà 
bien des moyens d'être contente et heureuse. » Rien 
n'y fait, et c'est, durant les trois mois du voyage, 
un effroi qu'elle ne peut vaincre, une tristesse 
qu'elle ne saurait expliquer, une préoccupation que 
rien encore ne motive et qui relève de ces pressen- 
timents étranges et vagues qui, au sommet où José- 
phine est parvenue, font craindre, deviner et entre- 
voir la chute? Qu'a-t-elle lu dans les cartes avec 
qui elle est familière et qui lui ont annoncé déjà bien 
des secrets? Tous les soirs, après sa partie de whist, 
tandis qu'on danse et qu'on joue des charades dans 
le salon voisin, elle tire les cartes. Un soir, qu'elle 
fait cela à son ordinaire, elle s'écrie : <c Grande nou- 
velle! Victoire incroyable! » Elle reprend son jeu, 
recommence : « Encore une victoire, c'est si beau 
qu'il faut s'en tenir là. » Et dans le bruit que fait la 
jeunesse continuant ses danses, un huissier ouvre 
"les deux battants de la porte, et jette l'annonce d'un 



436 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

page de l'Empereur : c'est Armand de Lespinay, 
premier page, qui, crotté jusqu'à l'échiné, entre, 
place sur son chapeau un billet sans enveloppe et, 
genou plié, le présente à l'Impératrice : c'est écrit 
d'Iéna : « Ma chère Joséphine, nous avons joint 
l'armée prussienne, elle n'existe plus. Je me porte 
bien et te presse sur mon cœur. » Et Joséphine 
s'adressant à qui lui a coupé le jeu : « Eh bien! à pré- 
sent, aurez- vous foi dans mes cartes? » 

Mais, ensuite, dans ces cartes, n'a-t-elle rien vu qui 
la touche, elle, qui la menace, qui la terrifie! Car, à 
ses pleurs continuels, nulle raison apparente, nul 
motif défini, nul prétexte même. Il ne manque pas 
de princes empressés à lui faire leur cour; ce sont 
ceux du nord à présent, comme c'étaient ceux du 
midi à Strasbourg; mais toujours les mêmes : la 
grande-duchesse de Hesse-Darmstadt, les princes de 
Nassau, la duchesse régnante de Saxe-Gotha, le prince 
de Schwartzbourg-Sondershausen, la princesse Je 
Hohenlohe, le margrave de Hesse-Rothembourg, les 
princes de la Leyen et de la Lippe, le prince hérédi- 
taire de Saxe-Weimar, que lui importe! Elle leur est 
aimable sans doute, elle leur fait bonne mine, elle 
les invite à dîner, mais ce n'est point leur présence 
qu'elle désire, et sur cette joie-là, elle est blasée. 

On a transformé en théâtre la grande salle du 
manège de l'école d'équitation : elle y va une fois 
pour l'inaugurer, écoute distraitement les plats cou- 
plets en son honneur, n'y retourne plus. On essaye 
de la distraire en la promenant aux environs; elle 



MAYENCE (1806-1807) 437 

regarde à peine, dans ce délicieux Biberich, les serres 
du prince de Nassau ; entraînée par sa fille et sa nièce, 
elle revient un soir dîner, mais elle s'ennuie du bal, 
du château illuminé, même du jardin dévalant jus- 
qu'au Rhin, pailleté de lampions et rougi de feux 
de bengale. A Francfort, où elle va rendre la visite 
du Prince primat, elle reçoit d'un air agréable les 
hommages qu'on lui rend ; elle fait ses compliments 
des beaux dîners, des opéras de Titus et du Sacrifice 
interrompu; elle loue comme il convient la tenue de 
la garde bourgeoise ; elle sourit aux vivats, elle s'in- 
cline à l'enthousiasme ; elle n'oublie personne en ses 
présents ; elle a une façon à elle d'offrir au maréchal 
de la cour une tabatière de 7 200 francs, où brillent, 
en diamants, les lettres J. N. ; elle a marqué des 
tabatières pour les deux chambellans, pour le colonel 
des gardes, pour le contrôleur, des joncs à sept bril- 
lants pour le fourrier de la chambre; le conseiller 
d'économie et le décorateur des tables, elle a désigné 
des montres pour le colonel de la garde à cheval, 
les valets de chambre et l'inspecteur des postes : elle 
n'a eu garde d'omettre Mgr l'évêque pour une opale 
entourée de brillants, surtout M' le de la Leyen, la 
nièce du Prince primat, et comme si, dès lors, elle 
avait résolu le mariage qu'elle lui fera faire trois ans 
plus tard, elle lui a dédié une montre avec médaillon 
en brillants de 3 000 francs ; mais, ni les acclamations 
des Francfortois, ni les promenades, ni les beaux 
spectacles, ni, au retour à Mayence, les jolis concerts 
que lui donnent ses deux cantatrices et le célèbre 



438 JOSEPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

violoniste Boucher, rien n'éteint ses inquiétudes, 
rien n'atténue ses tristesses, rien ne diminue le désir 
maladif qui la dévore d'être appelée par l'Empereur, 
de le rejoindre, de le tenir, de s'assurer ainsi qu'il 
n'échappera point. 

Par chaque courrier, elle le sollicite ; par chaque 
courrier il remet le voyage ; d'abord, il a sans doute 
envie qu'elle vienne et il le montre, mais, bien qu'il 
soit sincère, il ne se détermine point et, durant près 
de deux mois, il la tient constamment suspendue : 
qu'on regarde ses écritures : le 2 novembre : « Il ne 
me manque plus que le plaisir de te voir, mais j'es- 
père que cela ne tardera pas ; » le 16 novembre : 
« Si le voyage n'était pas si long-, tu pourrais venir 
jusqu'ici... j'attendrai ce que tu en penses ; » le 
22 novembre : « Je me déciderai dans quelques jours 
à t'appeler ici ou à te renvoyer à Paris ; » le 
26 novembre : « Je verrai dans deux jours si tu dois 
venir. Tu peux te tenir prèle ; » le 27 novembre : 
« Je serai ce soir à. Posen. Après quoi je t'appellerai 
à Berlin afin que tu y arrives le même jour que moi ; » 
le 3 décembre : « J'espère sous peu de jours t'appeler, 
mais il faut que les événements le veuillent; » et la 
même chose le 10, le 12, le 15, le 20 décembre : 
« J'espère dans cinq ou six jours pouvoir te man- 
der. » 

Alors, les journaux qui pourtant s'occupent si 
peu de Joséphine et sont si discrets sur la vie qu'elle 
mène, annoncent naturellement à chaque poste le 
départ pour Berlin. Cinq fois ils insèrent la nouvelle 



MAYENCE (1806-1807) 439 

et la démentent autant de fois. L'Impératrice, d'ail- 
leurs ne renonce pas ; elle insiste ; elle se cramponne 
à son idée; à défaut de Berlin, elle ira s'installer à 
Fulde; au moins, ne veut-elle point quitter Mayence. 
Elle y est mal, tout le monde se plaint autour d'elle ; 
ce ne sont que mines renfrognées, soupirs qu'on ne 
se donne pas même la peine de dissimuler en bâille- 
ments. Exaspérée de Mayence, M mo de la Rochefou- 
cauld s'insurge en paroles contre l'Impératrice. l'Em- 
pereur et surtout la France. Gela revient à Napoléon. 
« M mc L..., écrit il, est une sotte si bête que tu devrais 
la connaître et ne lui prêter aucune attention. » José- 
phine fait semblant de ne pas entendre. Il y revient 
par le courrier suivant : « La personne dont je t'ai 
voulu parler est M me L... dont tout le monde dit bien 
du mal. On m'assure qu'elle était plus Prussienne que 
Française, je ne le crois pas, mais je Ja crois une 
sotte qui ne dit que des bêtises. » Et sur le même 
thème : « Je hausse les épaules de la bêtise de 
M mo L... Tu devrais cependant te lâcher et lui con- 
seiller de ne pas être si sotte. Cela perce dans le 
public et indigne bien des gens. Quant à moi, je 
méprise l'ingratitude comme le plus vilain défaut îu 
cœur. Je sais qu'au lieu de te consoler, ils t'ont fait 
de la peine. » A la fin, comme cela devient insup- 
portable, il écrit : « Renvoie ces dames qui ont leurs 
affaires. Tu gagneras d'être débarrassée de gens qui 
ont dû bien te fatiguer. » 

Cela montre assez l'état de cette cour et l'anarchie 
qui y règne, à quel point Joséphine sait peu imposer 



440 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

le respect et se défendre même contre ses entours. 

11 est vrai qu'elle a pour principale ennemie sa 
dame d'honneur, celle qui devrait la soutenir davan- 
tage et que l'excellent Ordener est l'homme le moins 
propre du monde aux fonctions que Napoléon lui a 
imposées. Elle se débat dans l'oisivelé, mauvaise 
conseillère ; elle ne trouve nulle part l'avis utile, le 
conseil nécessaire, l'avis désintéressé qui relèverait 
sa faiblesse, l'empêcherait de faillir et sauvegarderait 
sa dignité. 

Elle reste donc et s'éternise à Mayence, attendant 
toujours le signe qu'elle espère depuis deux mois. 
Mais Napoléon, arrivé et installé à Varsovie, n'éprouve 
plus du tout le besoin qu'elle le rejoigne : le 3 janvier, 
il lui écrit : « Je serais d'avis que tu retournasses à 
Paris où tu es nécessaire ; » le 7, bien plus nette- 
ment : « Rentre à Paris pour y passer l'hiver. Va aux 
Tuileries et fais la même vie que lu as l'habitude de 
mener quand j'y suis. C'est là ma volonté; » le len- 
demain : « Je t'avais priée de rentrer à Paris... Paris 
te réclame. Vas-y. C'est mon désir. » Et il réitère 
l'ordre ou le désir, le 11, le 16, le 18, plus souvent 
sans doute. C'est seulement sur cette lettre du 18 
qu'elle se décide : « Si tu pleures toujours, je te 
croirai sans courage et sans caractère. Je n'aime pas 
les lâches. Une Impératrice doit avoir du cœur. » Il 
faut donc partir : sans doute, l'Empereur sait que 
Paris, après la vache grasse de 1804, ne voit point 
sans ennui la vache maigre de 1806, succéder à la 
vache coriace de 1805 ; deux hivers à la suite sans 



H A YEN CE (1806-1807) 441 

une cour qui réside, sans fêtes, sans bals, sans 
réceptions, c'est dur pour les marchands. Par ordre, 
les princesses du sang et les princes d'Empire ont 
ouvert leurs maisons, mais il y a pénurie de danseurs 
et, pour les bals de l'Archichancelier, il faut lever, 
à Saint-Gloud, une conscription de pages. 

C'est le motif qu'allègue Napoléon ; mais il en a 
d'autres que Joséphine a devinés dans sa jalousie 
native contre « les belles de la grande Pologne ». 

Avant le départ, Joséphine fait ses présents : le pré- 
fet, Jean Bon-Saint-André, reçoit une belle tabatière 
en or émaiilé avec chiffres en brillants (écaille noire 
doublée en or avec chiffres en brillants, tout à fait 
Convention), l'évèque une moins riche en or émaiilé, 
puis le maire, le médecin de Wiesbaden — elle n'eût 
point été elle-même si elle n'avait profité de celle 
occasion de prendre les eaux — le directeur de la 
douane et le directeur de la poste : des boîtes de 
3 800 à 4 300 francs selon le grade. — Pour le maré- 
chal Kellermann, il en faut une à part à cercle de bril- 
lants avec les portraits de l'Empereur et de l'Impé- 
ratrice peints par M. Parent. Et il y a encore une 
parure en camées pour M me Lorge, femme du géné- 
ral; une très médiocre, en mosaïque fond turquoise, 
pour la princesse de Hohenzollern, trois de rien du 
tout pour M roe Jolivel et M me Dibelius, et pour la fille 
du proviseur du lycée : et c'est fini. Point de garde 
d'honneur, point de jeunes filles à compliment, rien 
qui, après ce long séjour de quatre mois, marque des 
nabitudes prises, des liaisons formées, quelque chose 



442 jnsr.riu.M-: lîirÉHATiiiCE et he;:>e 

d'analogue à ce qui était à Strasbourg l'année précé- 
dente. Jean Bon-Saint-André attend l'Impératrice à 
Gemershein où elle passe la nuit, et de là elle part pour 
Strasbourg. Elle arrive, accepte une fête improvisée 
par le préfet Shée, repart pour coucher à Bar-sur-*- 
Ornain, chez M me Oudinot, à qui elle offre une parure 
en cornalines brûlées, gravées en creux et montées en 
or à feuilles de chêne, de 1 6G0 francs. Réception des 
jeunes personnes de la ville offrant des fleurs : ci, 
ilcux petites montres de col. Avant Paris, on s'arrête 
encore à Epernay chez M me Moët : elle aura pour son 
ciérai gement une parure en coquilles orientales enri- 
chie de perles, de 1 030 francs, et la fille du maire, 
pour son compliment, une petite parure en coquilles 
blanches. Enfin, voici le département de la Seine et, 
à la lisière, le préfet et les autorités ; grâce à eux, on 
n'est aux Tuileries qu'à huit heures moins le quart. 
El . !e lendemain, trois salves d'artillerie; quatre jours 
après, toutes les autorités qui défilent et font leurs 
c< mpliments; puis, la vie reprise comme si l'Empe- 
reur était présent, avec les messes du dimanche, les 
cercles diplomatiques, les présentations d'étrangers 
et d'étrangères, les grands spectacles à l'Opéra, même 
des bals particuliers, des visites de manufactures et 
de monuments et des auditions au Conservatoire : 
chaque semaine, un jour ou deux à Malmaison, avec 
une société sur qui l'Empereur garde l'œil ouvert et 
dont il chasse impitoyablement toute brebis galeuse. 
C'est là que, comme à l'ordinaire, on célèbre la Saint- 
Joseph et c'est par des petites pièces d'Alissan de 



VOYAGE A LACKEN (1807) 443 

Chazet et de Longchamps que les princesses Caro- 
line et Pauline viennent débiter et détonner en 
compagnie de M mes Ney, Lavallette et Junot, de 
MM. Junot, de Brigode, d'Angosse et de Montbre- 
ton. Cela est froid, malgré les couplets et l'Impéra- 
trice, quoi qu'elle fasse pour paraître contente, reste 
inquiète, agitée, comme sous la menace d'un mal- 
heur. Et le voici le malheur : le petit Napoléon, le 
fils aîné de Louis et d'Hortense, l'enfant que pré- 
fère l'Empereur, qu'il a depuis trois ans désigné 
comme son successeur, est pris du croup et. en deux 
jours, meurt à La Haye. Il meurt le cinq mai — coïn- 
cidence étrange ! Le 8, on en a la nouvelle à Paris, 
mais Joséphine qui, depuis le 6, est installée à Saint- 
Cloud, n'ose point partir sans l'autorisation de l'Em- 
pereur. De plus, elle est souffrante : on a dû lui 
mettre un vésicatoire derrière la nuque. Le 10 seule- 
ment, après un conseil des dignitaires où Cambacérès 
a pris sur lui d'autoriser le voyage, elle se met en 
route incognito avec une suite des plus restreintes : 
une dame, un chambellan, un écuyer, le médecin de 
service, un premier valet de chambre et une femme 
de chambre. Elle s'arrête à Lacken où elle attend 
Hortense qu'elle ramène à Malmaison. 

N'avait elle point lieu d'être inquiète et n'est-ce 
point ici la terminaison de sa fortune? Les propos 
qui vont s'échanger, les projets qui vont se former 
à Tilsitt, c'est, plus tôt ou plus tard, la répudiation, 
la déchéance, l'épouvantable abandon. 

Deux années passent où elle est ballottée, Napo- 



444 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

léon ne parvenant point à prendre une décision, 
voulant d'abord achever telle ou telle partie de son 
œuvre avant d'accomplir cette séparation définitive 
qui coûte tant à son .cœur : elle pressent les dangers, 
elle s'en inquiète, elle se rassure ; elle est éveillée 
aux indices, elle surveille les propos. L'Empereur 
part pour la guerre d'Autriche ; il voudrait que 
Joséphine restât ; elle obtient à grand'peine de l'ac- 
compagner jusqu'à Strasbourg, de l'y attendre. Cette 
fois, plus de spectacles ni de théâtres ; presque point 
de visites de princes et de princesses d'Allemagne, 
à l'exception de quelques Badois qui font une appa- 
rition de simple politesse. Ce qui vient trouver 
l'Impératrice, c'est sa famille : Hortense en pleine 
lutte avec son mari et qui ne sait où aller ; Stéphanie, 
qui s'efforce d'échapper à sa belle famille ; Catherine, 
qui vient d'être chassée de ses États par l'insurrection, 
qui est partie de Cassel sans bagages, sans suite, sans 
maison et est venue se réfugier à Strasbourg. Qui 
encore? deux dames polonaises, M rae Krasinska, née 
Radziwill, la femme du colonel des Chevau-légers, 
et M me Lubienska, née comtesse Ossolinska, femme 
d'un chef d'escadron. Ces deux dames sont du voyage, 
logent au palais et participent à la vie intime au 
même titre que M me de La Rochefoucauld qui s'ab- 
sente le plus qu'elle peut et disparaît avant la fin, 
M me de Serrant, M me Devaux et quatre hommes : 
Ordener, Beaumont, Monaco et Deschamps. La reine 
Hortense n'a en femmes avec elle que la gouvernante 
de ses fils, M me de Boubers; Stéphanie et Catherine 



STRASBOURG (1809) 445 

ont leurs Allemandes. Passe la duchesse de Cour- 
lande, qui vient de marier à Francfort sa fille à 
M. Edmond de Périgord, mais le fonds de société, ce 
sont les Strasbourgeoises, M mo Mathieu -Faviers, 
femme de l'ordonnateur en chef, qui semble en grande 
faveur et qui prête ses chevaux à l'Impératrice les 
premiers jours; la générale Walther, puis M me Shée, 
la femme du préfet qu'on voit peu, peut-être M me Brice- 
Montigny, la femme du gouverneur du palais ; en 
vérité, cela ne compte pas. Des promenades au jar- 
din botanique et à l'Orangerie Joséphine, quelques 
visites aux monuments — dont Joséphine ne parait 
guère curieuse, car c'est le 6 juin seulement, à ce 
quatrième voyage, que, pour la première fois, elle va 
voir le tombeau du maréchal de Saxe — quelques 
courses aux environs, sans jamais franchir le Rhin, 
car il faut l'autorisation expresse de l'Empereur pour 
sortir de l'Empire, et il ne permettra même point' à 
Joséphine d'aller aux eaux de Bade, — c'est toute la 
vie. Brusquement, éclate quelque nouvelle de victoire, 
mais c'est Ratisbonne : l'Empereur est blessé ; il ne 
"a point voulu écrire à sa femme sur le moment; il 
lui a simplement mandé qu'il avait eu une attaque 
de bile, mais elle finit par le savoir et ses inquiétudes 
redoublent. C'est l'Empereur lui-même qui essaie de 
la rassurer : « La balle qui m'a touché ne m'a pas 
blessé, lui écrit- il; elle a à peine rasé le tendon 
d'Achille. » Même l'entrée à Vienne que vient 
annoncer le colonel Guéhéneuc ne la remet point, et 
l'enthousiasme de la ville, et la sérénade que donne 



446 JOSÉPHINE IMPERATRICE ET REINE 

la garde d'honneur au-devant de la terrasse du palais, 
sur des bateaux illuminés, et le feu d'artifice impro- 
visé et la joie des paysans. Sans doute, elle fait ce 
qu'il faut : elle envoie cin juante napoléons aux musi- 
ciens; elle accepte la fête que la ville veut lui offrir, 
mais, lorsqu'elle se rend, le 29 mai, à l'Orangerie de 
la Robertsau, à travers les avenues illuminées, qu'elle 
assiste au concert, au feu d'artifice et au bal, quelle 
tient cercle avec cette affabilité qui lui gagne tous les 
cœurs, elle sait, à n'en point douter, que, après la 
journée indécise du 2 1 , le 22, la victoire a été infidèle, 
que, à Essling, l'Empereur a dû se retirer — qu'im- 
portent les causes? — et qu'il n'a échappé à un 
désastre entier que par l'étonnante résistance de 
Masséna. Même, elle en perd la réserve accoutumée, 
elle en oublie toute prudence. A Metternich, qui 
arrive à Strasbourg pour être échangé contre l'am- 
bassadeur de France, elle fait dire, lorsqu'il descend 
de voiture, de se rendre de suite chez elle. « Je la 
trouvai, dit-il, très vivement préoccupée des suites 
que pourrait entraîner l'événement en question. 
Elle me mit au courant de ce quelle avait appris, et 
je ne gardai plus aucun doute sur l'importance de la 
défaite. Les détails étaient si précis, si positifs, que 
Joséphine ne doutait pas que, en arrivant à Vienne, je 
ne trouvasse les négociations en train. L'Impératrice 
admettait même que je pusse rencontrer Napoléon en 
roule pour revenir en France. » Ainsi, après treize 
années de vie politique, à la neuvième année où elle 
est la femme du maître de la France, voilà où elle 



STRASBOURG (1809) 447 

en est. et à qui elle adresse ses confidences! L'Empe- 
reur avait quelque raison de tenir hors de l'intimité 
de sa cour les diplomates étrangers. 

Pour achever le tableau, voici qu'arrive, à Stras- 
bourg, la duchesse de Montebello partie de Paris à la 
première nouvelle que le maréchal a été blessé. Elle 
ne fait que relayer à la Maison-Rouge, ne prend pas 
le temps de venir au palais, et c'est Joséphine qui va 
la trouver à son auberge. 

L'Empereur vaincu, Launes mourant, ce n'est rien 
encore, mais elle le sent, tout est en question pour 
elle : pas une fois, depuis le départ, Napoléon n'a 
pensé à l'appeler : ses lettres sont rares, courtes, 
sèches, uniquement remplies de nouvelles. Plus 
d'effusion, plus de tendresse ; un tout à toi banal. Nul 
encouragement, nulle gentillesse. C'est fini. Et elle 
n'ose même plus demander à le rejoindre, elle, si 
pressante les années d'avant, si convaincue qu'elle 
fera plaisir. Timidement, ce qu'elle sollicite, c'est 
Bade, et elle est refusée; on lui accorde Plombières. 
Mais elle irait se cacher n'importe en quel trou ; elle 
n'y tient plus, elle ne peut plus soutenir la vie de 
représentation qu'elle est encore obligée de mener 
à Strasbourg. Dès reçue la nouvelle à demi rassu- 
rante de la jonction de l'Armée d'Italie, elle part, elle 
disparaît, elle se terre à Plombières, où du moins 
personne ne la verra pleurer. 

Ce bref résumé des voyages impériaux d irant les 
campagnes complète, précise, affirme ce c^i'on a 



448 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

vu des séjours aux eaux, donne toute la physionomie 
des quatre années, montre la déchéance graduelle ec 
les échelons qu'il a fallu descendre; mais il manque, 
pour qu'on ait une notion de la vie de Joséphine, une 
esquisse rapide de ces voyages où elle accompagne 
l'Empereur et dont le triomphal retour d'Aix-la-Cha- 
pe;le a pu donner seulement l'idée. 

En 1805, c'est le voyage d'Italie d'où elle revient 
à ce point fourhue après la galopade d'une traite de 
Turin à Fontainebleau, que ses pieds enflés ne peuvent 
en trer dans ses souliers et qu'après, il lui faul un mois 
de cure à Plombières. En 1806, c'est le voyage de 
retour de Munich — rien. — En 1807, l'Empereur, 
partant pour l'Italie au plein de l'hiver, refuse de 
l'emmener. Elle s'en désole et elle eût certainement 
péri au passage du Mont-Cenis où Napoléon et ses 
compagnons de route faillirent rester ; mais en 1808, 
du 2 avril au 14 août, c'est le voyage de Bayonne. 
Sans doute sur ces quatre mois et demi, près de trois 
s'écoulent à Marrac, dans ce misérable petit château 
où, au rez-de-chaussée, l'Empereur et l'Impératrice 
ont chacun cinq chambres, mais où, à l'unique étage 
en mansardes, on a entassé dans treize chambres ou 
cabinets noirs, pêle-mêle, Meneval, Bâcler d'Albe, la 
garde -robe de l'Empereur, un grand officier, un valet 
de chambre, M me Gazzani, M me de Montmorency, 
quatre femmes de chambre, deux valets de chambre 
et les chefs de la bouche. Des mouches partout, en 
telle quantité et à tel point qu'on ne peut bâiller sans 
en avaler. Une vie malgré tout encore assez gaie dans 



VOYAGES AVEC L'EMPEREIR 449 

»;i tranquillité par le relâchement de l'étiquette, et 
surtout, pour Joséphine, parla croyance à une reprise 
de faveur. Mais c'est l'étonnant retour qu'il faut voir. 
Du 21 juillet au 14 août, on voyage : pour éviter la 
chaleur. l'Empereur prétend arriver vers huit ou 
neuf heures du matin dans les villes où il doit s'arrê- 
ter; on part donc à telle heure du matin ou de la 
veille qu'il est nécessaire. Le cortège se compose d'une 
voiture de service à quatre chevaux pour les ralels 
de chambre, de deux voitures à six chevaux pour les 
dames et les officiers, de la voiture de l'Empereur à 
huit chevaux, d'une calèche à quatre chevaux pour 
le Cabinet et d'une voiture à quatre chevaux pour la 
bouche. Le reste du service précède ou suit à douze 
heures d'intervalle avec dix voitures à six chevaux, 
quatorze à quatre chevaux et sept à trois chevaux. 
Devant l'Empereur, courent un écuyer, un page, trois 
sous-officiers, un sous-inspecteur des postes, un 
piqueur et trois courriers. Des brigades de chevaux 
de selle et des brigades d'attelage ont été d'avance 
envoyées dans chaque ville avec des pages, des sous- 
officiers coureurs, un peloton de gendarmes et un 
nombre plus ou moins grand de chevau-légers polo- 
nais d'escorte. Tout est prévu : au jour, à l'heure, a ia 
minute, tout est réglé, et pour vingt-cinq jours. Les 
préfets et les maires sont avisés ; à date fixe, les villes 
ont leurs fêtes préparées, et les peuples y affluent. 
Impossible de tricher, défendu d'être malade, défenau 
d'avoir la migraine, défendu de ne point paraître à 
l'heure dite, dans la toilette qu'il faut, un sourire aux 

2fl 



450 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

lèvres, des grâces dans la voix, de jolis gestes dans .'es 
mains. Pau le 22, puis Tarbes, Auch, Toulouse pen- 
dant quatre jours, Montauban, Agen, Bordeaux, 
Maintes, Rochefort, Niort, Fontenay, Napoléon, 
Nantes, Paimbeuf, Angers, Tours, Blois, voilà l'itiné- 
raire; mais ce ne sont point les couchées. De Marrac, 
on part pour Pau (Gelos) à neuf heures du soir, d'Auch 
pour Toulouse à la même heure, de Toulouse pour 
Montauban à sept heures, de Montauban pour Agen à 
six heures, d'Agen pour Bordeaux à sept heures : 
toute la nuit, on roule, et c'est sur des routes imagi- 
naires, au moins entre Bayonne, Tarbes et Auch. On 
arrive brisé, roué comme on disait, et c'est l'entrée, 
les clefs, les arcs de triomphe, les discours, les gardes 
d'honneur, puis, dès la sortie de voiture, les présenta- 
tions, les compliments, les ingénieux présents des 
jeunes filles, les ambitions allumées, les pétitions 
prèles, les quémanderies à satisfaire; puis, les fêtes 
populaires à regarder, et les bals, les spectacles, les 
cantates, les feux d'artifice ; on ne se couche point : 
l'on repart, et c'est de même dans une autre ville, 
avec des divertissements, des gentillesses, des 
fatigues pareilles. Et Joséphine, non seulement est 
impertubablement exacte, mais elle est constamment 
aimable : à coup sûr, elle ne peut, comme à Paris, 
avoir pour chacun une attention particulière et, par 
un mot, se retrouver en connaissance. Dans ce défilé 
de personnages nouveaux, dans ce passage ininter- 
rompu d'êtres qu'elle envisage pour la première fois, 
c'est à peine si, de temps à autre, elle se raccroche à 



VOYAGES AVEC L'EMPEREUB 451 

un nom déjà entendu et, dès lors, entre en conversa- 
tion ; mais elle possède un art si raffiné de parler les 
banalités et de trouver celles qui doivent le mieux 
plaire ; elle sait si agréablement sourire, elle a une 
telle façon d'offrir les dons d'usage aux jeunes 
filles et aux dames qui lui présentent des fleurs, des 
étoffes, des bonbons, les produits du cru, qu'elle gagne 
tous les cœurs Ce n'est point par une de ses dames 
ou par un chambellan qu'elle envoie les bijoux : elle 
les a sur elle; elle détache une montre de son cor- 
sage, elle tire une bague de ses doigts, elle a en 
mains une tabatière; ce qu'elle donne, c'est quelque 
chose d'elle, quelque chose qui lui appartient, qu'elle 
a porté une seconde et qu'elle semble avoir porté 
toujours. Le présent prend ainsi un air de spontanéité 
qui le rend plus précieux, qui le fait plus désirable : 
c'est sa montre, sa bague, sa tabatière, sa parure, so?i 
bracelet qu'elle adonné, non pas un bijou quelconque, 
un bijou anonyme qu'on se hâte de porter chez le 
joaillier pour en savoir la valeur. Ce n'est plus un 
présent, c'est un souvenir; pour la plupart, ce sera 
une relique. Comédie, soit : qu'est-ce donc que la 
vie? A coup sûr, Joséphine en pareils cas est une 
incomparable actrice; jamais elle ne porte sur son 
visage un air dtanm et de lassitude; jamais elle ne 
prend une façon hautaine pour embarrasser les gens; 
jamais elle ne se moque aux spectacles les plus risibles ; 
jamais elle ne montre une répugnance aux cérémo- 
nies les plus fastidieuses; jamais elle ne se dispense 
ti*s corvées les plus rudes. Pour quelle cause 1 P,:ur 



452 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

rester avec l'Empereur, montrer sa bonne volonté, 
faire preuve d'un dévouement à ses désirs? Gela sans 
doute ; car si, parfois, terrassée par la migraine, elle est 
obligée de se mettre au lit à la descente de la voiture, 
anéantie qu'elle est par la fatigue, jamais elle ne 
manque au départ, ne se fait attendre une minute, ne 
laisse échapper une plainte, tant elle a peur que Napo- 
léon ne la laisse en arrière, ne parte de son côté, ne 
lui enjoigne de regagner Paris. Mais ce n'est point 
tout : elle est femme du monde, femme bien élevée, 
femme élevée à la française, elle sait ses devoirs; plus 
haut elle est montée, plus elle sent les obligations de 
politesse et d'égards, et, de ces égards, les premiers 
qu'on doive marquer, c'est de subir et d'accueillir les 
respects. A cela quelque nuance de vanité peut se 
mêler, mais qu'importe? son devoir ici, elle le rem- 
plit mieux qu'aucune souveraine ne l'a jamais fait en 
France; et elle le remplit tout entier; elle le remplit 
mieux en province qu'à Paris, parce qu'elle n'y mêle 
presque jamais cet air de familiarité, qui nuit à son 
prestige. Elle y prend ce qu'il faut de grâce pour 
apparaître comme la bonne souveraine, mais elle y 
garde assez de dignité pour rester la souveraine : aussi 
a-t-on pu dire justement après de tels voyages: « Na- 
poléon gagne les batailles; Joséphine gagne les 
cœurs. » 



Ainsi dans un minutieux détail, a-t-on suivi l'exis- 
tence de Joséphine durant qu'elle fut impératrice, et 
de ses goûts, de ses habitudes, des façons qu'elle a 
adoptées, des cadres qu'elle a traversés, a-t-on pris 
quelque idée. Sans doute, l'on n'a touché ici qu'un des 
éléments d'information ; l'on n'a regardé que l'Impéra- 
trice et c'est sur elle seule qu'a été menée l'enquête : 
rien donc des relations de l'épouse, de la mère, de la 
bru, de la belle sœur, avec son mari, ses enfants et 
ses alliés ; rien de la vie de Joséphine avant l'Empire 
et après le divorce. 

C'est l'Impératrice seule qui est en jeu, et c'est 
uniquement le spectacle qu'elle a donné à ses contem- 
porains qu on a prétendu restituer. C'est sur les faits 
qu'on vient de voir qu'ils ont formé leur opinion et 
c'est sur cette opinion qu'a été rendu jusqu'ici le 
jugement de la postérité. 

« Caractère bienveillant, tact social tout parti- 
culier, » dit Metternich ; « jugement sain, grande 
habitude de la société, » dit Lavallette, et tous A la 
suite, Beugnot, Meneval, Mollien, Savary, Rapp, tous 
les mémorialistes sans exception, s'accordent à vanter 
son affabilité, son tact et la plupart ajoutent : sa bonté. 



454 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

Tous aussi sont unanimes en jugeant son intelli- 
gence : « Elle avait un esprit peu étendu, » disent 
ensemble Lavallette et Metternich ; « elle n'avait pas 
un esprit supérieur, » dit Meneval. 

Quant à la portée de cet jsprit et à son envergure, 
Ton peut se trouver d'accord avec les contemporains. 
11 manque, certes, à Joséphine, l'esprit de conduite, 
le haut dessein, le désir d'aller au grand. Elle est la 
gaspilleuse, et sa folie de dépense, l'incapacité où elle 
est de se régler jamais, le gouffre de Malmaison, le 
gouffre des couturiers, le gouffre des bijoutiers, cette 
vie la plus absurdement prodigue qui fût jamais au 
monde, suffisent pour en fournir la preuve. En 
évaluant à 25 millions ce qu'elle a, pour ses fan- 
taisies, dépensé en six années, l'on est au-dessous de 
la vérité; mais, qu'une femme trouve un amant prêt 
à payer toujours toutes les dettes qu'il lui plaira de 
faire, à quelle somme les montera-t-elle? Joséphine a 
réalisé ce rêve de ne compter jamais, d'ignorer la 
valeur des choses, de méconnaître l'argent, de ne voir 
que son désir du moment, et de le satisfaire : par là 
sans doute, elle s'est montrée médiocrement pratique 
et n'a point, comme le lui reprochait l'Empereur, 
assuré des rentes à ses petits-enfants ; mais elle a été 
dans la vérité de son rôle et de son tempérament, qui 
est un rôle et un tempérament de courtisane. 

En même temps qu'elle manque de l'esprit de con- 
duite, qu'on trouve chez les bourgeoises économes, 
elle déploie en toute circonstance une habileté infinie 
pour retenir et garder près d'elle l'amant, l'époux 



CARACTÈRE DE JOSÉPHINE 455 

qui, à chaque instant, cherche à s'échapper : elle 
tient en échec tous les Bonaparte ; elle mène quan- 
tité d'intrigues, pratique des alliances et, dans ce 
siège de quatorze ans dont elle -est l'objet, nul ne 
peut lui apprendre des tours pour se défendre, pour 
pratiquer des sorties et faire jouer des contre-mines. 
Elle a cet art suprême de ne laisser rien paraître de 
cette habileté et elle préfère qu'on la croie sotte plu- 
tôt que de se découvrir. 

Elle a pris, ou elle a de naissance, étant femme, une 
habitude de la dissimulation qu'en toute occasion elle 
met en pratique. Elle a, comme dit Napoléon, la 
négative, « c'est là son premier mouvement, sa pre- 
mière parole : Non et ce Non n'est pas précisément 
un mensonge, c'est une précaution, une simple 
défensive ». Elle n'avoue point, elle n'avoue jamais 
et avec cette arme seule, mais constamment employée, 
elle est constamment en garde. Elle porte à s'en ser- 
vir une telle habileté qu'un observateur tel que Beu- 
gnot a pu s'y tromper et van 1er sa sincérité. 

C'est qu'en effet sur tout ce qui ne touche pas à sa 
position, elle peut paraître et il semble même qu'elle 
soit sincère : que lui importe ? Il lui est plus simple, 
plus agréable et plus facile d'être aimable pour tous 
que de marquer à qui que ce soit une préférence ou 
une antipathie. A défaut de la prudence qui lui con- 
seillait une telle règle de vie, l'égoïsme la lui impose- 
rait. Elle n'a point d'amis, ni d'amies qu'elle ne soit 
prête à sacrifier à son intérêt du moment ; point de 
parent, point d'enfant, mais en même, temps elle fait 



456 JOSÉPHINE IMPERATRICE ET REINE 

des grâces à l'univers et chacun se retire charmé. 
La profondeur de son égoïsme est insondable, mais 
cet égoïsme revêt la forme particulière de l'affabilité 
et de l'attendrissement. Tout le monde s'y laisse 
prendre, elle-même eemble y croire. Et cela suffît. 

L'égoïsme, lorsqu'une femme le dissimule assez 
pour faire penser qu'elle a du cœur, est à la fois la 
plus grande des forces et la meilleure des armes. 
Joséphine y excelle et il suffît qu'elle paraisse ainsi, 
car, pour ce qu'elle pense réellement, nul ne le sait, 
pas même elle. Car, chez elle, l'égoïsme est si pro- 
fond et si naïvement absorbant qu'il s'ignore. La dis- 
simulation est si habituelle que son jeu n'exige aucun 
effort, et qu'elle est d'abord en action. De fait, l'on 
ne saurait demander mieux : la sincérité, qui est un 
besoin de nature et une faiblesse chez certains êtres 
masculins, n'est jamais qu'une apparence chez la 
femme et un moyen de mieux tromper. On ne doit 
donc exiger d'elle que de faire croire qu'elle éprouve 
des sensations ou des sentiments. Si elle en donne 
l'illusion, c'est assez. Joséphine a convaincu son mari 
et ses enfants qu'elle les aimait, elle a convaincu 
tout le monde qu'elle était bonne; elle a convaincu 
Beugnot qu'elle était sincère. N'est-ce pas comme si 
elle l'avait été ? 

Elle est une femme — la femme à la fois la plus 
civilisée et la plus sauvage ; nulle instruction, nulle 
croyance, nulle règle morale ; mais le sens du 
monde : sens qu'elle n'a point acquis, qu'elle a de 
naissance et qui la pare aux yeux. Du premier coup, 



CARACTÈRE DE JOSÉPHINE 457 

elle sait entrer dans un salon, y marcher, y paraître, 
dire ce qu'il faut à chaque personne, faire les diffé- 
rences, gagner tous les cœurs. Où l'a-t-elle appris? 
A la Martinique, à Panthemont, chez Barras ? Nulle 
part. Cela est un don. Elle est ainsi. 

C'est là sa qualité majeure, l'unique peut-être. 
Avec ce tact du monde et celte affabilité qui sont de 
nature, elle sauve tout, et le néant de son moral est 
couvert. Cela ne se rencontre-t-il pas che* quelques 
êtres? N'en sait-on pas qui, partis de plus bas, 
n'ayant point reçu plus que Joséphine une tradition 
de politesse et une éducation de société, se trouvent 
en leur atmosphère dans le premier salon où ils 
pénètrent et y sont mieux à leur aise que s'ils y 
avaient été élevés? Et l'inverse est vrai, car on sait 
tant de femmes et d'hommes bien nés, avant reçu 
l'éducation qui convient, qui passent, dans le monde, 
leur vie à n'en pas être. 

Affabilité et tact, égoïsme, dissimulation, voilà les 
vertus mondaines de Joséphine : elle n'en a point 
d'autres, mais n'aurait pas besoin d'en avoir si elle 
se trouvait toujours avec Napoléon. Il est, pour elle, 
le guide et le mentor nécessaire ; qu'il gronde ou 
qu'il se taise, il est là, cela suffit ; elle se surveille, 
elle agit selon la règle qu'il a donnée ; et, en se sou- 
mettant à l'étiquette, elle contraint les autres à la 
subir. Par là, elle se maintient en son rang, s'établit 
en sa dignité, et, par crainte plus que par goût, 
elle se trouve de pair avec sa fortune. Mais, que Napo- 
léoo » absente, alors, pareille à ces étoffes molles dont 



458 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

elle aime à se parer, elle laisse tout aller ; elle oublie 
ce qu'elle est devenue pour ce qu'elle a été, retombe 
à ses fréquentations, s'amuse à des niaiseries, se fait 
la complice d'inventions plaisantes, rit aux histoires 
salées, supporte les méchantes humeurs de qui l'en- 
toure, se plaît aux cancans de femmes de chambre, 
retombe à sa vie d'autrefois. Napoléon manquant, 
tout lui manque, car elle n'a pas, d'elle-même, pris 
une idée qui la maintienne et la porte au-dessus des 
autres ; sa dignité n'est que de reflet ; sa tenue ne lui 
est imposée que par la conscience de son intérêt, par 
la peur de perdre sa position. 

Celte position, quel fardeau ! Quelle lutte pour la 
conquérir, quel continuel effort pour s'y maintenir 
et, au fond, quelle triste vie ! Qu'on mette de côté ce 
qui en est la joie principale, le gaspillage, la toilette, 
les bijoux, Malmaison ; rien que la vanité satisfaite, 
mais à quel prix ! Pas une minute de calme, d'apai- 
sement, même de tranquillité. Cette femme qui serait 
volontiers sédentaire passe son temps d'impératrice à 
courir les routes, à changer perpétuellement d'hori- 
zon et de cadre. Une inquiétude qui la dévore, une 
attention qui la surmène : que dit-il? que pense-t-il? 
que va-t-il faire? S'il part, elle part. S'il voyage, elle 
voyage. S'il demeure, elle reste. Elle attend, des 
heures, des jours, épiant le moindre bruit et crain- 
tive au moindre souffle. Ne point déplaire au maître, 
ne point donner prise, et faire bonne contenance, 
garder bon visage, se renseigner sans avoir l'air, 
écouter sans qu'on s'en doute, sentir constamment 



CARACTERE DE JOSÉPHINE *59 

sur soi la menace de la répudiation, savoir cette 
répudiation inévitable, mais gagner du temps, retar- 
der l'accident, et cela, quatre années durant ! 

Quelle vie ! Quel supplice pour une autre femme : 
mais, telle qu'elle est, Joséphine avec sa nature, son 
existence de hauts et de bas, cette suite d'alternatives 
qui emplissent son passé, y est moins sensible sans 
doute qui ne serait une femme dont la vie eût été 
établie dès l'enfance, même en une position mé- 
diocre, mais définie et stable. Elle peut, même au 
milieu des plus graves inquiétudes, jouir d'un cha- 
peau, d'une robe, d'un bijou, elle peut potiner avec 
ses femmes de chambre, ses dames du Palais, les 
femmes qui lui font visite; elle peut regarder ses 
fleurs, jouer avec ses bêtes, faire des patiences. Elle 
a ce côté d'enfance qui, forcément, la distrait et 
l'empêche de s'assombrir. Ce n'est point une martyre, 
pas plus qne ce n'est un grand esprit ni un pauvre 
esprit : c'est, il semble, en la plus étonnante fortune 
qui soit, fortune où elle n'est pour rien, ne s'est en 
rien aidée et qui lui est tombée du ciel, comme la 
sublimation de la femme française — non point des 
vertus de la race, mais de ses charmes, de ses 
agréments et de ses vices de nature. 

Des deux femmes qu'elle montre — celle qu'elle 
est, l'Empereur présent, celle qu'elle est, l'Empereur 
absent — celle-ci seule, sans doute, est la véritable et 
la sincère. C'est celle que voient les marchands, les 
cabotins, les femmes de chambre, les jardiniers, celle 
que voient, à des jours, les dames du Palais et les 



4M JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

chambellans, la femme à dettes, à potins, à bestioles, 
qui mène au vrai la vie d'une fille la plus étonnam- 
ment entretenue, qui en a tout le fond d'être, tous 
les goûts, toutes les habitudes ; mais, de celle-là, le 
public, même à laCour, en devine seulement de petits 
côtés qu'il soupçonne, en raconte de petites histo- 
riettes et qui passent encore pour bonté, gentillesse, 
agrément de femme ; c'est l'autre que voit le public, 
celle tendue en son désir, en sa passion de ne pas 
déchoir, de ne pas être remerciée, congédiée vilaine- 
ment, si adroite que, de ce continuel offort, sauf aux 
derniers jours et lors de la chute imminente, nul ne 
s'aperçoit : elle ne se guindé point, elle ne s'efforce 
pas : elle est juste ce qu'il faut et telle qu'il faut qu'elle 
soit. Elle y excelle à ce degré qu'elle y est constam- 
ment naturelle, et sa comédie est si divinement jouée 
quelle fournit constamment l'illusion entière de la 
vérité. Aussi bien, qui peut dire qu'elle n'y soit pas 
sincère et que, ce rôl' appris, elle n'y soit pas entrée 
au point de le vivre réellement? Serait-elle la première 
femme chez qui l'on relèverait une dualité de senti- 
ments, une existence double, une tromperie sincère? 
Serait-elle la seule qui eût trouvé le moyen d'être 
ensemble très fille et très grande-dame, en qui l'on 
constaterait à la fois tous les goûts qui font celle-là, et 
tout le charme qu'il faut à celle-ci ? Tromper, n'est-ce 
point toute la femme et pourvu qu'elle trompe sans 
que jamais l'on s'en aperçoive, qu'importe le reste? 
En vérité, les contemporains ont eu raison, et c'est 
leur opinion qui doit demeurer : l'intime, le pro- 



CARACTERE DE JOSÉPHINE 461 

fond, le for intérieur des êtres, si, grâce à une 
recherche attentive, l'on parvient à en prendre des 
indices, l'on n'y pénètre point; il faut se tenir aux 
apparences qu'ils ont données et les juger sur le 
dehors. Les vertus domestiques consistent d'abord à 
rendre heureux le compagnon de vie : et Napoléon 
n'a cessé de proclamer le bonheur qu'il avait dû à sa 
femme. Quant aux vertus sociales qui, chez les civi- 
lisés, doivent primer toutes les autres, qui sont les 
seules sur qui la Société ait un droit d'enquête, les 
seules qui lui importent et qui la regardent, Joséphine 
ne les possédait-elle point à un degré incomparable ; 
la grâce qui la faisait agréable à regarder, l'affabilité 
qui lui indiquait les mots à dire, le tact et la mémoire, 
L'agrément de la voix et le charme du sourire, et 
cette admirable faculté de dissimuler et de mentir, 
la vertu sociale par excellence ! 

Ainsi vaut-elle parce qu'elle est femme et ne peut- 
on dire que, en son temps, elle représente, incarne, 
symbolise même la Femme, non la femme de loyer 
ou la femme de temple, la femme de chasteté et de 
sacrifice, de devoir et d'abnégation, mais la femme 
telle qu'il le faut dans le monde, dans le salon et le 
boudoir, la femme qui n'a rien appris et qui sait, 
d'instinct, tout ce qu'il faut, l'être de luxe, d'agré- 
ment et de plaisir, qui, par ses défauts plus encore 
que ses qualités, forme le lien des sociétés, en rejoint 
les membres épars, y établit une sorte de loi de ga- 
lanterie et de politesse et qui, sans effort apparent, 



♦62 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

passe de sa bergère à un trône, n'y semble point 
enivrée, n'y éprouve point de gêne, y est à son aise. 
C'est là sans doute la qualité suprême — et combien 
rare et distinguée ! — qu'il faut reconnaître à José- 
phine. Tout en gardant le souvenir de ce qu'elle a 
été, et en ne s'en faisant pas accroire, elle se met de 
pair avec chaque situation nouvelle et elle n'y paraît 
point déplacée. Si elle a des incertitudes et des hési- 
tations, lorsqu'elle est parvenue au sommet, elle est 
de nature si malléable et si facile que, sur un regard 
de l'Empereur, elle se reprend tout de suite et se 
trouve de pair : il n'est point de ses actes sociaux 
— et combien compliqués, difficiles, étranges ! — 
un seul qui fasse sourire; il n'est point une de ses 
paroles publiques qui détonne ; il n'est point un de 
ses costumes qu'on regrette. Elle n'a ni à se repro- 
cher une faute de goût, ni un manque de tact, ni une 
vulgarité d'expression ou de tenue. La femme 
triomphe en elle, la Française, la créole, la femme qui 
n'est qu'une mondaine, et qui n'a besoin d'être rien 
de plus, parce qu'elle ne saurait être rien de mieux. 



TABLE DES MATIÈRES 



AVERTISSEMENT 



I . — L'existence de Joséphine. 

Où Joséphine a vécu. — Instabilité de la vie: identité des 
Cadres — Le Cadre obligé; les Comparses nécessaires. 

— L'appartement des Tuileries. — L'appartement de Saint- 
Cloud. — Une Journée de Joséphine. — Le Réveil. — Les 
Chiens. — La Toilette. — Les femmes de chambre. — Les 
dessous. — Le coiffeur. — Les Robes. — Les Modes. — 
Les Fournisseurs et les dépenses. — M. Leroy. — Les 
Bijoutiers, les bijoux. — Les Fantaisies. — Les dettes de 
Joséphine. — Le Secrétaire des Commandements. — La 
Cassette. — Les Secours, les Bienfaits, les Pensions. — 
Sainte-Périne. — Le Professeur d'Histoire. — Le Médecin. 

— Le déjeuner. — Occupations de l'après-midi. — Les 
Solliciteurs. — Les Recommandations. — Ce que Joséphine 
obtient pour les Beauharnais, les Tascher. — La Toilette 
du soir. — Le Dîner. — La Soirée 

II. — La maison de l'Impératrice. 
Joséphine a-t-elle les caractères d'une Souveraine? — Ce 
qu'était la Reine de France. — Ce qu'était la maîtresse du 
Roi. — Ce qu'était la Maison de la Reine. — Ce que fut la 
Maison de l'Impératrice. — Organisation et Traitements 

— Le premier aumônier (M. de Rohan). — Les services de 
la chambre. — La dame d'Honneur (M m « de la Rochefou- 
cauld). — La dame d'atours (M m « Lavallette). — Les 
dames du Palais. Première promotion. — Dames du Con- 
sulat. — Femmes du nouveau Régime. — Femmes de l'an- 
cien Régime. — Piémontaises et Génoises. — Grandes 
Dames de l'ancienne Cour. — M mM de Montmorency et de 
Mortemart. — M m » de Chevreuse. — Toilettes. — Ton et 
conduite. — Contrainte. — Les Chambellans. — Les 
Ecuyers. — Le Chevalier d'Honneur. — Le Premier Écuver. 



464 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE 

— Les Ecuries particulières de l'Impératrice. — Organisa- 
tion. — Voitures. — Chevaux. — livrées 103 

III. — Les cérémonies et les fêtes. 

Prérogatives de l'Impératrice. — L'Impératrice est-elle José- 
phine? — Honneurs décernés à l'Impératrice. — Rôle de 
Joséphine. — Le Sacre et le Couronnement. — Costumes. 

— Cortège. — Cérémonial. — Fêtes offertes à Joséphine 
après le sacre. — Joséphine au sacre de Milan. — Les 
fêtes non politiques. — Baptêmes. — Mariages de famille. 

— Banquets impériaux. — Grands bals. — Présentations. 

— Cen les chez l'Impératrice. — liais et concerts. — Mu- 
sique de It Chambre. — Napoléon Imprésario. — Cercles 
dans les grands appartements. — Théâtre de la Cour, aux 
Tuileries. — Joséphine dans les Cérémonies 21B 

IV. — Ualmaison. 

Trianon et Ualmaison. — Pourquoi Malmaison? — Séjours à 
Croissy. — les dehors. — Histoire. — Anciens proprié- 
laire-. — Mobilier. — L'Achat. — L'Installation. — Retour 
de Bonaparte. — Travaux d'aménagement. — Le premier 
million. — Description. — Joséphine prend la direction. 

— Les agrandissements. — Le Personnel. — La Biblio- 
thèque. — Les Pleurs. — Ventenat. Mirhel. — Le jardin 
botanique. — Les animaux. — Dépenses de l'an XII. — 
Règlement île l'an XIII. — Comment il est exécuté. — Ré- 
forme de 1806. — Comment Joséphine tourne la réforme. 

— Ses goûts. — Les animaux — Le jardin d'essai. — Les 
Terrassements. — Les Eaux. — Les Fabriques. — Joséphine 
antiquaire. — Joséphine amateur de tableaux anciens, 
modernes. — Les Artistes. — Les Portraits. — Les Statues. 

— Malmaison est l'expression vraie de Joséphine 297 

?. — Les petits et les grands voyaois. 
Sainl-CI'in 1. résidence parisienne. — Voyages à Rambouillet. 

— Voyages à Fontainebleau (1S07 et 1800). — Comment la 
Cour s'y amuse. — Les voyages aux eaux. — Aix-la-Cha- 
pelle (1804) et voyage sur les bords du Rhin. — Les deux 
séjours à Plombières (1805 et 1809). — Séjours aux fron- 

. tières pendant les guerres. — Strasbourg (1805). — Voyage 
en Allemagne (1805-1806). — Mayence (1806-1807). — Stras- 
bourg (1809). — Les voyages avec l'Empereur. — Voyage de 
Bayonne (1808) 379 

Caractère de Joséphine 453 



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